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Amelia B. Edwards, Dans le confessionnal (et autres histoires de fantômes)
Domaine Romantique, éditions José Corti.
Il est incroyable qu'une femme aussi exceptionnelle qu'Amelia B. Edwards (1831-1892) ait dû souffrir un aussi long purgatoire. Égyptologue de renommée internationale, femme entièrement émancipée en pleine époque victorienne, au point d'afficher officiellement son homosexualité, auteur de récits de voyage qui n'ont pas pris une ride, romancière à succès, elle a laissé, en prime, dix-sept récits fantastiques tellement disséminés dans son uvre entier qu'avant 1999, il était bien difficile de les retrouver, même pour un spécialiste anglais.
Les Français, jusqu'à cette année 2001, ne pouvaient lire que cinq textes dont trois publiés dans des anthologies depuis longtemps épuisées. Voici enfin un recueil significatif, et peu de lecteurs résisteront au charme de ces nouvelles fantastiques typiquement victoriennes, incroyablement originales qui, pour une fois, ne sentent pas seulement le cake, le club, le whist et le thé, mais qui entraînent un peu partout : en Angleterre, certes, dans des poteries, dans des mines de charbon, dans les méandres des voies ferrées, mais aussi en Italie, en Allemagne, en Autriche, en Suisse, dans des îles mystérieuses partout où a voyagé (ou a rêvé voyager) l'infatigable Amelia Edwards. Ses tristes fantômes paraissent, en fin de compte, moins effroyables que les humains eux-mêmes, assez maladroits pour briser les plus nobles sentiments du monde l'amour et l'amitié.
Jacques Finné
Ce volume contient :
Numéro 3
Les îles au trésor
Les souvenirs du professeur Henneberg
Lexpress de 16 heures 15
Dans le confessionnal : intégralement en ligne
Lhistoire de Katherine
Était-ce une illusion ?

Amelia Blandford Edwards
© Somerville College Oxford

DANS LE CONFESSIONNAL
« In the Confessional »
1871
Nouvelle intégrale
Les événements que je vais décrire mont frappé attendez
voici quelque quinze à dix-huit ans. Je nétais pas jeune, alors ; je ne suis pas vieux aujourdhui. Peut-être avais-je trente-deux ans mais je ne veux pas connaître mon âge exact, de sorte quil subsistera toujours un battement dune année ou deux.
À lépoque de mon histoire, je subissais une vie instable, incertaine. Un grand chagrin (peu importe son origine) mavait poussé à mener une vie errante à travers lEurope, non dans lespoir de loublier (je ne tenais pas à loublier) mais parce que lagitation que je subissais alors me rendait tout endroit triste1 et intolérable.
Je recherchais le changement en soi, non lexcitation liée à celui-ci. Je fuyais presque tout à fait les grandes villes, les stations thermales et les sentiers battus, préférant, la plupart du temps, explorer des endroits rarement fréquentés par des voyageurs ou des étrangers.
La région du Rhin antérieur, à lépoque, appartenait à ce genre dendroit. Je la parcourus pour la première fois, en cet étrange été dans ma vie. Javais décidé de suivre le cours du fleuve depuis sa source, dans le grand glacier du Rhin, jusquaux chutes de Schaffhouse. Pourtant, lorsque jeus terminé mon périple, je me sentis incapable dabandonner un aussi noble compagnon et décidai, par conséquent, de rester en sa compagnie quelques milles de plus peut-être jusquà Mayence, en tout cas jusquà Bâle.
Ce fut ici que, de tout mon voyage, commença la partie que je nappellerais peut-être pas la plus belle, mais en aucun cas la moins charmante. Certes, je nadmirai ni Alpes, ni glaciers, ni châteaux en ruine perchés au sommet de nids daigle, mais mon chemin navait rien de monotone : une campagne souriante, de petits villages pittoresques, et surtout, un large fleuve qui se hâtait en rapides, en tourbillons, sous les arches sombres danciens ponts couverts, entre des pentes ornées de vignes.
Vers le milieu dune longue journée de marche dans ces décors de rêve, jarrivai devant Rheinfelden, un hameau sur la rive gauche du fleuve, à quatorze milles de Bâle.
