Amelia B. Edwards, Dans le confessionnal (et autres histoires de fantômes)
     Domaine Romantique, éditions José Corti.

     Il est incroyable qu'une femme aussi exceptionnelle qu'Amelia B. Edwards (1831-1892) ait dû souffrir un aussi long purgatoire. Égyptologue de renommée internationale, femme entièrement émancipée en pleine époque victorienne, au point d'afficher officiellement son homosexualité, auteur de récits de voyage qui n'ont pas pris une ride, romancière à succès, elle a laissé, en prime, dix-sept récits fantastiques tellement disséminés dans son œuvre entier qu'avant 1999, il était bien difficile de les retrouver, même pour un spécialiste anglais.
     Les Français, jusqu'à cette année 2001, ne pouvaient lire que cinq textes – dont trois publiés dans des anthologies depuis longtemps épuisées. Voici enfin un recueil significatif, et peu de lecteurs résisteront au charme de ces nouvelles fantastiques typiquement victoriennes, incroyablement originales qui, pour une fois, ne sentent pas seulement le cake, le club, le whist et le thé, mais qui entraînent un peu partout : en Angleterre, certes, dans des poteries, dans des mines de charbon, dans les méandres des voies ferrées, mais aussi en Italie, en Allemagne, en Autriche, en Suisse, dans des îles mystérieuses – partout où a voyagé (ou a rêvé voyager) l'infatigable Amelia Edwards. Ses tristes fantômes paraissent, en fin de compte, moins effroyables que les humains eux-mêmes, assez maladroits pour briser les plus nobles sentiments du monde – l'amour et l'amitié.
     Jacques Finné
   
     Ce volume contient :

     Numéro 3
     Les îles au trésor
     Les souvenirs du professeur Henneberg
     L’express de 16 heures 15
     Dans le confessionnal : intégralement en ligne
     L’histoire de Katherine
     Était-ce une illusion ?



Amelia B. Edwards
Amelia Blandford Edwards
© Somerville College Oxford







    

 DANS LE CONFESSIONNAL
« In the Confessional »
1871
Nouvelle intégrale



     Les événements que je vais décrire m’ont frappé – attendez… voici quelque quinze à dix-huit ans. Je n’étais pas jeune, alors ; je ne suis pas vieux aujourd’hui. Peut-être avais-je trente-deux ans – mais je ne veux pas connaître mon âge exact, de sorte qu’il subsistera toujours un battement d’une année ou deux.
     À l’époque de mon histoire, je subissais une vie instable, incertaine. Un grand chagrin (peu importe son origine) m’avait poussé à mener une vie errante à travers l’Europe, non dans l’espoir de l’oublier (je ne tenais pas à l’oublier) mais parce que l’agitation que je subissais alors me rendait tout endroit triste1 et intolérable.
Je recherchais le changement en soi, non l’excitation liée à celui-ci. Je fuyais presque tout à fait les grandes villes, les stations thermales et les sentiers battus, préférant, la plupart du temps, explorer des endroits rarement fréquentés par des voyageurs ou des étrangers.
     La région du Rhin antérieur, à l’époque, appartenait à ce genre d’endroit. Je la parcourus pour la première fois, en cet étrange été dans ma vie. J’avais décidé de suivre le cours du fleuve depuis sa source, dans le grand glacier du Rhin, jusqu’aux chutes de Schaffhouse. Pourtant, lorsque j’eus terminé mon périple, je me sentis incapable d’abandonner un aussi noble compagnon et décidai, par conséquent, de rester en sa compagnie quelques milles de plus – peut-être jusqu’à Mayence, en tout cas jusqu’à Bâle.
     Ce fut ici que, de tout mon voyage, commença la partie que je n’appellerais peut-être pas la plus belle, mais en aucun cas la moins charmante. Certes, je n’admirai ni Alpes, ni glaciers, ni châteaux en ruine perchés au sommet de nids d’aigle, mais mon chemin n’avait rien de monotone : une campagne souriante, de petits villages pittoresques, et surtout, un large fleuve qui se hâtait en rapides, en tourbillons, sous les arches sombres d’anciens ponts couverts, entre des pentes ornées de vignes.
     Vers le milieu d’une longue journée de marche dans ces décors de rêve, j’arrivai devant Rheinfelden, un hameau sur la rive gauche du fleuve, à quatorze milles de Bâle.
