L’un des quelques incidents de la guerre avec les Indiens que baigne naturellement le clair de lune du romanesque est l’expédition entreprise pour la défense des frontières en l’an 1725, et qui aboutit à la “Bataille de Lowell”, bien gravée dans les mémoires. L’imagination, pour peu qu’elle rejette judicieusement dans l’ombre certaines circonstances, voit beaucoup à admirer dans l’héroïsme d’une petite troupe qui combattit un ennemi deux fois supérieur en nombre au cœur de son pays. La franche bravoure déployée par les deux camps s’accorde aux idées que les hommes civilisés se font de la valeur ; et la chevalerie elle-même n’aurait pas à rougir en rapportant les actes de certains des combattants. La bataille, quelque fatale qu’elle fût pour ceux qui la livrèrent, ne laissa pas d’avoir d’heureuses conséquences pour le pays, car elle brisa la force d’une tribu et conduisit à une paix qui devait durer plusieurs années. L’histoire et la tradition sont exceptionnellement minutieuses dans leurs annales relatives à cette affaire. Et le capitaine d’un corps d’éclaireurs composé d’hommes de la frontière a acquis un renom martial aussi réel que bien des chefs victorieux de milliers de soldats. Quelques-uns des incidents relatés dans les pages qui suivent seront reconnus, malgré l’introduction de noms fictifs, par ceux qui ont appris de la bouche des vieillards quel fut le destin des quelques combattants qui avaient été en état de battre en retraite après la “bataille de Lowell”.

     Les premiers rayons du jour planaient joyeusement sur la cime des arbres sous lesquels deux hommes blessés et à bout de forces avaient étendu leurs membres la nuit précédente. Leur lit de feuilles de chêne desséchées était étendu sur un petit espace uni, au pied d’un rocher, près du sommet de l’une des légères ondulations qui donnent de la variété à la physionomie du pays. La masse de granit qui élevait sa surface lisse et plate à quinze ou vingt pieds au-dessus de leurs têtes, n’était pas sans ressembler à une gigantesque stèle dont les veines semblaient former une inscription en caractères oubliés. Sur une étendue de sept acres autour de ce rocher, des chênes et d’autres arbres de bois dur avaient remplacé les sapins, qui étaient l’essence habituelle du pays, et un jeune et vigoureux plant se dressait tout près des voyageurs.
     La griève blessure du plus âgé des deux hommes l’avait sans doute privé de sommeil ; car, aussitôt que le premier rayon de soleil se posa sur la cime du plus haut des arbres, il se souleva péniblement de sa couche et s’assit sur son séant. Les rides profondes creusées dans son visage et le gris parsemé dans ses cheveux marquaient qu’il avait passé l’âge mûr ; mais, sans l’effet de sa blessure, sa charpente musculaire eût été capable d’endurer la fatigue comme dans la vigueur de ses jeunes ans. La langueur et l’épuisement étaient maintenant répandus sur ses traits hagards ; et le regard désespéré qu’il jetait dans les profondeurs de la forêt prouvait sa conviction que son pèlerinage touchait à sa fin. Il tourna ensuite les yeux vers le compagnon qui reposait à son côté. Le jouvenceau – car il avait à peine atteint l’âge d’homme – gisait, sa tête sur son bras, en proie à un sommeil inquiet, qu’un tressaillement de douleur dû à ses blessures semblait à tout moment sur le point d’interrompre. Sa main droite étreignait un mousquet et, à en juger par l’agitation violente de ses traits, son sommeil lui redonnait la vision du conflit dont il était l’un des rares survivants. Un cri – profond et retentissant, croyait-il dans son rêve – lui échappa, se réduisant sur ses lèvres à un vague murmure ; et, sursautant au faible bruit de sa propre voix, il s’éveilla soudain. Son premier acte en reprenant conscience fut de s’enquérir avec anxiété de l’état de son compagnon blessé. Ce dernier secoua la tête.
     – Reuben, mon garçon, dit-il, ce rocher sur lequel nous sommes assis servira de stèle à un vieux chasseur. Nous avons encore à parcourir des milles et des milles de pays sauvage et sans merci ; d’ailleurs, il ne me servirait à rien que la fumée de ma propre cheminée fût seulement de l’autre côté de ce tertre. La balle des Indiens a été plus meurtrière que je ne pensais.
     – Nos trois jours de voyage vous ont fatigué, répondit le jeune homme, et un repos un peu plus prolongé vous remettra. Restez assis là tandis que je fouillerai les bois pour trouver les herbes et les racines nécessaires à notre subsistance ; quand vous aurez mangé, vous vous appuierez sur moi et nous nous tournerons vers la maison. Je ne doute pas qu’avec mon aide vous puissiez atteindre l’un des postes de la frontière.
     – Il n’y a pas deux jours de vie en moi, Reuben, dit l’autre avec calme, et je ne t’encombrerai pas plus longtemps du fardeau de mon corps inutile, alors que tu peux à peine soutenir le tien. Tes blessures sont profondes et tes forces déclinent rapidement ; pourtant, si tu te hâtes de rentrer seul, tu peux être sauvé. Pour moi il n’y a pas d’espoir et j’attendrai la mort ici.
     – S’il doit en être ainsi, je resterai et je veillerai près de vous, dit résolument Reuben.
     – Non, mon fils, non, répondit son compagnon. Que le souhait d’un mourant ait du poids à tes yeux ; serre-moi la main et éloigne-toi. Crois-tu que mes derniers instants seraient allégés par la pensée que je te laisse voué à mourir d’une mort plus lente ? Je t’ai aimé comme un père, Reuben ; et à un moment comme celui-ci, je devrais avoir quelque chose de l’autorité d’un père. Je t’ordonne de partir afin que je puisse mourir en paix.
     – Ainsi donc, parce que vous avez été un père pour moi, je devrais vous laisser périr et rester sans sépulture dans le désert ? s’écria le jeune homme. Non ; si vraiment votre fin approche, je veillerai près de vous et je recevrai vos paroles d’adieu. Je creuserai une tombe ici, près du rocher ; une tombe dans laquelle, si je succombe à la faiblesse, nous reposerons ensemble ; ou bien, si le Ciel me donne des forces, je chercherai mon chemin pour rentrer à la maison.