Comme je descendais la route que blanchissait le soleil de midi, merveilleux contraste avec les vignes qui la bordaient de part et dautre, je vis la petite ville couchée le long de la rive opposée du Rhin. Cétait une vieille cité, murée sur la terre ferme, ouverte sur le fleuve, et dont les maisons descendaient très bas, jusquà la rive, par des volées descaliers glissants, usés par la douce caresse du courant. Elles étaient vraiment typiques, ces maisons, avec les pilotis saillants qui les supportaient, noircis par lâge et tapissés dherbes aquatiques, avec leurs avant-toits qui font saillies, leurs petites pièces mansardées et leurs toits en chien assis. Les tours effilées de quelques églises, à lintérieur de lenceinte, se dressaient parmi les toits bruns et fauves.
Au-delà du village, sétendait un espace de collines boisées, lune prolongeant lautre comme des éléments qui semboîtent. Le vieux pont recouvert, que divisait un îlot rocheux, au milieu du courant, menait de la rive droite à la rive gauche dAllemagne en Suisse. Cest à celle-ci quappartenait la ville alors que moi, qui la détaillais depuis la route, je me trouvais sur le territoire de Bade et le fleuve formait, entre les deux, une frontière étincelante et écumante.
Arrivé de lautre côté du pont, je découvris une petite ville très excitée par une Kermess3 qui devait sy dérouler deux jours plus tard. Tous les habitants avaient envahi les rues ou attendaient devant les seuils de leurs maisons, et les charpentiers peinaient à la tâche, tapant avec enthousiasme sur les planches et les parois qui formeraient les étals et les échoppes tout le long de la rue principale, au milieu de laquelle, dans une rigole de pierre, un ruisselet deau étincelante descendait en chuintant. Des enseignes en fer forgé se balançaient devant les portes et, à en juger par les rangées de montres ternies qui pendaient devant les fenêtres des petits salons défraîchis, presque une maison sur deux devait abriter un horloger. Je marrêtai devant une fontaine la traditionnelle fontaine suisse qui crache une eau pure par quatre tuyaux ornementaux et que surmonte le traditionnel chevalier en vieille pierre grise, armé comme pour la parade.
Je musardai sans me hâter, cherchant en vain une auberge et soudain, je découvris que javais atteint la fin de la rue cest-à-dire, les limites de la petite ville. Devant moi, se dressait une tour de guet, haute, ancienne, surmontée dun toit couvert de tuiles et percée dune petite fenêtre au-dessus de larche. Au-delà, je distinguais de lherbe verte que doraient les rayons du soleil couchant. Le mur denceinte, inchangé depuis le Moyen Age, mesurait 60 à 70 pieds de haut, et une sorte dabri en saillie le couronnait à lintérieur. Depuis la tour, il sincurvait, à droite et à gauche. Une grossière charrette pleine de trèfle et tirée par un couple de bufs couleur crème, aux yeux doux, attendait tout près, dans lombre.
Je franchis lobscurité de larche et débouchai sur un espace ensoleillé. Au-delà du mur denceinte, un petit pont enjambait le fossé asséché, maintenant plein dherbes dun vert tendre et de fleurs multicolores. Une cigogne avait construit son nid sur le toit de la tour de guet. Les cigales stridulaient dans le gazon. Les ombres paraissaient dormir sous les arbres ; une famille de poules et de coqs se promenaient maladroitement, çà et là, parmi les choux, dans le champ tout proche. Au-delà de celui-ci, se dressait une petite église solitaire, avec un porche de bois, un étrange clocher rouge pâle et un cimetière qui ressemblait à un jardin de roses, plein de couleurs, de parfums, parsemé de croix en métal enguirlandées dimmortelles.
La grille du cimetière et la porte de léglise étaient ouvertes. Jentrai. Tout était propre, et simple, et très pauvre. Les murs, blanchis à la chaux, contrastaient avec les briques rouges des murs et lobscurité du plafond à chevrons. Dans un coin, je vis un minuscule confessionnal, brun sombre, presque noir, semblable à une guérite, surmonté dun couvercle qui ressemblait à une tour en bois. Au-dessus de lautel, modestement garni dune paire de chandeliers en cuivre bosselé et de deux vases pleins de fleurs artificielles, pendait une affreuse croûte représentant la sainte famille.
Tout me paraissait si frais, si calme que je massis quelques instants pour me reposer. Doù je me trouvais, jobservai une vieille paysanne qui clopinait sur le sentier menant à léglise, un panier de légumes sur la tête. Après lavoir déposé près du porche, elle entra, vint sagenouiller devant lautel, murmura ses humbles prières et sen alla.
Nétait-il pas temps de men aller aussi ? Je regardai ma montre. Il était quatre heures passées, et je navais pas encore trouvé de chambre pour la nuit.