     Comme je descendais la route que blanchissait le soleil de midi, merveilleux contraste avec les vignes qui la bordaient de part et d’autre, je vis la petite ville couchée le long de la rive opposée du Rhin. C’était une vieille cité, murée sur la terre ferme, ouverte sur le fleuve, et dont les maisons descendaient très bas, jusqu’à la rive, par des volées d’escaliers glissants, usés par la douce caresse du courant. Elles étaient vraiment typiques, ces maisons, avec les pilotis saillants qui les supportaient, noircis par l’âge et tapissés d’herbes aquatiques, avec leurs avant-toits qui font saillies, leurs petites pièces mansardées et leurs toits en chien assis. Les tours effilées de quelques églises, à l’intérieur de l’enceinte, se dressaient parmi les toits bruns et fauves.
     Au-delà du village, s’étendait un espace de collines boisées, l’une prolongeant l’autre comme des éléments qui s’emboîtent. Le vieux pont recouvert, que divisait un îlot rocheux, au milieu du courant, menait de la rive droite à la rive gauche – d’Allemagne en Suisse. C’est à celle-ci qu’appartenait la ville alors que moi, qui la détaillais depuis la route, je me trouvais sur le territoire de Bade – et le fleuve formait, entre les deux, une frontière étincelante et écumante.
     Arrivé de l’autre côté du pont, je découvris une petite ville très excitée par une Kermess3 qui devait s’y dérouler deux jours plus tard. Tous les habitants avaient envahi les rues ou attendaient devant les seuils de leurs maisons, et les charpentiers peinaient à la tâche, tapant avec enthousiasme sur les planches et les parois qui formeraient les étals et les échoppes tout le long de la rue principale, au milieu de laquelle, dans une rigole de pierre, un ruisselet d’eau étincelante descendait en chuintant. Des enseignes en fer forgé se balançaient devant les portes et, à en juger par les rangées de montres ternies qui pendaient devant les fenêtres des petits salons défraîchis, presque une maison sur deux devait abriter un horloger. Je m’arrêtai devant une fontaine – la traditionnelle fontaine suisse qui crache une eau pure par quatre tuyaux ornementaux et que surmonte le traditionnel chevalier en vieille pierre grise, armé comme pour la parade.
     Je musardai sans me hâter, cherchant en vain une auberge et soudain, je découvris que j’avais atteint la fin de la rue – c’est-à-dire, les limites de la petite ville. Devant moi, se dressait une tour de guet, haute, ancienne, surmontée d’un toit couvert de tuiles et percée d’une petite fenêtre au-dessus de l’arche. Au-delà, je distinguais de l’herbe verte que doraient les rayons du soleil couchant. Le mur d’enceinte, inchangé depuis le Moyen Age, mesurait 60 à 70 pieds de haut, et une sorte d’abri en saillie le couronnait à l’intérieur. Depuis la tour, il s’incurvait, à droite et à gauche. Une grossière charrette pleine de trèfle et tirée par un couple de bœufs couleur crème, aux yeux doux, attendait tout près, dans l’ombre.
     Je franchis l’obscurité de l’arche et débouchai sur un espace ensoleillé. Au-delà du mur d’enceinte, un petit pont enjambait le fossé asséché, maintenant plein d’herbes d’un vert tendre et de fleurs multicolores. Une cigogne avait construit son nid sur le toit de la tour de guet. Les cigales stridulaient dans le gazon. Les ombres paraissaient dormir sous les arbres ; une famille de poules et de coqs se promenaient maladroitement, çà et là, parmi les choux, dans le champ tout proche. Au-delà de celui-ci, se dressait une petite église solitaire, avec un porche de bois, un étrange clocher rouge pâle et un cimetière qui ressemblait à un jardin de roses, plein de couleurs, de parfums, parsemé de croix en métal enguirlandées d’immortelles.
     La grille du cimetière et la porte de l’église étaient ouvertes. J’entrai. Tout était propre, et simple, et très pauvre. Les murs, blanchis à la chaux, contrastaient avec les briques rouges des murs et l’obscurité du plafond à chevrons. Dans un coin, je vis un minuscule confessionnal, brun sombre, presque noir, semblable à une guérite, surmonté d’un couvercle qui ressemblait à une tour en bois. Au-dessus de l’autel, modestement garni d’une paire de chandeliers en cuivre bosselé et de deux vases pleins de fleurs artificielles, pendait une affreuse croûte représentant la sainte famille.
     Tout me paraissait si frais, si calme que je m’assis quelques instants pour me reposer. D’où je me trouvais, j’observai une vieille paysanne qui clopinait sur le sentier menant à l’église, un panier de légumes sur la tête. Après l’avoir déposé près du porche, elle entra, vint s’agenouiller devant l’autel, murmura ses humbles prières et s’en alla.
N’était-il pas temps de m’en aller aussi ? Je regardai ma montre. Il était quatre heures passées, et je n’avais pas encore trouvé de chambre pour la nuit.