     – Dans les villes et partout où habitent les hommes, répondit l’autre, ils ensevelissent leurs morts dans la terre ; ils les dérobent à la vue des vivants ; mais ici, où nul ne passera, peut-être, d’ici cent ans, pourquoi ne reposerais-je pas à ciel ouvert, recouvert seulement par les feuilles de chêne lorsque les vents d’automne les disperseront ? Et pour monument, voilà le roc gris où ma main moribonde gravera le nom de Roger Malvin ; ainsi le voyageur, dans les jours à venir, saura qu’en ce lieu dort un chasseur et un guerrier. Ne t’attarde pas à commettre pareille folie, hâte-toi de partir, sinon pour toi-même, du moins pour celle qui sera, autrement, dans la détresse.
     Malvin prononça les derniers mots d’une voix faiblissante et leur effet sur son compagnon fut clairement visible. Ils lui rappelèrent qu’il était d’autres devoirs, et moins discutables que celui de partager le destin d’un homme à qui sa propre mort ne pouvait être d’aucun profit. Avec cela, l’on ne saurait affirmer qu’aucun sentiment égoïste ne s’efforça d’entrer dans le cœur de Reuben, encore que la conscience le fît résister avec plus d’ardeur aux instances de son compagnon.
     – Quelle chose terrible que d’attendre la lente approche de la mort dans ce désert ! s’écria-t-il. Un brave ne tremble pas dans la bataille ; et quand des amis entourent leur lit, même les femmes peuvent mourir avec sérénité; mais ici…
     – Même ici, je ne tremblerai pas, Reuben Bourne, dit Malvin en l’interrompant. Je ne suis pas un homme au cœur faible et, quand je le serais, il y a un soutien plus sûr que celui des amis que nous avons sur cette terre. Tu es jeune, et la vie t’est chère. Tes derniers moments demanderaient bien plus de réconfort que les miens ; et quand tu m’aurais mis en terre, et que tu te trouverais seul, et que la nuit tomberait sur la forêt, tu ressentirais toute l’amertume de la mort à laquelle tu peux encore échapper à présent. Mais je ne proposerai aucun mobile égoïste à ta nature généreuse. Laisse-moi par égard pour moi, afin qu’après avoir dit une prière pour que tu sois sauf, je puisse avoir le temps de régler mes comptes sans être troublé par les soucis de ce monde.
     – Et votre fille – comment oserai-je soutenir son regard ? s’écria Reuben. Elle m’interrogera sur le sort de son père, dont j’avais fait vœu de défendre la vie au prix de la mienne. Dois-je lui dire qu’il a fait trois jours de marche avec moi en quittant le champ de bataille et qu’ensuite je l’ai laissé périr dans le désert ? Ne vaudrait-il pas mieux m’étendre et mourir à vos côtés que de retourner sain et sauf et de dire cela à Dorcas ?
     – Explique à ma fille, répondit Roger Malvin, que, bien que tu fusses toi-même grièvement blessé, affaibli et à bout de forces, tu as guidé mes pas chancelants mille après mille, et que tu ne m’as laissé que sur mes plus vives instances, parce que je ne voulais pas avoir ton sang sur la conscience. Dis-lui qu’à travers la peine et le danger tu es resté fidèle et que, si ton sang avait pu me sauver, tu l’aurais laissé couler jusqu’à la dernière goutte ; et dis-lui aussi que tu seras pour elle quelque chose de plus cher qu’un père, et que ma bénédiction vous accompagne tous deux et que mes yeux moribonds voient un long et plaisant chemin où vous voyagerez ensemble.
Tout en parlant, Malvin se dressa presque sur son séant, et l’énergie qu’il mit à conclure parut remplir la forêt sauvage et déserte d’une vision de bonheur ; mais, lorsqu’il retomba épuisé sur son lit de feuilles de chêne, la lueur qui s’était allumée dans l’œil de Reuben s’éteignit. Il eut le sentiment que c’était à la fois péché et folie que de songer au bonheur à pareil moment. Son compagnon observa son changement de contenance et chercha avec une généreuse habileté à le leurrer pour son propre bien.
     – Peut-être me trompé-je quant au temps qu’il me reste à vivre, reprit-il. Il n’est pas impossible, si je suis rapidement secouru, que je me remette de ma blessure. Les premiers fuyards doivent avoir déjà apporté aux frontières des nouvelles de notre fatale bataille, et sans doute a-t-on dépêché des secours pour venir en aide à ceux qui sont dans le même cas que nous. Si tu venais à les rencontrer et à les guider jusqu’ici, qui sait si je ne pourrais pas retrouver ma place au coin de mon feu ?
     Un sourire endeuillé erra sur les traits du moribond, tandis qu’il insinuait à Reuben cet espoir infondé ; qui, toutefois, ne fut pas sans effet sur celui-ci. Nul mobile égoïste, ni même la détresse de Dorcas, n’auraient pu l’inciter à abandonner son compagnon à pareil moment, mais ses souhaits s’attachèrent à la pensée que la vie de Malvin pouvait être sauvée, et sa nature ardente éleva presque à la certitude la chance très incertaine de lui procurer un secours humain.
     – Il y a pour sûr une raison, une raison de poids, d’espérer que des amis ne sont pas trop loin, dit-il à mi-voix. Un lâche s’est enfui, indemne, au début du combat, et, très probablement, a fait diligence. Tout homme de cœur à la frontière aura mis son fusil sur l’épaule en apprenant la nouvelle ; et, bien qu’aucun détachement ne s’enfoncerait dans les bois aussi profond que nous le sommes, j’en rencontrerai peut-être un au bout d’un jour de marche. Eclairez-moi sincèrement, ajouta-t-il en se tournant vers Malvin, car il se méfiait de ses propres mobiles. Si vous étiez à ma place, m’abandonneriez-vous alors que je serais encore en vie ?
     – Il y a vingt ans, répondit Roger Malvin non sans soupirer en mesurant secrètement la grande différence qui séparait les deux cas, il y a maintenant vingt ans que je me suis évadé de chez les Indiens, avec un très cher ami, près de Montréal. Nous avons voyagé de longs jours à travers bois, jusqu’au moment où, accablé de faim et de fatigue, mon ami s’est étendu à terre et m’a supplié de le laisser ; car il savait que, si je restais, nous péririons tous les deux ; sur quoi, nourrissant peu d’espoir de trouver du secours, je lui ai mis sous la tête un oreiller de feuilles mortes et je suis parti en pressant le pas.