Je me levai sans enthousiasme. Comme si je voulais gagner du temps avant de partir, je mapprochai de lautel pour lire une inscription que je venais de découvrir. Cétait une toute petite plaque métallique qui portait un texte en allemand. Je le traduis :
EN SOUVENIR ÉTERNEL
DU
RÉVÉREND PÈRE CHESSEZ
pendant vingt ans, pasteur bien aimé de cette paroisse
mort le 16 avril 1825, âgé de 44 ans
IL VÉCUT EN SAINT ; IL MOURUT EN MARTYR
Je lus deux fois ces lignes, me demandant vaguement quelle étrange histoire dissimulaient les deux dernières phrases. Puis, poussé par une curiosité puérile, je voulus examiner le confessionnal.
Jai déjà précisé quil nexcédait pas la taille dune guérite et que sa couleur cherchait à imiter le chêne sombre. Un des côtés présentait une porte avec une poignée noire ; lautre, une petite ouverture, qui me rappelait la grille dun contrôleur de billets, protégée de lintérieur par un rideau vert pâle.
Je ne sais quelle lubie sempara de moi mais, presque sans comprendre ce que je faisais, jappuyai sur la poignée et ouvris la porte. Je jetai un coup dil, découvris un prêtre assis, reculai soudain, comme si lon venait de me frapper, et bredouillai un mot dexcuse incompréhensible.
Je je vous demande mille fois pardon ! Je nimaginais pas à voir cette église vide
Il restait assis, le visage détourné, les mains jointes sur son giron un grand homme décharné, revêtu dune soutane4 noire. Lorsque je me tus pas avant il tourna la tête lentement, très lentement et me regarda en face.
Il faisait si sombre dans le confessionnal que je ne pus distinguer nettement les traits. Je remarquai pourtant deux yeux déments, immenses, qui brillaient comme ceux dun animal sauvage. Le visage était dune pâleur livide que renforçait encore le reflet verdâtre du rideau.
Nous restâmes ainsi quelques instants, à nous regarder, comme sous leffet dune fascination. Puis, vu quil ne me répondait pas, se contentant de me fixer de ses yeux étranges, je refermai bien vite la porte sans ajouter un mot et me précipitai hors de léglise.
Ce petit incident mavait bouleversé beaucoup plus quil ne le fallait, de fait, car je me sentis longtemps les nerfs tendus. Jamais, jen étais persuadé, jamais de toute ma vie, je ne pourrais oublier cette immobilité de pierre, ce visage pétrifié et léclat terrible de ces yeux. Quelle histoire cachait cet homme ? De quel désespoir secret, de quel remords infini, de quels désirs insatisfaits souffrait-il ? Je sentis que je ne pourrais plus connaître la tranquillité avant davoir appris les détails de sa vie passée.
Avec ces pensées dans la tête, je rentrai en ville, presque en courant à travers la prairie et sans un regard derrière moi. Une fois passée la porte, je respirai plus librement. La charrette attendait toujours dans lombre, mais les bufs étaient partis, et deux hommes armés de fourches entassaient le trèfle dans une petite cour toute proche. Je demandai à lun dentre eux où je pourrais trouver une auberge, et il me conseilla Die Krone5, un peu au-delà de la Frauenkirche. Je gagnai, par conséquent la partie haute de la ville où je trouvai sans peine lhôtellerie, au coin de la place du marché, déserte et envahie de mauvaises herbes.
Je compris sans peine que le patron, un homme chauve, placide, portant lunettes, ne se contentait pas de diriger son auberge, mais quil exerçait la profession dhorloger. Il sortit de son atelier pour maccueillir. Sa femme, plaisamment potelée, senquit de mes désirs pour le dîner, et sa jolie fille me conduisit dans ma chambre. Vaste, basse, blanchie à la chaux, elle donnait sur la place du marché par deux fenêtres à losanges et comportait deux petits lits, dans un coin, recouverts de deux énormes édredons rouges. Elle comportait bien autre chose : une armée dhorloges et de pendules ornementales, posées sur la table, sur les armoires, sur la cheminée, accrochées aux quatre murs de la pièce. Abandonné à mes méditations, je massis et entrepris de compter ces compagnes de ma solitude.
En additionnant les horloges hollandaises, les coucous (avec ou sans chalet), les horloges squelettes6, les pendules, grandes et petites, entourées de similior, de bronze, de marbre, débène, dalbâtre, jen dénombrai exactement trente-deux dont vingt-huit massourdissaient par leur tic-tac joyeux. Comme chacune paraissait défendre sa propre opinion du temps et que la plupart sonnaient les quarts et les demi-heures (outre les heures elles-mêmes), un carillon fendait le silence relatif toutes les deux ou trois minutes. Pour une personne nerveuse, au sommeil léger (comme moi, à lépoque), la nuit sannonçait particulièrement excitante.
