De son vivant, Xavier Forneret (1809-1884), l’“homme noir” selon sa propre expression, ne recueillit que sarcasmes ou indifférence. Si Beaune, sa ville natale, conserva la mémoire de l’excentrique, elle honnit celle de l’infatigable procédurier, du traître à son milieu. C’est André Breton le premier qui vit dans Forneret l’un des précurseurs du surréalisme, un "surréaliste dans la maxime".
     Cette première édition intégrale se propose d’aller au-delà de la légende (ainsi de son goût de dormir dans un cercueil après avoir joué longtemps du violon), en proposant à chacun de juger sur pièce et non à partir d’anecdotes incroyables, de quelques trouvailles d’écrivain : “Le sapin, dont on fait les cercueils, est un arbre toujours vert”, ou du seul texte très célèbre, le sublime Diamant de l’herbe ; mais sur l’ensemble des Contes et récits, qui nous permettront de regarder Forneret comme une sorte d’artiste primitif, un sauvage du romantisme. Forneret prendra alors place, nous l’espérons, dans notre littérature comme le premier des écrivains médiums à l’avoir enrichie d’une œuvre inégale, certes, mais fondatrice, dont la postérité sera innombrable. Les titres mêmes de certaines œuvres l’attestent : Rien suivi de Quelque chose ; Et la lune dormait, et La Rosée tombait ; Un crétin et sa harpe ; Un œil entre deux yeux ; Le Diamant de l’herbe ; Rêves.


     LA LUNE DONNAIT
     LA ROSÉE TOMBAIT.

     “Descendons au jardin, dit un homme de cinquante ans environ.”
     Cet homme venait de parler, moitié anglais, moitié français.
     – “Je vous suis, répond en bon français, une femme de trente ans.
     – Oui, maman, allons ! ajoute une petite vierge de quatorze années, avec les deux accents et langages du père et de la mère, combinés à ne pouvoir méconnaître que l’enfant avait pour père, l’homme de cinquante ans, pour mère, la femme de trente.”
     Tous trois quittent alors un salon flamboyant de bougies, et se dirigent, par un vaste et bel escalier à rampe de bronze et de frêne, vers un jardin tout en feuilles de la présence du mois de mai, tout odorant du miel de la nuit.
La figure de l’Anglais (c’en était un) semblait se reposer sous le calme d’une conscience pure comme les pensées de sa fille. Ses sourcils, n’en faisant qu’un comme une barre noire appuyée sur ses yeux fuyant son front, annonçaient que l’emportement et la brusquerie dominaient son cœur.
     La Française (c’en était une) était pâle ; sa tête portait des cheveux couleur peau de nègre, bien luisante et bien foncée. Sa bouche assez mince, triste à demi, semblait désirer quelque chose ; mais on ne savait pas bien quoi. Sa taille, fine et souple comme un ruisseau qui coule, se jouait gracieusement sous les plis de sa robe traînante. On voyait à peine ses pieds ; mais sa main était petite, et son regard donnait chair froide.
     L’Enfant n’était encore qu’une enfant qui aime bien son papa, sa maman, puis les fleurs qu’elle leur cueille.
     La Femme se trouvait entre le père et la fille.
     Tous trois marchaient sur trois rangs.
     Tout à coup la promenade est interrompue par une volte-face de l’Anglais. Sa femme venait de soupirer.




     



Éd. préparée par
J.-R. Dahan
416 pages
1997
ISBN : 2-7143-0501-6
135 F