     – Etes-vous revenu à temps pour le sauver ? demanda Reuben, suspendu aux paroles de Malvin comme si elles devaient prophétiser son propre succès.
     – Oui, répondit l’autre. Je suis tombé sur un campement de chasseurs avant le coucher du soleil du même jour. Je les ai guidés à l’endroit où mon camarade attendait la mort ; et c’est maintenant un homme bien portant et robuste qui dirige sa ferme à bonne distance des frontières, alors que je gis ici blessé au fin fond du désert.
Cet exemple, propre à influer puissamment sur la décision de Reuben, fut secondé, à son insu, par la force cachée de maints autres facteurs. Roger Malvin sentit que la victoire était presque gagnée.
     – Maintenant, pars, mon fils, dit-il, et que le Ciel te protège ! Ne reviens pas avec tes amis quand tu les auras rencontrés, mais envoie ici deux ou trois d’entre eux, s’ils sont disponibles, pour venir me chercher ; et crois-moi, Reuben, mon cœur s’allégera à chaque pas que tu feras vers chez nous.
Peut-être y eut-il pourtant un changement dans sa physionomie aussi bien que dans sa voix tandis qu’il parlait ainsi ; car c’était après tout un affreux destin que d’être laissé expirant dans le désert.
     Reuben Bourne, à demi convaincu seulement de bien agir, se leva enfin de terre et se prépara à partir. Tout d’abord, bien qu’à l’encontre des souhaits de Malvin, il amassa une provision des racines et des herbes qui avaient été leur seule nourriture pendant les deux derniers jours. Il plaça ce ravitaillement superflu à portée du moribond, pour lequel il fit aussi un nouveau lit de feuilles sèches. Puis, grimpant au sommet du rocher dont une face était rugueuse et crevassée, il ploya le jeune plant de chêne et attacha son mouchoir à la plus haute branche. Cette précaution n’était pas inutile pour guider ceux qui pourraient aller à la recherche de Malvin ; car le rocher, à l’exception de sa large face lisse, était entièrement caché, même à faible distance, par l’épaisseur du sous-bois. Le mouchoir bandait une blessure au bras de Reuben ; et, quand il l’attacha à l’arbre, il fit vœu sur le sang dont le linge était taché, de revenir soit pour sauver la vie de son compagnon, soit pour le coucher dans la tombe. Il descendit ensuite et se tint, les yeux baissés, pour recevoir les mots d’adieu de Roger Malvin.
     L’expérience de ce dernier lui suggéra une foule de minutieux conseils touchant le voyage du jeune homme à travers la forêt vierge de tout chemin. Il parla sur ce sujet avec une calme gravité, comme s’il envoyait Reuben au combat ou à la chasse tandis qu’il restait lui-même en sûreté à la maison, et non comme si la forme humaine qui était sur le point de le quitter était la dernière qu’il dût jamais voir. Mais sa fermeté fut ébranlée avant qu’il ne conclût.
     – Porte ma bénédiction à Dorcas et dis-lui que ma dernière prière sera pour elle et pour toi. Dis-lui aussi de n’avoir aucune pensée sévère à ton égard pour m’avoir laissé ici (le cœur de Reuben se serra) car ta vie n’aurait pas compté à tes yeux si son sacrifice avait pu me secourir. Elle t’épousera après avoir porté quelque temps le deuil de son père ; puisse le Ciel vous accorder de longs et d’heureux jours, puissent les enfants de vos enfants entourer votre lit de mort ! Et, Reuben, ajouta-t-il comme la faiblesse de l’agonie se faisait jour enfin, reviens quand tes blessures seront guéries et tes forces restaurées – reviens à ce roc sauvage pour coucher mes os dans la tombe et dire une prière sur eux.
     Les habitants des frontières attachaient une importance presque superstitieuse – venant peut-être des coutumes des Indiens, qui faisaient la guerre aux morts aussi bien qu’aux vivants – aux rites de la sépulture ; et il y a de nombreux exemples de vies sacrifiées en tentant d’ensevelir ceux qui avaient été abattus par le “glaive du désert”. Reuben sentit donc toute l’importance de la promesse qu’il avait faite avec la plus grande solennité de revenir donner une sépulture à Roger Malvin. Il est remarquable que ce dernier, mettant tout son cœur dans ses mots d’adieu, ne chercha pas plus longtemps à persuader le jeune homme qu’un secours, fût-il des plus rapides, pourrait lui conserver la vie. Reuben était intimement persuadé qu’il ne verrait plus le visage de Malvin vivant. Sa nature généreuse l’eût volontiers fait rester, à n’importe quel risque, jusqu’à ce que la scène de la mort eût pris fin ; mais le désir de vivre et l’espoir du bonheur s’étaient renforcés dans son cœur et il fut incapable de leur résister.
     – C’est assez, dit Roger Malvin après avoir écouté la promesse de Reuben. Va, et que Dieu t’aide !
     Le jeune homme pressa sa main en silence, se retourna et se mit en route. Ses pas lents et hésitants toutefois ne l’avaient pas porté loin lorsque la voix de Malvin le rappela.
     – Reuben, Reuben, disait-il faiblement.
     Reuben revint et s’agenouilla près du moribond.
     – Soulève-moi et laisse-moi m’appuyer contre le rocher, fut sa dernière requête. Mon visage sera tourné vers la maison, et je te verrai un moment de plus pendant que tu passeras entre les arbres.