     Je me levai – sans enthousiasme. Comme si je voulais gagner du temps avant de partir, je m’approchai de l’autel pour lire une inscription que je venais de découvrir. C’était une toute petite plaque métallique qui portait un texte en allemand. Je le traduis :

EN SOUVENIR ÉTERNEL
DU
RÉVÉREND PÈRE CHESSEZ
pendant vingt ans, pasteur bien aimé de cette paroisse
mort le 16 avril 1825, âgé de 44 ans
IL VÉCUT EN SAINT ; IL MOURUT EN MARTYR


     Je lus deux fois ces lignes, me demandant vaguement quelle étrange histoire dissimulaient les deux dernières phrases. Puis, poussé par une curiosité puérile, je voulus examiner le confessionnal.
     J’ai déjà précisé qu’il n’excédait pas la taille d’une guérite et que sa couleur cherchait à imiter le chêne sombre. Un des côtés présentait une porte avec une poignée noire ; l’autre, une petite ouverture, qui me rappelait la grille d’un contrôleur de billets, protégée de l’intérieur par un rideau vert pâle.
Je ne sais quelle lubie s’empara de moi mais, presque sans comprendre ce que je faisais, j’appuyai sur la poignée et ouvris la porte. Je jetai un coup d’œil, découvris un prêtre assis, reculai soudain, comme si l’on venait de me frapper, et bredouillai un mot d’excuse incompréhensible.
     – Je – je vous demande mille fois pardon ! Je n’imaginais pas – à voir cette église vide…
Il restait assis, le visage détourné, les mains jointes sur son giron – un grand homme décharné, revêtu d’une soutane4 noire. Lorsque je me tus – pas avant – il tourna la tête lentement, très lentement et me regarda en face.
Il faisait si sombre dans le confessionnal que je ne pus distinguer nettement les traits. Je remarquai pourtant deux yeux déments, immenses, qui brillaient comme ceux d’un animal sauvage. Le visage était d’une pâleur livide que renforçait encore le reflet verdâtre du rideau.
     Nous restâmes ainsi quelques instants, à nous regarder, comme sous l’effet d’une fascination. Puis, vu qu’il ne me répondait pas, se contentant de me fixer de ses yeux étranges, je refermai bien vite la porte sans ajouter un mot et me précipitai hors de l’église.
     Ce petit incident m’avait bouleversé – beaucoup plus qu’il ne le fallait, de fait, car je me sentis longtemps les nerfs tendus. Jamais, j’en étais persuadé, jamais de toute ma vie, je ne pourrais oublier cette immobilité de pierre, ce visage pétrifié et l’éclat terrible de ces yeux. Quelle histoire cachait cet homme ? De quel désespoir secret, de quel remords infini, de quels désirs insatisfaits souffrait-il ? Je sentis que je ne pourrais plus connaître la tranquillité avant d’avoir appris les détails de sa vie passée.
     Avec ces pensées dans la tête, je rentrai en ville, presque en courant à travers la prairie et sans un regard derrière moi. Une fois passée la porte, je respirai plus librement. La charrette attendait toujours dans l’ombre, mais les bœufs étaient partis, et deux hommes armés de fourches entassaient le trèfle dans une petite cour toute proche. Je demandai à l’un d’entre eux où je pourrais trouver une auberge, et il me conseilla Die Krone5, un peu au-delà de la Frauenkirche. Je gagnai, par conséquent la partie haute de la ville où je trouvai sans peine l’hôtellerie, au coin de la place du marché, déserte et envahie de mauvaises herbes.
     Je compris sans peine que le patron, un homme chauve, placide, portant lunettes, ne se contentait pas de diriger son auberge, mais qu’il exerçait la profession d’horloger. Il sortit de son atelier pour m’accueillir. Sa femme, plaisamment potelée, s’enquit de mes désirs pour le dîner, et sa jolie fille me conduisit dans ma chambre. Vaste, basse, blanchie à la chaux, elle donnait sur la place du marché par deux fenêtres à losanges et comportait deux petits lits, dans un coin, recouverts de deux énormes édredons rouges. Elle comportait bien autre chose : une armée d’horloges et de pendules ornementales, posées sur la table, sur les armoires, sur la cheminée, accrochées aux quatre murs de la pièce. Abandonné à mes méditations, je m’assis et entrepris de compter ces compagnes de ma solitude.
     En additionnant les horloges hollandaises, les coucous (avec ou sans chalet), les horloges squelettes6, les pendules, grandes et petites, entourées de similior, de bronze, de marbre, d’ébène, d’albâtre, j’en dénombrai exactement trente-deux – dont vingt-huit m’assourdissaient par leur tic-tac joyeux. Comme chacune paraissait défendre sa propre opinion du temps et que la plupart sonnaient les quarts et les demi-heures (outre les heures elles-mêmes), un carillon fendait le silence relatif toutes les deux ou trois minutes. Pour une personne nerveuse, au sommeil léger (comme moi, à l’époque), la nuit s’annonçait particulièrement excitante.
