Emily Dickinson, Avec Amour, Emily (lettres aux amies intimes),
Domaine Romantique, éditions José Corti.


Plus qu'aucune autre correspondance, peut-être, celle d'Emily Dickinson est une œuvre de création, un terrain littéraire ou dramatique où le poète est à la recherche d'un moi à la fois réel et fictif, plus authentique que le moi perçu par le société. Un dialogue entre soi et soi, devant un tiers privilégié, plus proche que le public inconnu auquel s'adressent en dernier ressort les poèmes.
Emily se sent de plain-pied avec les femmes, et sans doute même a-t-elle conscience de la supériorité que lui confère son génie d'artiste. Elle peut partager avec elles à demi-mot certains sentiments, certaines aspirations, s’abandonner aussi, non sans ironie, au bavardage à propos de la vie quotidienne, se défouler de la tension à laquelle la soumet son activité de poète. (C.M.)

Claire Malroux a retenu ici deux des correspondances avec les amies de jeunesse, celle avec Elizabeth Holland, sa confidente jusqu'à sa mort, celle avec Susan Gilbert, compagne inaccessible qui deviendra, à partir de 1856, sa belle-sœur au lieu de l'âme sœur rêvée.

     LA DEDICACE DE CLAIRE MALROUX : Ce second volume de la Correspondance d'Emily Dickinson groupe des lettres exclusivement adressées aux femmes : amies d'enfance, amies de 'coeur'. D'où le titre : "Avec amour". Si j'ai séparé ces lettres de celles adressées aux hommes (Lettres au maître, à l'ami, au précepteur, à l'amant, parues également aux éditions José Corti), c'est parce que j'ai le sentiment qu'une autre Emily Dickinson s'y manifeste. Aux hommes, elle veut montrer, avec une feinte modestie, qu'elle est leur égale : elle s'emploie à les éblouir par des lettres brillantes, jouant en quelque sorte à la "femme de lettres". Avec les femmes, en revanche, elle a conscience de sa supériorité et n'a nul besoin de se faire valoir. Ici, quoique restant toujours au bord de la confidence, fidèle à sa stratégie du secret, une Emily plus intime se laisse saisir, dans ses aspirations, ses émotions, sa vie quotidienne - celle d'un être de chair et de sang. Et jusque dans la création poétique. Car on peut lire certaines de ces lettres comme des poèmes en gestation, à l'état naissant, ou des poèmes tout court. (Claire Malroux)






               
A Susan Gilbert Dickinson

Ressentir ton absence, Sue, est pouvoir.
Le stimulant qu’est le Deuil rend la plupart des Possessions mesquines.
Vivre dure toujours, mais aimer est plus fort que vivre. Nul Cœur brisé qui ne soit allé plus loin que l’Immortalité.
Les Arbres tiennent la Maison pour toi tout le Jour et l’Herbe semble domptée.
Une Poule silencieuse hante les lieux avec des Poussins superstitieux – et par les Matins tranquilles un Coq frappe à ta Porte.
Regarder par là est Roman. Le Roman « sorti », une pathétique valeur s’attache au Rayon.
Rien ne s’en est allé, sauf l’Été, ni personne que tu connaisses.
Les Forêts sont à Demeure – les Montagnes, intimes la Nuit et arrogantes à Midi, et il y a dans l’air une Fluidité solitaire, pareille à une Musique en suspens.
D’un Deuil aussi divin
Nous n’inscrivons que le Gain,
Compensation pour la Solitude
Qu’un tel Délice a été.

Dis à Neddie qu’il nous manque et que nous chérissons le « Capitaine Jinks* ». Dis à Mattie que le Chien de Tim traite le Minet de Vinnie de tous les noms et que je ne le décourage pas. Elle doit revenir à la Maison, les chasser tous les deux et le compte sera bon.
Pour la Grande Mattie* et John, bien sûr, un vif souvenir.
J’espère que tu as chaud. Je garde ta fidèle place. Quelle que soit la foule, ta Porte de Diamant possède une solide Serrure.
Emily.


Susan –
Les actes les plus exquis à la fois requièrent et défient la gratitude, aussi le silence est-il tout l’honneur qu’ils obtiennent – mais pour ceux qui savent apprécier le silence, c’est exquisément suffisant –
Dans une Vie qui cesserait de deviner, toi et moi ne nous sentirions pas chez nous –

Pour les fidèles l’Absence est présence condensée.
Pour les autres – mais il n’en est pas d’autres –



           
           
A Elizabeth Holland

La vitalité de vos syllabes compense leur rareté. En général, il ne s’agit pas tant de Vie que de parler de la Vie. Si nous avions la moindre intuition de la Définition de la Vie, les plus calmes d’entre nous seraient des Fous !
Austin a décrit sa visite à sa façon, bien entendu inimitable.
J’espère que ces jeunes Hommes ont le soutien des Évangiles, bien que ce soit un Élixir obscur, dans des cas comme les leurs.
Austin a dit qu’il avait très honte de Mattie* – et elle avait très honte de lui, nous a-t-elle fait savoir. Ils forment un drôle de couple.
Je suis contente que vous aimiez votre Pasteur, bien que l’erreur d’aimer le nôtre** nous ait coûté fort cher.
Dieu semble bien plus amical à travers une Loupe chaleureuse.
Il y a une Colombe dans la Rue et je possède une Boue splendide – je sais par conséquent que l’Été approche. J’ai toujours été attachée à la Boue, peut-être à cause de ce qu’elle représente – peut-être, aussi, à cause du lien de l’Enfant avec les Tourtes primordiales.
Vinnie a arboré par trois fois des Joues fraîches, pour le Docteur – mais j’ai pensé qu’il me faudrait avoir le temps de changer les miennes, après sa visite –
C’est ce qui s’est passé.
J’espère que vous êtes tous deux saufs et en douce santé, et qu’à un stade de ma rapide vie, je vous reverrai.
Si nos immortels étaient des Mortels, aussi présents pour nous que la Nature, nous ne demanderions que peu d’Aumônes.
Emily