     Reuben, après avoir opéré le changement de posture que désirait son compagnon, reprit son pèlerinage solitaire. Il marcha d’abord plus vite qu’il ne convenait à ses forces ; car une sorte de sentiment de culpabilité, qui tourmente parfois les hommes dans leurs actes les plus justifiables, voulait qu’il cherchât à se dérober au regard de Malvin ; mais après avoir longtemps foulé les feuilles bruissantes de la forêt, il revint subrepticement sur ses pas, mu par une ardente et douloureuse curiosité et, à l’abri des racines terreuses d’un arbre déraciné, observa intensément l’infortuné. Le soleil du matin était sans nuages et la végétation imprégnait l’air plein de douceur du mois de mai ; il semblait pourtant y avoir une ombre sur le visage de la Nature comme si elle sympathisait avec la souffrance et le chagrin des mortels. Les mains de Roger Malvin se levèrent dans une fervente prière, dont quelques mots percèrent la tranquillité des bois et pénétrèrent le cœur de Reuben, lui infligeant une torture indicible. C’étaient les accents brisés d’une imploration pour son propre bonheur et celui de Dorcas. Et comme le jeune homme écoutait, sa conscience, ou quelque chose qui ressemblait à cela, plaida avec force pour qu’il revînt s’étendre auprès du rocher. Il sentit toute la cruauté du destin de l’être généreux et bon qu’il avait abandonné dans son extrémité. La mort viendrait comme la lente approche d’un cadavre, se glissant graduellement vers lui à travers la forêt et montrant ses traits hideux, immobiles, de derrière un arbre de plus en plus proche. Mais tel eût été le propre destin de Reuben s’il se fût attardé un soir de plus ; et qui le blâmera de s’être dérobé à un sacrifice aussi inutile ? Comme il jetait un dernier regard avant de s’éloigner, un souffle de brise agita la petite bannière du jeune plant et rappela son vœu à Reuben.
     Bien des circonstances contribuèrent à retarder le voyageur blessé dans sa marche vers les frontières. Le second jour, les nuages, formant un amas compact sur le ciel, lui interdirent de régler son parcours sur la position du soleil, et il se demanda dès lors si chaque effort de son organisme presque à bout ne l’éloignait pas davantage du logis qu’il cherchait à atteindre. Sa maigre subsistance lui était fournie par les baies et d’autres produits naturels de la forêt. Des hardes de daims, il est vrai, bondissaient parfois près de lui, et des perdrix s’envolaient souvent devant ses pas ; mais il avait épuisé ses munitions au combat et n’avait aucun moyen de les abattre. Ses blessures, irritées par l’effort continu dans lequel reposait son seul espoir de vie, épuisaient ses forces et, de temps à autre, obscurcissaient sa raison. Mais, même dans ses égarements d’esprit, le jeune cœur de Reuben s’attachait fermement à la vie ; et ce fut seulement du fait d’une incapacité absolue à se mouvoir qu’il s’effondra finalement sous un arbre, contraint d’attendre là la mort.
     C’est dans cet état qu’il fut découvert par un détachement qui, dès les premières nouvelles du combat, avait été envoyé pour porter secours aux survivants. On le transporta à l’établissement le plus proche, qui se trouva être celui de sa propre résidence.
     Dorcas, dans la simplicité des anciens temps, veilla au chevet de son amoureux blessé et lui administra tous les réconforts que seuls peuvent dispenser le cœur et la main d’une femme. Pendant plusieurs jours, la souvenance de Reuben erra, dans un demi-sommeil, parmi les périls et les épreuves à travers lesquels il était passé, et il fut incapable de répondre de manière précise aux questions dont beaucoup de gens s’empressaient de le harceler. Aucun renseignement authentique concernant la bataille n’avait encore circulé ; et ni les mères, ni les épouses ni les enfants ne savaient si ceux qu’ils chérissaient étaient détenus en captivité ou dans les liens plus puissants de la mort. Dorcas nourrit ses craintes en silence jusqu’à l’après-midi où Reuben s’éveilla d’un sommeil inquiet et sembla la reconnaître plus parfaitement qu’il ne l’avait fait jusque-là. Elle vit que son entendement s’était raffermi et elle fut incapable de refréner plus longtemps son impatience filiale.
     – Mon père, Reuben ? commença-t-elle, mais le changement de physionomie de l’invalide la fit s’arrêter.
Le jeune homme se crispa, comme en proie à une souffrance aiguë, et le sang jaillit avec force dans ses joues creuses et blêmes. Son premier mouvement fut de se couvrir le visage. Mais, apparemment dans un effort désespéré, il se leva à demi sur sa couche et se mit à parler avec véhémence, pour se défendre contre une accusation imaginaire.
     – Votre père a été grièvement blessé dans la bataille, Dorcas, et il m’a enjoint de ne pas me charger de lui, mais seulement de le conduire au bord du lac afin qu’il pût étancher sa soif avant de mourir. Je n’ai pas voulu abandonner le vieillard dans son extrémité et, bien que je fusse en sang moi-même, je l’ai soutenu ; je lui ai consacré la moitié de mes forces et je l’ai emmené avec moi. Nous avons voyagé trois jours ensemble et il a tenu bon au-delà de mes espoirs ; mais en s’éveillant à l’aube du quatrième jour, je l’ai trouvé faible et épuisé ; il était incapable de poursuivre ; sa vie avait décliné rapidement et…
     – Il est mort ! s’écria Dorcas d’une voix faible.
Reuben se sentit incapable de lui avouer que son amour égoïste de la vie l’avait fait s’éloigner précipitamment avant que le sort de son père fût décidé. Il ne répondit rien ; il courba seulement la tête ; puis, entre la honte et l’épuisement, il se laissa retomber et cacha son visage dans l’oreiller. Dorcas pleura lorsque ses craintes furent ainsi confirmées ; mais le choc, pour avoir été longtemps anticipé, fut d’autant moins violent de ce fait.
     – Vous avez creusé une tombe pour mon pauvre père dans le désert, Reuben ? fut la question que posa sa piété filiale.
     – Mes mains étaient faibles ; mais j’ai fait ce que j’ai pu, répondit le jeune homme d’une voix étouffée. Une noble stèle se dresse au-dessus de sa tête et je voudrais que le Ciel m’accordât de dormir aussi profondément que lui.