     Je descendis avec l’espoir que mon hôtesse pourrait m’assigner une chambre plus calme et passai devant trois autres coucous, deux « horloges huit jours7 » dans le corridor et une autre plus classique, au pied de l’escalier. La salle à manger n’était pas en reste, littéralement hérissée d’instruments à mesurer le temps – dont un qui jouait une version spasmodique de Santa Lucia, avec d’adroites variations tous les quarts d’heure. Je découvris une petite table préparée, près de la fenêtre ouverte, et joliment garnie d’un plat de truites ainsi que d’une bouteille de vin local. La jolie demoiselle était aux petits soins pour moi, sa mère entrait ou sortait avec des plats, et le propriétaire, derrière ses lunettes, surveillait la scène avec un regard rayonnant.
     – Truites pêchées ce matin même, à deux milles d’ici, m’expliqua-t-il non sans orgueil.
     – Elles sont excellentes, approuvai-je en lui remplissant un verre de vin avant de m’en servir un autre. À votre santé, Herr Wirth !
     – Merci, mein Herr – à la vôtre.
     À ce moment précis, deux horloges, aux deux angles de la pièce, marquèrent, l’une douze coups, l’autre, sept. J’osai suggérer que, dans ces circonstances, mon hôte ne pourrait jamais oublier la fuite du temps, et il m’expliqua qu’en fait, la plupart de ses activités consistaient à réparer des horloges déficientes. Pour le moment, cent dix-huit d’entre elles avaient pris pension chez lui.
     – Peut-être le Herr Engländer a-t-il le sommeil léger ? intervint l’hôtesse qui avait bien décelé mon désarroi. Si c’est le cas, nous pouvons le loger ailleurs. Pas en ville, non, car je ne vois pas où il pourrait se trouver mieux qu’ici, mais juste après la Friedrichs Thor, à même pas cinq minutes de la maison.
     J’acceptai l’offre avec reconnaissance.
     – Du moment que je trouve calme et propreté, je ne me soucie pas d’avoir une chambre luxueuse.
     – Si vous allez où ma femme vous le conseille, vous trouverez les deux, mein Herr. C’est la maison de notre curé, le père Chessez.
     Je m’exclamai :
     – Le père Chessez ! Comment, le curé de la petite église, non loin de la porte ?
     – Lui-même, mein Herr.
     – Mais… mais le père Chessez est mort ! J’ai vu une plaque commémorative, près de l’autel.
     – Il s’agit du frère aîné de notre curé, répliqua le patron d’un air grave. Il nous a quittés voici plus de trente ans – une fin bien tragique.
     À vrai dire, je pensais tant au frère cadet que je ne ressentais plus aucune curiosité pour l’aîné, et j’en vins à conclure que, pour dormir en paix, je m’accommoderais sans doute mieux de la compagnie d’une armée d’horloges que de celle d’un visage de dément aux yeux inhumains.
     – J’ai entrevu votre curé dans l’église, annonçai-je avec une apparente indifférence. Un homme bien étrange.
     – Il est trop bon pour ce monde, soupira l’hôtesse.
     – Un saint sur cette terre, ajouta la jolie Fräulein.
     – Un des meilleurs hommes qui soient, conclut le mari et père, avec plus de sobriété. Moi, je souhaiterais qu’il fût un peu moins saint. Il jeûne, il prie, il œuvre au-delà de ses forces. Un peu plus de bœuf et un peu moins de dévotions lui conviendraient mieux.
     Je venais de terminer mon simple dîner, et je sentais que ma curiosité renaissait.
     – J’aimerais que vous me parliez d’un aussi brave homme. Venez, Herr Wirth, ouvrons une bouteille de votre meilleur vin, asseyez-vous et racontez-moi l’histoire de ce bon curé.
Le patron envoya sa fille chercher une bouteille « au cachet vert » et, prenant place en face de moi, commença son histoire.
     – Ach Himmel, mein Herr, il n’y a pas d’histoire à raconter. Notre bon curé a vécu ici toute sa vie. C’est l’un des nôtres. Son père, Johann Chessez, est né ici, à Rheinfelden – c’est lui qui possédait l’auberge, alors. Paysan aisé, riche en vignes, il n’avait que deux fils. Nicholas s’est destiné à l’église et a officié dans la paroisse de Feldkirche ; Mathias aurait dû hériter de tous les biens, mais il a aussi choisi la religion après la mort de son frère aîné – c’est notre curé actuel.
     – Mais pourquoi avoir choisi la religion ? Portait-il quelque responsabilité dans l’accident qui a causé la mort de son aîné ? S’agissait-il d’un accident, d’ailleurs ?