Je descendis avec lespoir que mon hôtesse pourrait massigner une chambre plus calme et passai devant trois autres coucous, deux « horloges huit jours7 » dans le corridor et une autre plus classique, au pied de lescalier. La salle à manger nétait pas en reste, littéralement hérissée dinstruments à mesurer le temps dont un qui jouait une version spasmodique de Santa Lucia, avec dadroites variations tous les quarts dheure. Je découvris une petite table préparée, près de la fenêtre ouverte, et joliment garnie dun plat de truites ainsi que dune bouteille de vin local. La jolie demoiselle était aux petits soins pour moi, sa mère entrait ou sortait avec des plats, et le propriétaire, derrière ses lunettes, surveillait la scène avec un regard rayonnant.
Truites pêchées ce matin même, à deux milles dici, mexpliqua-t-il non sans orgueil.
Elles sont excellentes, approuvai-je en lui remplissant un verre de vin avant de men servir un autre. À votre santé, Herr Wirth !
Merci, mein Herr à la vôtre.
À ce moment précis, deux horloges, aux deux angles de la pièce, marquèrent, lune douze coups, lautre, sept. Josai suggérer que, dans ces circonstances, mon hôte ne pourrait jamais oublier la fuite du temps, et il mexpliqua quen fait, la plupart de ses activités consistaient à réparer des horloges déficientes. Pour le moment, cent dix-huit dentre elles avaient pris pension chez lui.
Peut-être le Herr Engländer a-t-il le sommeil léger ? intervint lhôtesse qui avait bien décelé mon désarroi. Si cest le cas, nous pouvons le loger ailleurs. Pas en ville, non, car je ne vois pas où il pourrait se trouver mieux quici, mais juste après la Friedrichs Thor, à même pas cinq minutes de la maison.
Jacceptai loffre avec reconnaissance.
Du moment que je trouve calme et propreté, je ne me soucie pas davoir une chambre luxueuse.
Si vous allez où ma femme vous le conseille, vous trouverez les deux, mein Herr. Cest la maison de notre curé, le père Chessez.
Je mexclamai :
Le père Chessez ! Comment, le curé de la petite église, non loin de la porte ?
Lui-même, mein Herr.
Mais
mais le père Chessez est mort ! Jai vu une plaque commémorative, près de lautel.
Il sagit du frère aîné de notre curé, répliqua le patron dun air grave. Il nous a quittés voici plus de trente ans une fin bien tragique.
À vrai dire, je pensais tant au frère cadet que je ne ressentais plus aucune curiosité pour laîné, et jen vins à conclure que, pour dormir en paix, je maccommoderais sans doute mieux de la compagnie dune armée dhorloges que de celle dun visage de dément aux yeux inhumains.
Jai entrevu votre curé dans léglise, annonçai-je avec une apparente indifférence. Un homme bien étrange.
Il est trop bon pour ce monde, soupira lhôtesse.
Un saint sur cette terre, ajouta la jolie Fräulein.
Un des meilleurs hommes qui soient, conclut le mari et père, avec plus de sobriété. Moi, je souhaiterais quil fût un peu moins saint. Il jeûne, il prie, il uvre au-delà de ses forces. Un peu plus de buf et un peu moins de dévotions lui conviendraient mieux.
Je venais de terminer mon simple dîner, et je sentais que ma curiosité renaissait.
Jaimerais que vous me parliez dun aussi brave homme. Venez, Herr Wirth, ouvrons une bouteille de votre meilleur vin, asseyez-vous et racontez-moi lhistoire de ce bon curé.
Le patron envoya sa fille chercher une bouteille « au cachet vert » et, prenant place en face de moi, commença son histoire.
Ach Himmel, mein Herr, il ny a pas dhistoire à raconter. Notre bon curé a vécu ici toute sa vie. Cest lun des nôtres. Son père, Johann Chessez, est né ici, à Rheinfelden cest lui qui possédait lauberge, alors. Paysan aisé, riche en vignes, il navait que deux fils. Nicholas sest destiné à léglise et a officié dans la paroisse de Feldkirche ; Mathias aurait dû hériter de tous les biens, mais il a aussi choisi la religion après la mort de son frère aîné cest notre curé actuel.