     Dorcas, percevant l’égarement que trahissaient ses derniers mots, ne posa plus de questions ; mais son cœur fut soulagé à la pensée que Roger Malvin n’avait pas été privé des rites funéraires qu’il avait été possible de lui prodiguer. Son récit du courage et de la fidélité de Reuben ne fut pas pour les minimiser lorsqu’elle le fit à ses amis ; et le pauvre jeune homme, quittant en chancelant sa chambre de malade pour respirer l’air ensoleillé, subit de la bouche de chacun la misérable et humiliante fortune de la louange imméritée. Tous reconnaissaient qu’il pouvait à bon droit demander la main de la belle jeune fille au père de laquelle il avait été “fidèle jusqu’à la mort”; et, comme ce n’est pas une histoire d’amour que je raconte, il suffira de dire qu’en l’espace de quelques mois Reuben devint le mari de Dorcas Malvin. Pendant la cérémonie du mariage, le rouge monta aux joues de la mariée, mais le visage du marié resta pâle.
     Il y avait maintenant dans la poitrine de Reuben Bourne une pensée incommunicable, – quelque chose qu’il devait cacher avec le plus grand soin à celle pour qui il éprouvait le plus d’amour et en qui il avait le plus confiance. Il regrettait, profondément et amèrement, la lâcheté morale qui avait censuré ses paroles quand il était sur le point de révéler la vérité à Dorcas ; mais l’orgueil, la crainte de perdre son affection, la peur du mépris universel lui interdisaient de rectifier ce qu’il avait dit faussement. Il sentait qu’il ne méritait aucun blâme pour avoir quitté Roger Malvin. Sa présence, le sacrifice gratuit de sa propre vie n’eussent fait qu’ajouter une vaine souffrance aux derniers moments du mourant ; mais la dissimulation avait imparti à un acte justifiable une grande part de l’effet que la culpabilité a en secret ; et Reuben, alors que la raison lui disait qu’il avait bien agi, éprouvait dans une grande mesure les tortures mentales qui punissent l’auteur d’un crime resté caché. Par une certaine association d’idées, il s’imaginait presque lui-même qu’il était un meurtrier. Pendant des années aussi, il lui revenait de temps à autre une pensée que, bien qu’il en perçût toute la folie et toute l’extravagance, il était impuissant à chasser de son esprit. C’était le fantasme obsédant, torturant, que son beau-père était toujours assis au pied du rocher sur les feuilles flétries de la forêt, vivant, et attendant le secours qu’il s’était engagé à lui porter. Ces illusions mentales, toutefois, allaient et venaient, sans qu’il les prît jamais pour des réalités ; mais dans ses dispositions les plus calmes et les plus lucides, il avait conscience de n’avoir pas accompli un vœu profond et qu’un corps sans sépulture l’appelait du fond du désert. Pourtant, telle était la conséquence de son manquement à la vérité qu’il ne pouvait pas obéir à cet appel. Il était maintenant trop tard pour demander aux amis de Roger Malvin de l’aider à mener à bien sa sépulture si longtemps différée ; et des craintes superstitieuses auxquelles nul n’était plus enclin que les habitants des établissements frontaliers, interdisaient à Reuben de l’entreprendre seul. Avec cela, il ne savait pas où chercher dans la forêt sans chemins et sans limites ce roc lisse, chargé d’une épitaphe, à la base duquel gisait le corps. Il n’avait gardé qu’un souvenir indistinct des diverses étapes qu’il avait franchies à partir de là et la dernière partie du voyage s’était entièrement effacée de son esprit. Il ressentait cependant une impulsion continuelle, il entendait une voix perceptible pour lui seul, qui lui commandaient de se mettre en route et d’accomplir son vœu ; et il avait l’étrange impression que, s’il en faisait l’essai, il serait conduit tout droit à la dépouille de Malvin. Année après année, cependant, cette injonction silencieuse, mais ressentie, demeura inobéie. Son unique pensée secrète devint comme une chaîne qui liait et déprimait ses esprits, comme un serpent qui lui rongeait le cœur. Et il se transforma en un homme triste et abattu, quoique irritable.
     Au cours des quelques années qui suivirent leur mariage, des changements commencèrent à se faire jour dans la prospérité apparente de Reuben et de Dorcas. Les seules richesses de Reuben avaient été son cœur vaillant et la force de son bras, mais Dorcas, l’unique héritière de son père, avait fait de son mari le maître d’une ferme cultivée de plus longue date, plus vaste et mieux équipée que la plupart des établissements de la frontière. Reuben Bourne, cependant, fut négligent dans son exploitation ; et tandis que les terres des autres colons fructifiaient chaque année davantage, les siennes se détérioraient dans la même proportion. Les vicissitudes des agriculteurs avaient été grandement atténuées par la cessation de la guerre avec les Indiens, durant laquelle les hommes tenaient la charrue d’une main et leur mousquet de l’autre, et s’estimaient heureux si les produits de leur dangereux labeur n’étaient pas détruits aux champs ou dans la grange par leur sauvage ennemi. Mais Reuben ne profita point du changement de condition du pays ; et l’on ne peut nier que les périodes pendant lesquelles il s’appliqua vraiment à ses affaires furent maigrement couronnées de succès. L’irritabilité qui, depuis quelque temps, le caractérisait, fut une autre cause du déclin de sa prospérité, car elle occasionnait de fréquentes querelles dans ses rapports inévitables avec les colons voisins. Il en résulta d’innombrables procès ; les gens de la Nouvelle Angleterre, en effet, dans les premiers temps et les conditions mouvementées du pays, avaient recours aux tribunaux, chaque fois que c’était possible, pour régler leurs différends. En bref, Reuben Bourne ne s’entendait pas bien avec le monde extérieur ; et, bien qu’il n’en arrivât là que de nombreuses années après son mariage, ce fut en fin de compte un homme ruiné auquel il ne restait plus qu’un expédient pour conjurer le sort fatal qui l’avait poursuivi : donner accès à la lumière du soleil dans quelque recoin profond de la forêt et tirer sa subsistance du sein vierge de la nature.