     – Mon Dieu non ! s’exclama l’hôtesse en s’appuyant sur la chaise de son mari. C’est à cause du choc – le choc qui a terriblement agi sur ses nerfs. C’était un adolescent, à l’époque, et aussi sensible qu’une demoiselle. Mais le Herr Engländer ne connaît pas l’histoire. Continue donc.
     Après une gorgée de vin « au cachet vert », l’aubergiste poursuivit :
     – À l’époque, mein Herr, Johann Chessez vivait encore. Nicholas, l’aîné, servait déjà dans la paroisse de Feldkirche, hors de nos murs, et Matthias vivait chez son père – pensez, à quatorze ans ! C’était un brave gamin, aimable comme tout, pieux, intelligent – il préférait ses livres aux affaires. Les voisins murmuraient même que lui aussi était taillé pour l’Eglise. Quant à Nicholas, mein Herr, il n’était ni plus ni moins qu’un saint. Hé bien, à cette époque, vivaient un fermier, Caspar Rufenacht, et sa femme, Margaret, à l’autre bout de Rheinfelden, à peu près un mille plus loin que la Basel Thor. Le mari était jaloux et hargneux, la femme était très belle ; il lui rendit donc la vie impossible. On murmurait qu’il la battait quand il avait trop bu et que, quand d’aventure il se rendait au marché ou à une foire, il l’enfermait toute la journée dans une chambre, en haut de la maison. Hé bien, cette pauvre Frau Margaret, si maltraitée,…
     – Chut, chut, Monsieur mon mari, interrompit l’hôtesse, Frau Margaret était une femme légère !
     – Silence, femme ! Allons-nous médire des morts ? Frau Margaret était jeune et belle – et elle ne détestait pas marivauder – et son mari la laissait trop souvent seule.
     L’hôtesse se permit une moue dubitative et secoua la tête comme réagissent la plupart des femmes quand un différend porte sur la conduite d’une autre femme. L’aubergiste poursuivit :
– Hé bien, mein Herr, pour abréger une longue histoire, après avoir soupçonné à peu près tous les hommes des environs, Caspar Rufenacht se mit à regarder de travers un Allemand, un certain Schmidt, de Bade, qui vivait sur l’autre rive du Rhin. Je me le rappelle bien, ce gaillard, un bel homme, toujours joyeux, et pas un petit saint, non – le genre d’homme né pour susciter les scènes de ménage entre un mari et son épouse. Rufenacht jura solennellement qu’il établirait la vérité sur les rapports unissant sa femme et ce Schmidt, quoi qu’il pût en coûter. Il a donc mis tout en œuvre pour les surprendre en flagrant délit : il tendait des pièges quand elle allait en promenade, la suivait à distance quand elle se rendait à la messe, rentrait chez lui à des heures inattendues, bref, jouait à l’espion comme s’il n’avait fait que cela toute sa vie. Ce fut en vain, soit que sa femme fût trop fine mouche, soit qu’il n’y eût rien à découvrir – mais il n’en était pas moins furieux. Il se tourna et se retourna l’esprit pour arriver à ses fins et, avec l’aide du Malin, il trouva une méthode.
À ce moment, la femme et la fille de l’aubergiste, qui avaient sans doute entendu l’histoire une centaine de fois, retinrent leur souffle et se rapprochèrent un peu.
     – Que croyez-vous donc que mijota cette âme noire ? Aurait-il torturé la pauvre femme jusqu’à la mener sur les berges de la mort – et de la confession ? Non. Aurait-il accusé Schmidt d’avoir détourné l’épouse du droit chemin et l’aurait-il provoqué en combat singulier ? Non. Qu’a-t-il donc inventé ? Il attend jusqu’à la veille de la Sainte-Margaret, parce qu’il sait que la pauvre âme va se confesser ce jour-là. Puis il va tout droit chez le père Chessez – la maison même où vit notre père Chessez, aujourd’hui. Il trouve le bon curé à ses dévotions, dans son petit bureau, et il joue cartes sur table :
     « – Père Chessez, ma femme viendra à l’église, cette après-midi, afin de se confesser à vous.
     « – Je sais, répond le prêtre.
     « – Je désire que vous me rapportiez ce qu’elle vous a raconté. Je vous attendrai ici jusqu’à ce que vous en ayez terminé et je vous écouterai. D’accord ?
     « – Certainement pas, répond le père Chessez. Vous savez sans doute, Caspar, que nous n’avons pas le droit de révéler les secrets du confessionnal.
     « – Je n’ai rien à voir avec ces bêtises, jette l’autre d’une voix menaçante. Je veux absolument savoir si ma femme est coupable ou innocente – et je le saurai, de gré ou de force.
     « – En tout cas, vous ne le saurez pas de moi, répond le père Chessez d’une voix égale.