Mais pourquoi avoir choisi la religion ? Portait-il quelque responsabilité dans laccident qui a causé la mort de son aîné ? Sagissait-il dun accident, dailleurs ?
Mon Dieu non ! sexclama lhôtesse en sappuyant sur la chaise de son mari. Cest à cause du choc le choc qui a terriblement agi sur ses nerfs. Cétait un adolescent, à lépoque, et aussi sensible quune demoiselle. Mais le Herr Engländer ne connaît pas lhistoire. Continue donc.
Après une gorgée de vin « au cachet vert », laubergiste poursuivit :
À lépoque, mein Herr, Johann Chessez vivait encore. Nicholas, laîné, servait déjà dans la paroisse de Feldkirche, hors de nos murs, et Matthias vivait chez son père pensez, à quatorze ans ! Cétait un brave gamin, aimable comme tout, pieux, intelligent il préférait ses livres aux affaires. Les voisins murmuraient même que lui aussi était taillé pour lEglise. Quant à Nicholas, mein Herr, il nétait ni plus ni moins quun saint. Hé bien, à cette époque, vivaient un fermier, Caspar Rufenacht, et sa femme, Margaret, à lautre bout de Rheinfelden, à peu près un mille plus loin que la Basel Thor. Le mari était jaloux et hargneux, la femme était très belle ; il lui rendit donc la vie impossible. On murmurait quil la battait quand il avait trop bu et que, quand daventure il se rendait au marché ou à une foire, il lenfermait toute la journée dans une chambre, en haut de la maison. Hé bien, cette pauvre Frau Margaret, si maltraitée,
Chut, chut, Monsieur mon mari, interrompit lhôtesse, Frau Margaret était une femme légère !
Silence, femme ! Allons-nous médire des morts ? Frau Margaret était jeune et belle et elle ne détestait pas marivauder et son mari la laissait trop souvent seule.
Lhôtesse se permit une moue dubitative et secoua la tête comme réagissent la plupart des femmes quand un différend porte sur la conduite dune autre femme. Laubergiste poursuivit :
Hé bien, mein Herr, pour abréger une longue histoire, après avoir soupçonné à peu près tous les hommes des environs, Caspar Rufenacht se mit à regarder de travers un Allemand, un certain Schmidt, de Bade, qui vivait sur lautre rive du Rhin. Je me le rappelle bien, ce gaillard, un bel homme, toujours joyeux, et pas un petit saint, non le genre dhomme né pour susciter les scènes de ménage entre un mari et son épouse. Rufenacht jura solennellement quil établirait la vérité sur les rapports unissant sa femme et ce Schmidt, quoi quil pût en coûter. Il a donc mis tout en uvre pour les surprendre en flagrant délit : il tendait des pièges quand elle allait en promenade, la suivait à distance quand elle se rendait à la messe, rentrait chez lui à des heures inattendues, bref, jouait à lespion comme sil navait fait que cela toute sa vie. Ce fut en vain, soit que sa femme fût trop fine mouche, soit quil ny eût rien à découvrir mais il nen était pas moins furieux. Il se tourna et se retourna lesprit pour arriver à ses fins et, avec laide du Malin, il trouva une méthode.
À ce moment, la femme et la fille de laubergiste, qui avaient sans doute entendu lhistoire une centaine de fois, retinrent leur souffle et se rapprochèrent un peu.
Que croyez-vous donc que mijota cette âme noire ? Aurait-il torturé la pauvre femme jusquà la mener sur les berges de la mort et de la confession ? Non. Aurait-il accusé Schmidt davoir détourné lépouse du droit chemin et laurait-il provoqué en combat singulier ? Non. Qua-t-il donc inventé ? Il attend jusquà la veille de la Sainte-Margaret, parce quil sait que la pauvre âme va se confesser ce jour-là. Puis il va tout droit chez le père Chessez la maison même où vit notre père Chessez, aujourdhui. Il trouve le bon curé à ses dévotions, dans son petit bureau, et il joue cartes sur table :
« Père Chessez, ma femme viendra à léglise, cette après-midi, afin de se confesser à vous.
« Je sais, répond le prêtre.
« Je désire que vous me rapportiez ce quelle vous a raconté. Je vous attendrai ici jusquà ce que vous en ayez terminé et je vous écouterai. Daccord ?
« Certainement pas, répond le père Chessez. Vous savez sans doute, Caspar, que nous navons pas le droit de révéler les secrets du confessionnal.