     L’unique enfant de Reuben et de Dorcas était un fils, parvenu maintenant à quinze ans d’âge, un bel adolescent qui promettait de devenir un magnifique adulte. Il était particulièrement doué pour les activités de caractère violent qu’exige la vie frontalière, et commençait déjà à y exceller. Il avait le pied alerte, la visée juste, la compréhension rapide, le cœur joyeux et bien placé ; et tous ceux qui s’attendaient à la reprise de la guerre avec les Indiens parlaient de Cyrus Bourne comme d’un futur chef de la région. Son père aimait le garçon d’un amour profond et silencieux, comme si tout ce qui était bon et heureux dans sa propre nature avait été reporté sur son fils, attirant du même coup son affection sur le même objet. Même Dorcas, bien qu’aimante et bien-aimée, lui était beaucoup moins chère, car les pensées secrètes et les émois solitaires de Reuben avaient fait graduellement de lui un égoïste et il ne pouvait plus aimer profondément que là où il voyait ou croyait voir quelque reflet ou quelque apparence de son propre esprit. En Cyrus, il reconnaissait ce qu’il avait été lui-même en d’autres temps : par intervalles, il semblait même partager l’ardeur du garçon et être revivifié d’une fraîche et joyeuse vie. Reuben se fit accompagner par son fils dans l’expédition qu’il entreprit afin de choisir un terrain, puis d’y abattre et d’y brûler les arbres, préliminaires indispensables au transport des dieux de la maisonnée ; après quoi Reuben et son jeune chasseur revinrent passer leur dernier hiver à la colonie.
     Ce fut au début de mai que la petite famille rompit les vrilles que ses affections avaient pu accrocher aux objets inanimés, et dit adieu aux quelques humains qui, dans la mauvaise fortune, se disaient encore leurs amis. La tristesse de la séparation eut, pour chacun des pèlerins, ses allégements propres. Reuben, en homme maussade et misanthrope parce que malheureux, se mit en route les sourcils froncés et les yeux à terre comme d’habitude, éprouvant peu de regrets et dédaignant de reconnaître qu’il en eût aucun. Dorcas, tout en pleurant d’abondance à cause des liens que sa nature simple et affectionnée avait noués avec toute chose, sentait que les habitants du fond de son cœur émigraient avec elle et que tout le reste lui serait donné par surcroît où qu’elle allât… Quant au garçon, il laissa une larme s’échapper de son œil, puis tourna ses pensées vers les plaisirs aventureux de la forêt inexplorée.
     Oh, qui, dans les transports d’un rêve éveillé, n’a pas souhaité vagabonder dans un monde estival et sauvage en compagnie d’une belle et douce créature pendue avec légèreté à son bras ? Le pas libre et exultant de la jeunesse ne connaîtrait nulle barrière, si ce n’est l’océan tumultueux ou les montagnes aux cimes neigeuses ; la maturité, plus calme, choisirait un logis où la Nature a redoublé de richesses dans la vallée d’un transparent cours d’eau ; et quand l’âge chenu, après de longues, longues années d’une vie dure, viendrait furtivement rejoindre notre rêveur, il trouverait en lui le père d’une race, le patriarche d’un peuple, le fondateur d’une puissante nation à venir. Lorsque la mort enfin, comme le doux sommeil que nous accueillons volontiers après une journée de bonheur, l’aurait surpris, ses descendants lointains pleureraient sa poussière vénérée. Nanti par la tradition de mystérieux attributs, les générations futures le qualifieraient de divin et sa postérité reculée le verrait debout, obscurément glorieux, dominant la vallée d’une centaine de siècles.
     La forêt sombre et enchevêtrée à travers laquelle erraient les trois personnages de mon histoire différait fort du pays fantaisiste du rêveur. Il y avait pourtant dans leur mode de vie quelque chose que la Nature revendiquait comme sien, et les poignants soucis du monde qu’ils fuyaient étaient tout ce qui obscurcissait maintenant leur bonheur. Un étalon vigoureux et velu qui portait toutes leurs richesses ne fléchissait pas sous le poids supplémentaire de Dorcas, bien que sa robuste monture la soutînt pendant la dernière partie du voyage aux côtés de son mari. Reuben et son fils, le mousquet sur l’épaule et la hache suspendue dans le dos, allaient toujours d’un pas infatigable tout en guettant d’un œil de chasseur le gibier qui constituait leur nourriture. Quand la faim l’exigeait, ils faisaient halte et préparaient leur repas sur la berge de quelque limpide ruisseau des bois qui, lorsqu’ils s’agenouillaient pour y tremper leurs lèvres assoiffées, protestait dans un doux murmure comme une jeune fille à son premier baiser d’amour. Ils dormaient sous une hutte de branchages et s’éveillaient aux premiers feux de l’aube, revigorés pour les tâches d’un nouveau jour. Dorcas et le garçon allaient d’un pas joyeux et la vitalité de Reuben jetait même parfois des lueurs d’apparente gaieté, quoiqu’il régnât en lui un froid, froid chagrin, pareil à ses yeux aux amas de neige qui gisaient au fond des ravins et au creux des ruisseaux tandis que les feuilles brillaient au-dessus d’eux d’un vert éclatant.
     Cyrus Bourne était suffisamment habitué à parcourir les bois pour observer que son père ne suivait pas le même trajet que lors de leur expédition de l’automne précédent. Ils se tenaient maintenant plus au nord, s’écartant plus franchement des colonies et s’enfonçant dans une région dont les bêtes sauvages et les hommes sauvages étaient encore les seuls possesseurs. Le garçon émettait parfois des allusions à ce sujet, non sans que Reuben l’écoutât attentivement et modifiât à plusieurs reprises la direction de leur marche, conformément aux conseils de son fils. Mais lorsqu’il agissait ainsi, il semblait être mal à l’aise. Il lançait devant lui des regards rapides, qui erraient çà et là, apparemment en quête d’ennemis embusqués derrière les arbres ; et ne découvrant rien là, il jetait les yeux derrière lui, comme de crainte d’être poursuivi. Cyrus, voyant que son père reprenait graduellement la direction première, s’abstint désormais d’intervenir ; et bien que quelque chose commençât à lui peser sur le cœur, sa nature aventureuse ne lui permit pas de regretter la longueur accrue et le mystère de leur parcours.
