De Profundis, qui date de 1896, est considéré comme le chef-d’œuvre de Przybyszewski. On peut lire tous les grands classiques de l’inceste fraternel, nul autre que Stanislas Przybysewski ne porte à une telle intensité l’accent de folie dont le péché de sang est à la fois le véhicule et l’expression. L’invitation au voyage à laquelle sont conviés les amants incestueux est une invitation au naufrage – à cette perte du sens directeur, lequel tenait les passions en laisse et, maintenant, les abandonne à l’emportement du destin. Le frère, en effet, est un homme rangé, un homme marié, mais tout se passe comme si son attache conjugale attendait d’être larguée, depuis toujours, dans le sillage de la sœur. Dès que la figure de la Sœur surgit à l’horizon, dans le rêve ou dans la réalité, c’est la transe et le chavirement, la ténèbre et l’illumination. Quand la sœur est prête à se donner, le Frère la rejette. Quand le frère est prêt à la saisir, la Sœur s’échappe, elle reflue, de toute sa beauté, dans son territoire de femme infernale. Ainsi chacun, dans son partage d’amour et de haine, œuvre-t-il à sa propre destruction, en même temps qu’à la destruction de l’autre.
     Il y a un mot pour désigner cet état de crise, et il court au fil du texte, dans les intuitions fulgurantes qui traversent la conscience des amants – c’est le mot de folie.
     Extrait de la préface de Claude Louis-Combet

     
“Sous une forme artistique saisissante les préoccupations métaphysiques de l’auteur apparaissent. Przybyszewski a choisi l’amour entre un frère et une sœur pour monter avec plus d’énergie la lutte entre l’instinct sexuel, dans le sens métaphysique du mot, et les résistances sociales et morales les plus violentes. Il montre toute la puissance de cet instinct dans la lutte contre les principes sanctionnés par des siècles de culture et les obstacles dressés par la société. Le roman se dénoue par la défaite de cet amour et laisse apparaître, loin dans le fond, une foi inconsciente dans les éternels impératifs de l’éthique. Je laisse au lecteur le soin de juger la puissance de cette symphonie où une lutte apocalyptique entre l’amour sexuel, manifestation de l’absolu de l’âme, et les obstacles de l’humanité traditionnelle, intelligence et société, se résout en un terrible finale : la Victoire de la Tribu. Przybyszewski ne la sanctionne pas : De profundis n’est pas un roman à thèse, c’est plutôt un cri de douleur. "      
     Felix Thumen


     Il rentrait à grands pas, brisé, anéanti. Malgré la chaleur accablante, il frissonnait. La douleur tordait chacune de ses fibres. Une sueur froide couvrit son front, un serpent de feu sillonna son corps, et sa gorge fut traversée d’aiguilles brûlantes.
     Plus de doute. La maladie le guette. Et quelle chose pénible dans une ville inconnue ! Saisi de peur, il se mit à courir.
     Sitôt arrivé il se jeta sur son lit. Son cœur battait violemment. Il sentait palpiter ses veines les plus ténues, il entendait le sang les emplir et les dilater. N’allaient-elles pas éclater sous cette poussée folle ?
Il se redressa lentement et détira ses membres. Ayant jeté les oreillers contre le mur, il s’étendit dessus, appuya sa tempe contre la paroi froide. Puis il écouta bouillonner sa fièvre.
     Peu à peu le calme se rétablit. Le sang reprit son cours normal. Il put tousser sans souffrir. La crise va-t-elle se répéter ? Non, le cœur bat tranquillement ; seules les mains restent brûlantes et humides. Oh ! ces mains, ces mains !
     N’est-il pas bizarre qu’il ne puisse s’éloigner de sa femme sans que les mêmes symptômes se reproduisent ?
Oh ! si elle pouvait être auprès de lui en ce moment ! Rien qu’à tenir ses mains, dans les siennes, tout passerait. Il s’endormirait, sûrement il s’endormirait.
     À cette pensée, le torrent l’envahit à nouveau. Tout son corps tremblait, quelque chose l’étreignait à la gorge, ses poings se crispaient fébrilement. Oh ! comme il aurait voulu les serrer, les mains de sa femme, presser son corps contre le sien, enfoncer sa tête dans sa poitrine ! Il sentait sa main glisser le long de son corps avec un frisson muet. Cette impression atteignait une précision si extraordinaire que le toucher semblait former un sens à part, doué d’une mémoire propre. Les sentiments éprouvés pendant le contact réel lui revenaient avec leurs plus délicates nuances.
     Et le désir croissait, s’épanouissait, s’épandait en efflorescences sauvages. L’ardeur convulsait ses doigts, déchirait ses nerfs. Il se recroquevilla comme pour rentrer en lui-même. Son cœur frémissait comme un oiseau effarouché, et la terreur montait en vagues écumantes.


     

Traduit par
F. Thumen
Préf. de
Claude-Louis Combet
120 pages
1992
ISBN : 2-7143-0458-3
80 F