     « – Alors, par le diable, je le saurai sans vous ! »
     À ces mots, il extrait de sa poche un pistolet d’arçon et, de la lourde crosse, assène un terrible coup sur le crâne du père Chessez, puis un autre, puis un autre encore jusqu’à ce que le pauvre jeune homme tombe inconscient à ses pieds. Puis, certain de l’avoir presque tué, Rufenacht enfile la soutane10 de sa victime, met son chapeau à larges bords, ferme la porte, empoche la clé et entre dans l’église par le chemin arrière avant de s’enfermer dans le confessionnal.
     – Le prêtre était mort ? demandai-je en me rappelant l’épitaphe que j’avais lue.
     – Oui, mein Herr, il est mort – mais pas avant d’avoir raconté son histoire et livré le nom de son assassin.
     – Qui, je l’espère, fut pendu pour cela.
     – Attendez, mein Herr : nous n’en sommes pas encore là. Nous avons laissé Rufenacht dans le confessionnal où il attendait sa femme.
     – Elle est venue ?
     – Oui, pauvre âme, elle est venue.
     – Elle s’est confessée ?
     – Elle s’est confessée, mein Herr.
     – Et qu’a-t-elle confessé ?
     L’aubergiste secoua la tête.
     – Cela, nul ne le sait, hormis le bon Dieu et l’assassin de l’infortunée.
     – L’assassin de l’infortunée ?
     – Mais oui. Quoi qu’elle ait confessé, elle l’a payé de sa vie. Le mari écouta de toutes ses oreilles, sans se faire reconnaître, puis elle rentra chez elle, avec la conviction qu’elle avait reçu l’absolution de ses fautes. Ceux qui l’ont rencontrée, cet après-midi-là, ont rapporté qu’elle avait l’air particulièrement joyeux, heureux. Elle est passée par la ville et s’est arrêtée dans la boutique de la Mongartenstrasse où elle a acheté des rubans. À peu près une demi-heure plus tard, mon propre père l’a croisée, un peu avant la Basel Thor. Elle se dirigeait rapidement vers sa maison. Ce fut le dernier à la voir en vie.
     Il baissa un peu la voix pour raconter la suite. Les deux femmes étaient suspendues à ses lèvres.
     – Ce soir-là (nous étions en octobre, et les jours raccourcissaient), quelques voyageurs qui passaient dans les environs de la ferme des Rufenacht ont entendu des cris de femme. Mais la nuit était épaisse, et la maison se dressait à une certaine distance de la route. Ils ont conclu qu’un paysan ivre se querellait avec sa femme et ils ont passé leur chemin. Le lendemain, Caspar Rufenacht est descendu à Rheinfelden, s’est rendu tout droit à la Polizei11 où il a avoué ses crimes : il avait tué sa femme, il avait tué le père Chessez et il avait commis un sacrilège. C’était la vérité pure. Quant à Margaret, la police a retrouvé son corps dans une des chambres du haut, presque en petits morceaux – et la hache du crime par terre, juste à côté du cadavre. Selon toute apparence, il l’avait poursuivie à travers toute la maison, car on découvrit des mares de sang, des poignées de longs cheveux et des traces de mains ensanglantées le long des murs, depuis la cuisine jusqu’à la chambre où elle a fini par mourir.
     J’en revins à ma question :
     – On l’a donc pendu.
     – Oui, certes, répondit l’aubergiste, alors que sa femme et sa fille hochaient vigoureusement la tête. On l’a pendu – c’est sûr : on l’a pendu.
     – Et c’est le choc de cette double tragédie qui a poussé le plus jeune Chessez à entrer dans les ordres ?
     – Exactement, mein Herr.
     – On le voit à son visage : il semble un homme profondément malheureux.
     – Non, pas du tout, mein Herr ! s’exclama mon hôtesse. Il est mélancolique, pas malheureux.
     – Alors, disons : austère.
     – Pas du tout, sauf vis-à-vis de lui-même.
     – Ma femme a raison, renchérit l’aubergiste. Mais je le répète : il prend tout cela trop à cœur. Vous me comprenez, mein Herr, ajouta-t-il en se tapotant le front de son index. Le bon curé a trop permis à son esprit de voguer dans le passé. Il est nerveux – trop nerveux et trop humble.
     Je comprenais, à présent. Cette terrible lueur dans les yeux, c’était une lueur de folie. Le regard fixe, pétrifié, n’était que la terrible mélancolie, le désespoir infini d’un esprit dérangé.
     – Ne se rend-il pas compte qu’il verse dans la folie ? demandai-je à l’aubergiste qui se relevait.
     Il haussa les épaules et parut dubitatif.
     – Je n’ai pas dit que le père Chessez était fou, mein Herr. Il a parfois d’étranges imaginations qu’il prend pour des réalités – voilà tout. Mais je suis certain qu’il ne se croit pas moins sain d’esprit que ses ouailles.