     L’après-midi du cinquième jour, ils firent halte et dressèrent leur simple campement près d’une heure avant le coucher du soleil. La physionomie du pays, pendant les quelques derniers milles, avait été diversifiée par des mouvements de terrain qui ressemblaient aux énormes vagues d’une mer pétrifiée ; et c’est dans l’un des creux correspondants, un site sauvage et romantique, que la famille construisit sa hutte et alluma son feu. Il y a quelque chose qui vous glace et pourtant vous réchauffe le cœur quand vous pensez à ces trois êtres, unis par les liens puissants de l’amour et isolés de tout ce qui respirait auprès d’eux. Les sapins noirs et lugubres les dominaient du regard et, lorsque le vent passait entre leurs cimes, un gémissement pitoyable se faisait entendre dans la forêt, à moins que ces vieux arbres ne se plaignissent d’eux-mêmes, de crainte que ces hommes ne fussent venus pour porter finalement la hache à leurs racines. Reuben et son fils, tandis que Dorcas préparait leur repas, se proposèrent d’aller à la recherche de gibier, dont la marche de la journée ne leur avait pas donné l’occasion de s’approvisionner. Le garçon, promettant de ne pas quitter le voisinage du campement, partit en bondissant d’un pas aussi léger et élastique que celui du daim qu’il espérait abattre ; tandis que son père, éprouvant un bonheur passager à le suivre des yeux, était sur le point de se lancer dans la direction opposée. Dorcas, pendant ce temps, s’était assise devant un feu de branchages sur le tronc couvert de mousse et pourrissant d’un arbre déraciné des années auparavant. Son occupation, interrompue de temps à autre par un coup d’œil à la marmite qui commençait maintenant à frémir sur le feu, consistait à parcourir l’Almanach du Massachusetts de l’année en cours, lequel, à l’exception d’une ancienne bible, constituait toute la richesse littéraire de la famille. Nul n’accorde autant d’attention aux divisions arbitraires du temps que ceux qui sont exclus de la société ; et Dorcas fit la remarque, comme s’il se fût agi d’une information importante, que c’était le douze mai. Son mari tressaillit.
     – Le douze mai ! Je devrais bien m’en souvenir, murmura-t-il tandis qu’un afflux de pensées apportait une confusion momentanée dans son esprit. Où suis-je donc ? Dans quelle direction suis-je en train d’errer ? Où l’ai-je laissé ?
     Dorcas, trop habituée aux sautes d’humeur de son mari pour remarquer quoi que ce fût de particulier dans sa conduite, déposa l’almanach et s’adressa à Reuben sur ce ton attristé que prennent les cœurs tendres à l’égard des chagrins refroidis et morts de longue date.
     – C’est vers ce moment du mois que, voici dix-huit ans, mon pauvre père a quitté ce monde pour un meilleur. Il a eu un bras généreux pour lui soutenir la tête et une voix généreuse pour l’encourager, Reuben, dans ses derniers moments ; et la pensée du soin fidèle que tu as pris de lui m’a réconfortée bien des fois depuis lors. Oh, la mort eût été horrible pour un homme solitaire dans un endroit sauvage comme celui-ci !
     – Prie Dieu, Dorcas, dit Reuben d’une voix brisée, prie le Ciel qu’aucun de nous trois ne meure solitaire et ne reste sans sépulture dans ce désert sans merci.
     Et il s’éloigna précipitamment, la laissant guetter le feu entre les sapins ténébreux. L’allure impétueuse de Reuben Bourne se ralentit graduellement à mesure que la douleur, involontairement infligée par les paroles de Dorcas, devenait moins aiguë. Maintes étranges réflexions, pourtant, l’assaillaient ; et tandis qu’il allait divaguant comme un somnambule plutôt que comme un chasseur, on ne saurait attribuer à sa vigilance le fait que sa course hasardeuse le maintint au voisinage du campement. Ses pas lui faisaient décrire imperceptiblement un trajet presque circulaire ; et il ne remarquait pas qu’il était à la lisière d’un site très boisé, mais dépourvu de sapins. Il y avait à leur place des chênes et d’autres arbres de bois dur ; et autour de leurs racines s’amassait un dense sous-bois broussailleux, qui laissait toutefois entre les arbres des espaces nus, jonchés d’une épaisse couche de feuilles sèches. Chaque fois qu’un bruissement de branches ou un craquement de tronc se faisait entendre comme si la forêt s’éveillait de son sommeil, Reuben élevait instinctivement le mousquet qui reposait sur son bras en jetant de tous côtés un regard vif et aigu ; puis, convaincu par une observation de caractère partiel qu’il n’y avait aucun animal à portée, il s’abandonnait de nouveau à ses pensées. Il s’interrogeait sur l’étrange influence qui l’avait fait s’écarter de son itinéraire prévu et s’enfoncer si avant dans les profondeurs des régions désertes. Incapable de pénétrer la couche secrète de son âme où gisaient ses mobiles cachés, il croyait qu’une voix surnaturelle l’avait appelé à pousser de l’avant, et qu’un pouvoir surnaturel lui avait coupé la retraite. Il était convaincu que l’intention du Ciel était de lui donner l’occasion d’expier son péché ; il espérait trouver les ossements restés si longtemps sans sépulture, et qu’une fois qu’il les aurait recouverts de terre, la paix jetterait sa lumière dans le sépulcre de son cœur. Il fut tiré de ces pensées par un bruissement de la forêt à quelque distance de l’endroit qu’il avait atteint. Percevant le mouvement d’un objet derrière un épais voile de sous-bois, il tira avec l’instinct d’un chasseur et la sûreté d’un tireur expérimenté. Un sourd gémissement, qui disait son succès, et par lequel les animaux eux-mêmes expriment leur mortelle agonie, passa inaperçu de Reuben Bourne. Quelles étaient les réminiscences qui maintenant se révélaient soudain à lui ?
     Le fourré dans lequel Reuben avait tiré était proche du sommet d’une éminence et enveloppait la base d’un rocher qui, par la forme et la surface lisse de l’une des ses parois, n’était pas sans ressembler à une gigantesque stèle. Son image, comme reflétée dans un miroir, habitait la mémoire de Reuben. Il reconnut même les veines qui semblaient former une inscription en caractères oubliés ; tout était resté pareil, si ce n’est qu’un épais couvert de buissons dissimulait la partie inférieure du rocher et eût caché Roger Malvin s’il eût été encore là. Pourtant, un instant après, le regard de Reuben fut arrêté par un changement que le temps avait effectué depuis la dernière fois qu’il s’était tenu là où il se tenait à présent, derrière les racines terreuses de l’arbre déraciné. Le jeune plant auquel il avait attaché le symbole ensanglanté de son vœu avait poussé et forci jusqu’à devenir un chêne, loin certes de sa maturité, mais dont les branches n’en étendaient pas moins un généreux ombrage. Il y avait dans cet arbre une singularité qui fit trembler Reuben. Les branches du milieu et celles du bas étaient d’une vie luxuriante, et un excès de végétation garnissait le tronc presque jusqu’au sol ; mais une maladie avait apparemment frappé la partie supérieure du chêne, dont le rameau extrême, à la cime, était flétri, sans sève et complètement mort. Reuben se rappela comment la petite bannière avait flotté dix-huit ans plus tôt sur ce rameau de la cime quand il était vert et charmant. Par la faute de qui avait-il été flétri ?