« Je nai rien à voir avec ces bêtises, jette lautre dune voix menaçante. Je veux absolument savoir si ma femme est coupable ou innocente et je le saurai, de gré ou de force.
« En tout cas, vous ne le saurez pas de moi, répond le père Chessez dune voix égale.
« Alors, par le diable, je le saurai sans vous ! »
À ces mots, il extrait de sa poche un pistolet darçon et, de la lourde crosse, assène un terrible coup sur le crâne du père Chessez, puis un autre, puis un autre encore jusquà ce que le pauvre jeune homme tombe inconscient à ses pieds. Puis, certain de lavoir presque tué, Rufenacht enfile la soutane10 de sa victime, met son chapeau à larges bords, ferme la porte, empoche la clé et entre dans léglise par le chemin arrière avant de senfermer dans le confessionnal.
Le prêtre était mort ? demandai-je en me rappelant lépitaphe que javais lue.
Oui, mein Herr, il est mort mais pas avant davoir raconté son histoire et livré le nom de son assassin.
Qui, je lespère, fut pendu pour cela.
Attendez, mein Herr : nous nen sommes pas encore là. Nous avons laissé Rufenacht dans le confessionnal où il attendait sa femme.
Elle est venue ?
Oui, pauvre âme, elle est venue.
Elle sest confessée ?
Elle sest confessée, mein Herr.
Et qua-t-elle confessé ?
Laubergiste secoua la tête.
Cela, nul ne le sait, hormis le bon Dieu et lassassin de linfortunée.
Lassassin de linfortunée ?
Mais oui. Quoi quelle ait confessé, elle la payé de sa vie. Le mari écouta de toutes ses oreilles, sans se faire reconnaître, puis elle rentra chez elle, avec la conviction quelle avait reçu labsolution de ses fautes. Ceux qui lont rencontrée, cet après-midi-là, ont rapporté quelle avait lair particulièrement joyeux, heureux. Elle est passée par la ville et sest arrêtée dans la boutique de la Mongartenstrasse où elle a acheté des rubans. À peu près une demi-heure plus tard, mon propre père la croisée, un peu avant la Basel Thor. Elle se dirigeait rapidement vers sa maison. Ce fut le dernier à la voir en vie.
Il baissa un peu la voix pour raconter la suite. Les deux femmes étaient suspendues à ses lèvres.
Ce soir-là (nous étions en octobre, et les jours raccourcissaient), quelques voyageurs qui passaient dans les environs de la ferme des Rufenacht ont entendu des cris de femme. Mais la nuit était épaisse, et la maison se dressait à une certaine distance de la route. Ils ont conclu quun paysan ivre se querellait avec sa femme et ils ont passé leur chemin. Le lendemain, Caspar Rufenacht est descendu à Rheinfelden, sest rendu tout droit à la Polizei11 où il a avoué ses crimes : il avait tué sa femme, il avait tué le père Chessez et il avait commis un sacrilège. Cétait la vérité pure. Quant à Margaret, la police a retrouvé son corps dans une des chambres du haut, presque en petits morceaux et la hache du crime par terre, juste à côté du cadavre. Selon toute apparence, il lavait poursuivie à travers toute la maison, car on découvrit des mares de sang, des poignées de longs cheveux et des traces de mains ensanglantées le long des murs, depuis la cuisine jusquà la chambre où elle a fini par mourir.
Jen revins à ma question :
On la donc pendu.
Oui, certes, répondit laubergiste, alors que sa femme et sa fille hochaient vigoureusement la tête. On la pendu cest sûr : on la pendu.
Et cest le choc de cette double tragédie qui a poussé le plus jeune Chessez à entrer dans les ordres ?
Exactement, mein Herr.
On le voit à son visage : il semble un homme profondément malheureux.
Non, pas du tout, mein Herr ! sexclama mon hôtesse. Il est mélancolique, pas malheureux.
Alors, disons : austère.
Pas du tout, sauf vis-à-vis de lui-même.
Ma femme a raison, renchérit laubergiste. Mais je le répète : il prend tout cela trop à cur. Vous me comprenez, mein Herr, ajouta-t-il en se tapotant le front de son index. Le bon curé a trop permis à son esprit de voguer dans le passé. Il est nerveux trop nerveux et trop humble.
Je comprenais, à présent. Cette terrible lueur dans les yeux, cétait une lueur de folie. Le regard fixe, pétrifié, nétait que la terrible mélancolie, le désespoir infini dun esprit dérangé.
Ne se rend-il pas compte quil verse dans la folie ? demandai-je à laubergiste qui se relevait.
