Edward John Trelawny, Les derniers jours de Shelley et Byron
    Collection Romantique, éditions Corti


     De ce côté-ci de la Manche, nous connaissons depuis longtemps le premier des deux livres d’Edward John Trelawny, les célèbres Mémoires d’un gentilhomme corsaire (1831) (Phébus, 1989), que, pour leur part, les Anglais rangent parmi les meilleurs récits d’aventures et de mer jamais publiés chez eux. Enthousiasmé d’y trouver une flamme comparable à la sienne, Alexandre Dumas se chargea, dès le milieu du siècle dernier, d’en assurer le succès. Preuve suprême d’admiration du grand homme, il n’hésita pas à l’inclure dans ses propres œuvres complètes !
     Avec ses Derniers jours (1858), dont voici la première traduction en français, Trelawny ressuscite, trente-cinq ans après l’avoir vécu, le deuxième grand épisode de sa vie. Les combats, les massacres, les trahisons qui, au cours des équipées du gentilhomme corsaire, se mêlaient à l’amour et à l’amitié virile, font place, dans son second ouvrage, à des émotions d’un autre ordre. Au contact quotidien des deux plus grands poètes de son temps, Trelawny traverse cette fois une aventure surtout intellectuelle et humaine — et dont la brièveté même accroît l’intensité.
     Si, à l’égard de Byron, dont il trace un portrait extraordinairement vivant, ses sentiments sont plus ambivalents et son jugement plus réservé, il tient sans conteste les six mois passés avec Shelley en 1822 pour le sommet de son existence. De par l’accord qui s’établit dès leur rencontre entre leurs deux personnalités, il se dégage, à la lecture de son récit, comme un parfum de sérénité, de plénitude, sans que jamais pourtant Trelawny n’emploie ces mots ni ne cherche à analyser. Il raconte simplement un instant de sa vie parmi un petit groupe d’Anglais exilés comme lui en Italie, mais qui avec le recul du temps se pare dans son esprit d’un halo idyllique. Pour lui, et jusqu’à la fin, avoir connu Shelley, avoir été son ami restera la grande affaire de sa vie, plus que les courses dans l’océan indien, les combats contre les Turcs ou le séjour en Amérique. Et après sa mort, conformément à ses volontés, ses cendres seront inhumées à côté de celles de Shelley dans le cimetière protestant de Rome – ultime témoignage de fidélité, soixante ans après la mort de son héros, noyé par la tempête dans le golfe de La Spezia.
     Rarement le mot “romantique” aura été aussi approprié qu’à ce court épisode. Non seulement le panache, la fougue, l’épopée qui reprendront la place principale à la fin du livre, dans le chaos de la guerre d’indépendance grecque, sont bien là – comment oublier la page où Trelawny plonge la main dans les braises du bûcher funéraire pour arracher aux flammes le cœur miraculeusement resté intact de Shelley ? – mais ils s’accompagnent d’une aventure intérieure intense dont l’auteur sortira définitivement changé.





Trelawny corsaire

     Les détails de la vie des hommes qui ont marqué l’humanité de leur pensée, ou dont les travaux nous ont procuré plaisir ou profit, ne sauraient manquer d’intérêt. Cette conviction m’engage à rapporter certains faits relatifs à Shelley et Byron, les deux derniers des vrais poètes. Dans ce petit volume, ce qui les concerne vient pour partie de notes prises et de lettres écrites à l’époque où les événements ont eu lieu, et pour partie de souvenirs. Ce qui se trouve imprimé ici, je ne l’ai point écrit de façon méthodique, mais comme il se présentait à ma mémoire, persuadé qu’avec le brouillon sous les yeux, il me serait facile, sinon agréable, de récrire l’ensemble de manière suivie. Ma paresse ou le manque d’habileté littéraire ont ruiné ce plan. Et c’est précisément ce brouillon que je livre à l’imprimeur, tel qu’il est sorti de ma plume, “dans le plus admirable désordre”.


     Extrait de Les Poètes et le maître nageur par Gérard Meuda, Libération, 9 mars 1995.
     “Les hommes de plume, écrit Trelawny, les poètes en particulier, son rarement des hommes d’action. L’activité mentale épuise leurs forces physiques. On tient généralement Byron pour une exception à la règle.” Et Trelawny lui-même dans quelle catégorie le ranger ? Dans celle des hommes d’action, certainement, lui qui, pour avoir tenter d’assassiner un de ses maîtres, fut embarqué d’autorité sur un bateau de la Navy, déserta à Bombay, se mit au service d’un corsaire américain (...), prit une part active à l’insurection grecque et s’amusa, un jour, à traverser à la nage le rapides du Niagara.
     Mais Trelawny a quelque raison de prétendre aussi au titre d’homme de lettres. Les deux seuls livres qu’il écrivit font figure de classiques. On peut imaginer que Stevenson se souvint [des Mémoires d’un gentilhomme corsaire] quand il donna le nom de Trelawny à l’un de ses héros [et] son livre de souvenirs est un exemple de romantisme flamboyant, mélange de lyrisme et d’aspiration à l’action révolutionnaire.
    Les Derniers jours de Shelley et Byron visent à rétablir l’équilibre entre les deux poètes. Et, pour Trelawny le corsaire, c’est Shelley le rêveur qui a toute sa sympathie, malgré ses maladresses, et s’il admire [chez Byron] son génie et ses qualités de marin, il le décrit [comme un être] mesquin, avare et surtout fanfaron.

     Extrait de Un Anglais romantique par Rolland Jaccard, Le Monde, 31 mars 1995.
    Edward Trelawny côtoya à la fin de sa vie Shelley et Byron. Les portraits qu’il nous laisse sont des morceaux d’anthologie.
     Durant l’été 1819, un jeune Anglais fortuné, Sir John Edward Trelawny, villégiature à Lausanne. Pour tromper l’ennui spécifique que distillent les rives lémanique, il prie un libraire de l’initier à la littérature allemande. Les jours coulent paresseusement entre les plaisirs de la natation et ceux de la lecture, lorsque le libraire découvre dans un lot de livres neufs en anglais, La Reine Mab, de Shelley. Il ne sait rien de l’auteur sinon qu’il est encore presque un adolescent et que ses blasphèmes et son athéisme ont dressé contre lui les honnêtes gens. Trelawny souhaite aussitôt “goûter lui aussi au fruit défendu”.(...) Trois ans plus tard, à Pise, Trelawny se trouve enfin face au poète. Il est définitivement conquis par Shelley et les quelques mois qu’il passera en sa compagnie compteront parmi les plus lumineux de son existence. Il les relate, auseuil de la vieillesse, dans Les derniers jours de Shelleye et Byron, écrit dans le plus admirable dialogue, la paresse de l’auteur, c’est lui-même qui nous en avertit dans sa préface, l’ayant détourné d’un travail plus méthodique. Se lier à Shelley, c’était aussi avoir à supporter Byron, ses aigreurs, sa fatuité, son despotisme.
     Trelawny se souvient [aussi] de l’indifférence voire du dégoût que Shelley manifestait à l’égard de la vie. Une fois déjà, il l’avait sauvé de la noyade. Trelawny suggère que Shelley s’aimait moins que rien au monde. Lorsque [ce dernier] se noya, il n’avait pas trente ans. Sans doute est-ce le privilège des poètes de mourir jeunes. Et, parfois, d’avoir à leur côté un témoin qui entretiendra leur légende. Dans ce rôle, Trelawny est la perfection même.  


     





Traduit par
André Fayot
328 pages
1995
ISBN : 2-7143-0538-5

19,05 Euros

Collection romantique
N°51