     Retrouvez d'autres extraits sur la page de Libération :

     





     La traductrice Claire Malroux est assurément l’un des «passeurs» les plus subtils de l’œuvre d’Emily Dickinson (1830-1886) en France.
.... après avoir accueilli, il y a un an, les Lettres au maître, à l’ami, au précepteur, à l’amant,... José Corti propose aujourd’hui un volume composé des lettres adressées à ses amies.
Elles sont cinq...amies de cœur – susceptibles de recevoir, au fil des années confidences et marques d’effusion. On note surtout une attention en permanence accordée à la vie intérieure, une interrogation ardente sur l’absence de Dieu et la solitude de l’homme, la nature insaisissable de l’amour, la brièveté de la vie, la corruption et l’effacement des corps, l’équation corollaire, insoluble, de la destinée de l’âme. En somme, l’écho de l’intensité spéculative de la poésie de Dickinson.
Les excès de préciosité s’effacent, au profit d’une densité nouvelle de la prose. Une prose littéralement habitée par la poésie, qu’il s’agisse pour Dickinson de glisser de plus en plus souvent des quatrains dans le corps de ses lettres, ou de faire directement de ces derniers de longs poèmes.
     
La Croix, Nathalie Crom, 19 avril 2001


     Emily vit la plume sur l’oreille, prête à noter le désespoir et le rien, afin d’abolir la distance, d’enrayer l’oubli, de conjurer le silence.
     Cette correspondance est certainement un des plus sûrs moyens d’approche de la timidement fantasque Emily Dickinson. Un nuage qui passe, un oiseau, l’illusion d’une passion partagée ou d’une communion qu’irradie sa ferveur peu puritaine se changent en poèmes elliptiques, dont elle orne parfois ses lettres. ... les lettres présentent un intérêt de par leur matière même, leur vocabulaire, leur langage. Il est frappant de voir combien son écriture d’épistolière marque peu de différence de nature avec son écriture de poète dès qu’elle s’évade de l’information, du concret quotidien.
     Deux lignes prises au hasard, et le glissement s’opère du concret à l’autre langage, avec une aisance si naturelle, un tel don de faire des accrocs au bon vieux drap de la banalité !
     Les majuscules ornent capricieusement les termes qui n’en sollicitent pas, les italiques insistent, les tirets rompent le cours des choses, le coq-à-l’âne est roi et la métaphore fantasque. Certaines de ces épîtres ont une qualité qu’il faudrait comparer à du tissu broché, à du damas pour traîne de fête.
     
Le Figaro Littéraire, Claude Michel Cluny, 24 mai 01


     Cette chambre avec vue sur son intimité entre au Michelin, trois étoiles luxe, des grandes correspondances d’écrivain.
     
Epok, mai 2001


     Retirée depuis longtemps du tumulte mondain, Dickinson a trouvé sa voix, si caractéristique, blanche jusqu’à l’abstrait, systématiquement coupée par des tirets... cette voix qui sort inchangée de la bouche de l’épistolière comme de celle de l’auteur couchant, chaque jour, de nouvelles strophes sur de petits bouts de papier. Les thèmes des lettres et des poèmes sont les mêmes : l’absence, le silence, le secret, l’effacement, l’enfermement et l’outre-tombe comme évaluations plus justes de la vie et de l’éternité. «La vie est le secret le plus subtil. Tant que cela subsiste, nous devons tous chuchoter. A cette sublime exception près, je n’avais aucun désir de clandestinité.»
     Parfois aussi fulgurante que l’œuvre poétique, cette correspondance amicale dessine en creux une personnalité puissante, essentielle, débarrassée de tout masque. Une ferme réfutation à ce vers de 1861 dans lequel elle proclamait avec une ironique fierté ; «Je ne suis personne !»
     
Les Inrockuptibles, Béatrice Pire, mai 2001


     Vide est pour Dickinson l'autre nom du grand amant.
     Cela fait cent quinze ans qu'Emily Dickinson, habitante d'Amherst, Nouvelle-Angleterre, n'écrit plus poèmes ni lettres; mais cela fait deux ans seulement que nous recevons, par les excellents soins de Claire Malroux, tout son courrier accumulé. Il y eut d'abord l'intégralité des lettres aux hommes, et maintenant une partie des lettres aux femmes.
     
Stéphane Bouquet a consacré la storia de Libération-Livres (14/09/2001) à Emily Dickinson.
     Retrouvez l'article complet sur le site de Libé, à la page :

     

     



Traduit par
Claire Malroux
272 pages

ISBN : 2-7143-0744-6
120 F 18,30 Euros

Domaine romantique