Il haussa les épaules et parut dubitatif.
Je nai pas dit que le père Chessez était fou, mein Herr. Il a parfois détranges imaginations quil prend pour des réalités voilà tout. Mais je suis certain quil ne se croit pas moins sain desprit que ses ouailles.
Sur cette réplique, laubergiste me laissa, et moi, la tête pleine de cette histoire, je mis mon chapeau, sortis sur la place du marché, demandai mon chemin vers la Basel Thor et entrepris daller voir lendroit où la pauvre femme avait trouvé une mort aussi hideuse.
Je trouvai sans difficulté. Cétait une ferme longue, à la façade basse, construite au bout dun champ qui la séparait de la route. Des enfants jouaient sur le seuil, un troupeau de dindons gloussait devant la porte de la grange, et un gros chien dormait à quelques pas de sa niche.
La cheminée fumait, joyeuse. Découvrant de tels signes de vie et de bonheur, je renonçai à visiter la maison et à poser mes questions. Je sentais que je navais pas le droit dintroduire ma curiosité morbide dans cet endroit redevenu paisible. Je fis demi-tour et repris le chemin de Rheinfelden.
Il nétait pas encore dix-neuf heures, et le soleil disposait encore de deux heures avant de se coucher. Je rentrai en ville, flânai le long de la rue principale pour me retrouver, bien entendu, devant la Friedrichs Thor et le sentier qui menait à léglise. Une impulsion irrésistible sembla me pousser à revoir lendroit.
Frissonnant, en proie à une sorte dépouvante qui sapprochait de la fascination, je poussai la grille du cimetière et entrai. Les portes étaient fermées. Une chèvre broutait parmi les tombes et, dans lépais silence, je percevais le grondement du Rhin pourtant éloigné de quelque trois cents yards. Je regardai autour de moi pour retrouver la maison du curé, la scène du premier meurtre, mais je ne vis rien depuis lendroit où je me trouvais. Je me rapprochai de la partie arrière de léglise pour découvrir une grille, un sentier bordé de buis et, en lorgnant à travers le feuillage de quelques arbres, une cheminée qui dominait le toit dune petite maison aux tuiles brunes.
Tel était donc le sentier quavait suivi Caspar Rufenacht avant de se dissimuler dans le confessionnal, avec le sang du prêtre sur les mains et sa soutane sur le dos. Comme ce paysage paraissait idyllique, dans la lumière dorée du couchant ! Jaurais juré que je me trouvais dans mon pays, près dun sentier menant à quelque presbytère anglais !
Jaurais souhaité voir un peu plus quun morceau de toit et une cheminée. Il devait bien exister une autre entrée, peut-être en contournant le chemin
Ainsi rêvassant, ainsi mattardant, je sursautai quand jentendis une voix tranquille constater :
Plaisante soirée, nest-ce pas, mein Herr ?
Je me retournai et découvris un prêtre très près de moi. Il sétait approché sur lherbe, plus silencieux que la nuit, et se tenait à présent entre le coucher de soleil et moi comme une ombre.
Je
je vous prie de mexcuser, bredouillai-je en méloignant un peu de la grille. Je regardais
Je minterrompis, stupéfait, rassuré, presque : ce nétait pas le prêtre que javais vu dans le confessionnal. Deux personnes ne pouvaient se révéler plus dissemblables : celui qui mavait surpris était très petit, cheveux blancs, sympathique avec un gentil sourire dont la tristesse dissimulait je ne sais trop quoi, la douceur ou le détachement.
Vous regardiez mon arbousier ?
Je lavais à peine remarqué, il faut le reconnaître, mais je minclinai devant le petit personnage et marmonnai quil sagissait en effet dun arbre superbe.
Oui, superbe, il lest, répondit-il. Mais, devant ma demeure, jai aussi un rhododendron, bien plus joli encore. Voudriez-vous le voir ?
Je répondis que rien ne me ferait plus plaisir. Il me précéda. Je le suivis.
Jespère que vous aimez cette partie du Rhin ! me demanda-t-il alors que nous marchions parmi les massifs darbustes.
Je ladore ! À tel point que, si je devais passer mes jours sur les rives de ce fleuve, je choisirais sans hésiter la zone entre Schaffhouse et Bâle.
Et vous choisiriez bien ! Le fleuve nest jamais plus beau que dans ces environs. Plus près des glaciers, il est dune couleur de lait trouble ; au-delà de Bâle, il devient boueux. Ici, il est aussi bleu que le ciel, aussi pétillant que le champagne. Ah ! voici mon rhododendron ! Il a douze pieds de haut et presque autant de diamètre. Il ma offert plus de deux cents fleurs, le printemps dernier.
