|
 |
PARUTION LE 25 AOÛT 2000

Percy Bysshe Shelley, Les Cenci
Collection Romantique, éditions José Corti.
Victime d'un père débauché, brutal et incestueux, personnage
sadien avant la lettre, Béatrice Cenci le fait assassiner avec la complicité de la seconde épouse de celui-ci et de son frère, Giacomo, lors d'un séjour au château de Petrella. Ce meurtre une fois découvert, la jeune femme et ses complices sont condamnés à mort et, malgré l'émotion populaire, le pape Clément VIII leur refuse sa grâce. En 1819, Shelley, en exil en Italie, ému par le portrait de Béatrice Cenci peint par le Guide, s'empare de ce fait divers devenu
historique pour écrire une tragédie.
C'est en même temps pour le poète, l'occasion de s'attaquer à un genre qu'il n'a pas encore pratiqué et de changer sa manière d'écrire : "j'ai pris grand soin d'éviter d'introduire ce que l'on appelle communément de la poésie pure", (écrit-il dans la préface de sa pièce, également traduite par Robert Davreu et qui montre combien le poète anglais a eu le soucis de la précision jusqu'à l'observation minutieuse des détails du Palais des Cenci).
Mais, derrière la forme, il s'agit surtout pour lui d'explorer plus avant, à travers son identification à la figure féminine, à la fois énergique et douce, de Béatrice, l'inconscient de sa propre rébellion tenace face à toutes les figures du pouvoir et de l'autorité.

Percy Bysshe Shelley

Béatrice. (égarée)
Ah ! mon dieu ! Se peut-il que je doive mourir de manière si subite ? D'aller si jeune sous la pourriture sombre et froide du sol grouillant de vers, clouée dans l'espace étroit d'un cercueil ! Ne plus voir les doux rayons du soleil ! Ne plus entendre la voix joyeuse de ce qui vit ! Ne plus m'absorber dans mes pensées familières, tristes peut-être mais aussi égarées Horreur ! N'être plus rien ! Ou être
quoi ? Où suis-je ? Faites que je ne devienne pas folle ! Ciel clément, pardonne à ma faiblesse ! Et s'il n'y avait rien, ni Dieu, ni Ciel, ni Terre dans cet univers vide, dans ce vaste univers, gris, sans rien pour l'éclairer, insondable et désert! Si tout n'était là-bas... que l'âme de mon père, son il, sa voix, le contact de sa peau partout autour de moi, atmosphère fétide de ma défunte vie ! Et si parfois, fantôme plus semblable à lui-même, sous la forme qu'ici-bas il avait lorsqu'il me torturait, masqué de cheveux gris, de rides, il venait m'enlacer de ses bras diaboliques et, ses yeux fixés sur les miens, m'entraîner dans sa chute sans fin! N'était-il pas, lui seul, omnipotent sur terre, toujours partout présent? Bien qu'il soit mort, son souffle ne vit-il point dans tout ce qui respire, poursuivant contre moi et les miens, la même uvre de ruine, de mépris, de douleur et de désespérance ? Qui est-il jamais revenu nous enseigner les lois du royaume ignoré de la Mort, peut-être aussi injustes que celles qui maintenant nous chassent, ah ! vers quoi, vers quoi ?
De Percy Bysshe Shelley, dans la même collection :
Ode au vent d'Ouest, Adonaïs et autres poèmes.
 
|
|