Sur cette réplique, l’aubergiste me laissa, et moi, la tête pleine de cette histoire, je mis mon chapeau, sortis sur la place du marché, demandai mon chemin vers la Basel Thor et entrepris d’aller voir l’endroit où la pauvre femme avait trouvé une mort aussi hideuse.
     Je trouvai sans difficulté. C’était une ferme longue, à la façade basse, construite au bout d’un champ qui la séparait de la route. Des enfants jouaient sur le seuil, un troupeau de dindons gloussait devant la porte de la grange, et un gros chien dormait à quelques pas de sa niche.
     La cheminée fumait, joyeuse. Découvrant de tels signes de vie et de bonheur, je renonçai à visiter la maison et à poser mes questions. Je sentais que je n’avais pas le droit d’introduire ma curiosité morbide dans cet endroit redevenu paisible. Je fis demi-tour et repris le chemin de Rheinfelden.
     Il n’était pas encore dix-neuf heures, et le soleil disposait encore de deux heures avant de se coucher. Je rentrai en ville, flânai le long de la rue principale pour me retrouver, bien entendu, devant la Friedrichs Thor et le sentier qui menait à l’église. Une impulsion irrésistible sembla me pousser à revoir l’endroit.
     Frissonnant, en proie à une sorte d’épouvante qui s’approchait de la fascination, je poussai la grille du cimetière et entrai. Les portes étaient fermées. Une chèvre broutait parmi les tombes et, dans l’épais silence, je percevais le grondement du Rhin – pourtant éloigné de quelque trois cents yards. Je regardai autour de moi pour retrouver la maison du curé, la scène du premier meurtre, mais je ne vis rien depuis l’endroit où je me trouvais. Je me rapprochai de la partie arrière de l’église pour découvrir une grille, un sentier bordé de buis et, en lorgnant à travers le feuillage de quelques arbres, une cheminée qui dominait le toit d’une petite maison aux tuiles brunes.
     Tel était donc le sentier qu’avait suivi Caspar Rufenacht avant de se dissimuler dans le confessionnal, avec le sang du prêtre sur les mains et sa soutane sur le dos. Comme ce paysage paraissait idyllique, dans la lumière dorée du couchant ! J’aurais juré que je me trouvais dans mon pays, près d’un sentier menant à quelque presbytère anglais !
     J’aurais souhaité voir un peu plus qu’un morceau de toit et une cheminée. Il devait bien exister une autre entrée, peut-être en contournant le chemin… Ainsi rêvassant, ainsi m’attardant, je sursautai quand j’entendis une voix tranquille constater :
     – Plaisante soirée, n’est-ce pas, mein Herr ?
     Je me retournai et découvris un prêtre très près de moi. Il s’était approché sur l’herbe, plus silencieux que la nuit, et se tenait à présent entre le coucher de soleil et moi – comme une ombre.
     – Je… je vous prie de m’excuser, bredouillai-je en m’éloignant un peu de la grille. Je regardais…
Je m’interrompis, stupéfait, rassuré, presque : ce n’était pas le prêtre que j’avais vu dans le confessionnal. Deux personnes ne pouvaient se révéler plus dissemblables : celui qui m’avait surpris était très petit, cheveux blancs, sympathique – avec un gentil sourire dont la tristesse dissimulait je ne sais trop quoi, la douceur ou le détachement.
     – Vous regardiez mon arbousier ?
     Je l’avais à peine remarqué, il faut le reconnaître, mais je m’inclinai devant le petit personnage et marmonnai qu’il s’agissait en effet d’un arbre superbe.
     – Oui, superbe, il l’est, répondit-il. Mais, devant ma demeure, j’ai aussi un rhododendron, bien plus joli encore.      Voudriez-vous le voir ?
     Je répondis que rien ne me ferait plus plaisir. Il me précéda. Je le suivis.
     – J’espère que vous aimez cette partie du Rhin ! me demanda-t-il alors que nous marchions parmi les massifs d’arbustes.
     – Je l’adore ! À tel point que, si je devais passer mes jours sur les rives de ce fleuve, je choisirais sans hésiter la zone entre Schaffhouse et Bâle.
     – Et vous choisiriez bien ! Le fleuve n’est jamais plus beau que dans ces environs. Plus près des glaciers, il est d’une couleur de lait trouble ; au-delà de Bâle, il devient boueux. Ici, il est aussi bleu que le ciel, aussi pétillant que le champagne. Ah ! voici mon rhododendron ! Il a douze pieds de haut et presque autant de diamètre. Il m’a offert plus de deux cents fleurs, le printemps dernier.