Lorsque jeus admiré son arbuste géant, comme il le fallait, il me conduisit à une petite charmille, sur une pente herbue qui dominait le fleuve, et minvita à masseoir afin de prendre quelque repos. De cet endroit, je pouvais voir le porche et une partie de la maison, mais des arbres et des buissons la ceignaient avec une telle densité que, de quelque direction que ce fût, nul naurait pu préciser le moindre détail. Nous prîmes place et, devant le superbe spectacle du coucher de soleil, nous bavardâmes de la pluie et du beau temps, des vendanges qui sapprochaient, que sais-je encore ? Enfin, je me levai pour prendre congé. Le curé mannonça alors :
Jai entendu parler de vous à la Krone, ce soir, mein Herr. Vous étiez sorti, sinon, je vous aurais demandé de venir bavarder avec moi. Je suis heureux que le hasard nous ait permis de nous rencontrer. Restez-vous quelque temps ?
Non : demain, je pars pour Bâle.
Puis, non sans hésitation, josai demander :
Vous savez alors ce qui sest passé dans léglise ?
Dans léglise ?
Mais oui. Jai vu la porte ouverte, je suis entré par curiosité comme un voyageur qui jette un coup dil et en profite pour se reposer.
Bien entendu.
Je je ne pouvais mimaginer que je nétais pas seul ici. Jamais de la vie, je naurais voulu interférer
Je ne comprends pas, poursuivit-il quand il perçut mon hésitation. Léglise est ouverte toute la journée, et nimporte qui peut y entrer.
Ah ! Il ne vous a rien révélé.
Le prêtre souriait toujours, mais paraissait intrigué.
Mais de qui parlez-vous ?
De lautre prêtre, mon père12 votre collègue. Je suis désolé davoir interrompu ses méditations, mais je suis resté longtemps dans léglise, elle était si calme, si pleine de silence que je naurais jamais pu imaginer trouver quelquun dans le confessionnal.
Mon interlocuteur me jeta un étrange regard en coin.
Dans le confessionnal, répéta-t-il en un souffle. Vous avez vu quelquun dans le confessionnal ?
Je suis honteux de le reconnaître : sans savoir ce que je faisais au juste, jai ouvert la porte
Et vous avez vu
que mavez-vous dit ?
Un prêtre, mon père.
Un prêtre ? Pourriez-vous me le décrire ? Le reconnaîtriez-vous ? Était-il livide, grand, décharné avec de longs cheveux noirs ?
Cétait lui, sans aucun doute.
Et les yeux avez-vous remarqué quelque chose de particulier concernant ses yeux ?
Oui : ils étaient immenses, sombres, fous avec une lueur que je ne pourrais décrire.
De la terreur ! sécria le prêtre, qui perdait à présent tout contrôle de lui. Un regard de terreur de remords de désespoir !
Oui, ce regard pouvait comporter tout cela, répondis-je, alors que mon étonnement saccroissait à chaque mot. Vous paraissez troublé de qui sagit-il ?
Au lieu de me répondre, il se découvrit et regarda vers le ciel. Son visage paraissait radieux, bien que frappé de terreur.
Dieu tout puissant, sois remercié ! Je Te remercie de me prouver que je ne suis pas fou je Te remercie de me le prouver par le biais de cet étranger que Tu as envoyé ici pour me rassurer, pour me consoler !
Sur cette réplique, il pencha la tête, et ses lèvres tremblèrent en murmurant une prière inaudible. Quand il me regarda, ses yeux débordaient de larmes. Il posa une main tremblante sur mon bras.
Mon fils, murmura-t-il, je vous dois une explication, mais je men sens incapable aujourdhui. Je dois attendre de pouvoir parler avec plus de calme attendre jusquà demain, quand je vous reverrai, car je dois vous revoir. Je vous parlerai alors dune terrible histoire une histoire qui mest particulièrement pénible pour aujourdhui, quil vous suffise de savoir que jai vu, moi aussi, la chose que vous mavez décrite que je lai vue souvent et pourtant, comme elle nétait visible quà mes yeux seuls, jai fini par douter de lévidence de mes sens. Les braves et bonnes gens du village murmurent que trop de chagrins et trop de méditations mont dérangé lesprit. Jen étais venu à le croire, moi aussi. Mais vous vous mavez prouvé que je nétais pas la victime dune illusion !
Au nom du ciel

 
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