     Lorsque j’eus admiré son arbuste géant, comme il le fallait, il me conduisit à une petite charmille, sur une pente herbue qui dominait le fleuve, et m’invita à m’asseoir afin de prendre quelque repos. De cet endroit, je pouvais voir le porche et une partie de la maison, mais des arbres et des buissons la ceignaient avec une telle densité que, de quelque direction que ce fût, nul n’aurait pu préciser le moindre détail. Nous prîmes place et, devant le superbe spectacle du coucher de soleil, nous bavardâmes de la pluie et du beau temps, des vendanges qui s’approchaient, que sais-je encore ? Enfin, je me levai pour prendre congé. Le curé m’annonça alors :
     – J’ai entendu parler de vous à la Krone, ce soir, mein Herr. Vous étiez sorti, sinon, je vous aurais demandé de venir bavarder avec moi. Je suis heureux que le hasard nous ait permis de nous rencontrer. Restez-vous quelque temps ?
     – Non : demain, je pars pour Bâle.
Puis, non sans hésitation, j’osai demander :
     – Vous savez alors ce qui s’est passé dans l’église ?
     – Dans l’église ?
     – Mais oui. J’ai vu la porte ouverte, je suis entré – par curiosité – comme un voyageur qui jette un coup d’œil et en profite pour se reposer.
     – Bien entendu.
     – Je – je ne pouvais m’imaginer que je n’étais pas seul ici. Jamais de la vie, je n’aurais voulu interférer…
     – Je ne comprends pas, poursuivit-il quand il perçut mon hésitation. L’église est ouverte toute la journée, et n’importe qui peut y entrer.
     – Ah ! Il ne vous a rien révélé.
Le prêtre souriait toujours, mais paraissait intrigué.
     – Mais de qui parlez-vous ?
     – De l’autre prêtre, mon père12 – votre collègue. Je suis désolé d’avoir interrompu ses méditations, mais je suis resté longtemps dans l’église, elle était si calme, si pleine de silence que je n’aurais jamais pu imaginer trouver quelqu’un dans le confessionnal.
     Mon interlocuteur me jeta un étrange regard en coin.
     – Dans le confessionnal, répéta-t-il en un souffle. Vous avez vu quelqu’un – dans le confessionnal ?
     – Je suis honteux de le reconnaître : sans savoir ce que je faisais au juste, j’ai ouvert la porte…
     – Et vous avez vu… que m’avez-vous dit ?
     – Un prêtre, mon père.
     – Un prêtre ? Pourriez-vous me le décrire ? Le reconnaîtriez-vous ? Était-il livide, grand, décharné – avec de longs cheveux noirs ?
     – C’était lui, sans aucun doute.
     – Et les yeux – avez-vous remarqué quelque chose de particulier concernant ses yeux ?
     – Oui : ils étaient immenses, sombres, fous – avec une lueur que je ne pourrais décrire.
     – De la terreur ! s’écria le prêtre, qui perdait à présent tout contrôle de lui. Un regard de terreur – de remords – de désespoir !
     – Oui, ce regard pouvait comporter tout cela, répondis-je, alors que mon étonnement s’accroissait à chaque mot. Vous paraissez troublé – de qui s’agit-il ?
     Au lieu de me répondre, il se découvrit et regarda vers le ciel. Son visage paraissait radieux, bien que frappé de terreur.
     – Dieu tout puissant, sois remercié ! Je Te remercie de me prouver que je ne suis pas fou – je Te remercie de me le prouver par le biais de cet étranger que Tu as envoyé ici pour me rassurer, pour me consoler !
     Sur cette réplique, il pencha la tête, et ses lèvres tremblèrent en murmurant une prière inaudible. Quand il me regarda, ses yeux débordaient de larmes. Il posa une main tremblante sur mon bras.
     – Mon fils, murmura-t-il, je vous dois une explication, mais je m’en sens incapable aujourd’hui. Je dois attendre de pouvoir parler avec plus de calme – attendre jusqu’à demain, quand je vous reverrai, car je dois vous revoir. Je vous parlerai alors d’une terrible histoire – une histoire qui m’est particulièrement pénible – pour aujourd’hui, qu’il vous suffise de savoir que j’ai vu, moi aussi, la chose que vous m’avez décrite – que je l’ai vue souvent – et pourtant, comme elle n’était visible qu’à mes yeux seuls, j’ai fini par douter de l’évidence de mes sens. Les braves et bonnes gens du village murmurent que trop de chagrins et trop de méditations m’ont dérangé l’esprit. J’en étais venu à le croire, moi aussi. Mais vous – vous m’avez prouvé que je n’étais pas la victime d’une illusion !
     – Au nom du ciel






     



Traduit par
Jacques Finné
248 pages

ISBN : 2-7143-0773-6
18 Euros

Domaine romantique