     Dorcas, après le départ des deux chasseurs, continua ses préparatifs pour le repas du soir. Sa table sylvestre était le tronc couvert de mousse d’un grand arbre abattu, sur la partie la plus large duquel elle avait déployé une nappe blanche comme neige, et disposé ce qui restait de la brillante vaisselle d’étain qui avait fait son orgueil à la colonie. Elle faisait un étrange effet, cette petite touche de confort domestique au cœur désolé de la Nature. Le soleil s’attardait encore sur les plus hautes branches des arbres qui poussaient sur la pente ; mais les ombres du soir s’étaient épaissies dans le creux où le campement avait été dressé, et la lueur du feu se mit à rougeoyer en montant le long des troncs élevés des sapins ou en oscillant sur la masse obscure et dense du feuillage qui enveloppait le site. Le cœur de Dorcas n’était pas triste ; car elle sentait qu’il valait mieux errer dans des lieux déserts avec deux êtres qu’elle aimait que d’être une femme solitaire dans une foule qui ne se fût pas souciée d’elle. Tandis qu’elle s’affairait afin de disposer des sièges de bois vermoulu, couverts de feuilles, pour Reuben et pour son fils, sa voix se mit à danser dans la forêt ténébreuse au rythme d’une chanson qu’elle avait apprise dans sa jeunesse. La rustique mélodie, due à un barde qui n’avait pas conquis de nom, décrivait un soir d’hiver dans une maisonnette de la frontière, alors que, protégée de toute incursion sauvage par l’amoncellement des neiges, la famille se réjouissait au coin de son feu. La chanson tout entière avait le charme indicible qui est le propre d’une pensée libre de tout emprunt, mais quatre vers qui revenaient continuellement jetaient un éclat particulier comme la flamme du foyer dont ils célébraient les joies. En eux, faisant œuvre magique à l’aide de quelques simples mots, le poète avait instillé l’essence même de l’amour domestique et d’un bonheur à l’échelle de la maisonnée, et c’était de la poésie et de la peinture tout ensemble. Cependant que Dorcas chantait, les murs du logis abandonné parurent l’entourer ; elle ne vit plus les sapins ténébreux, elle n’entendit plus le vent qui, alors qu’elle entonnait chaque couplet, envoyait une lourde rafale à travers les branches avant d’aller se perdre et mourir à la suite du refrain dans un frémissement caverneux. Elle fut interrompue par un coup de fusil tiré au voisinage du campement ; et soit à cause de ce bruit soudain, soit en raison de sa solitude près du feu rougeoyant, elle se mit à trembler violemment. L’instant d’après, elle riait dans l’orgueil de son cœur de mère.
     – Mon beau chasseur ! Mon garçon a tué un daim ! s’écria-t-elle en se rappelant que c’était dans la direction d’où venait le coup de feu que Cyrus était parti chasser.
Elle attendit un temps raisonnable, s’apprêtant à entendre le pas léger de son fils bondir sur les feuilles bruissantes pour lui annoncer son succès. Mais il n’apparut pas immédiatement, et elle dépêcha sa voix joyeuse parmi les arbres pour aller à sa recherche.
     – Cyrus ! Cyrus !
     Il tardait encore à venir ; et elle décida, la détonation ayant été apparemment toute proche, d’aller le chercher elle-même. Son aide, d’ailleurs, pouvait être nécessaire pour ramener la venaison qu’il avait, pensait-elle, obtenue. Elle partit donc, en dirigeant ses pas dans la direction où le bruit, un long moment plus tôt, s’était fait entendre – chantant tout en marchant afin que le garçon fût averti de son approche et courût à sa rencontre. Derrière le tronc de chaque arbre et dans chaque cachette feuillue de l’épais sous-bois, elle espérait découvrir le visage de son fils, riant avec une affectueuse espièglerie. Le soleil était maintenant au-dessous de l’horizon et la lumière qui descendait à travers les arbres était suffisamment indécise pour offrir mainte illusion à son attente. A plusieurs reprises, elle crut voir confusément le visage de Cyrus la regarder entre les feuilles, et une fois elle imagina qu’il lui faisait signe au pied d’un roc crevassé. Comme elle fixait sur lui son regard, toutefois, il s’avéra que ce n’était que le tronc d’un chêne, garni jusqu’au sol de petites branches dont l’une, qui dépassait davantage que les autres, était secouée par la brise. Contournant la base du roc, elle se trouva soudain tout près de son mari, venu d’une autre direction. Appuyé sur la crosse de son fusil, dont la bouche reposait sur les feuilles sèches, il était apparemment absorbé dans la contemplation d’un objet qui gisait à ses pieds.
     – Qu’y a-t-il Reuben ? As-tu tué le daim et t’es-tu endormi ensuite sur lui ? s’écria Dorcas avec un rire joyeux lorsqu’elle entrevit, dans un premier moment, sa posture et son aspect.
Il ne bougea point, ni ne tourna les yeux vers elle ; et une peur glaciale, indéfinie quant à sa cause et à son objet, mais qui la faisait frissonner, commença à se glisser dans ses veines. Elle se rendit compte alors que le visage de son mari était d’une pâleur mortelle et que ses traits rigides semblaient incapables de prendre une autre expression que le profond désespoir qui s’était figé sur eux. Il ne donna pas le moindre signe d’être conscient de son approche.
     – Pour l’amour du Ciel, parle-moi, Reuben ! cria Dorcas ; et le son étrange de sa propre voix l’effraya davantage encore que le silence de mort.
Son mari tressaillit, la dévisagea fixement, l’attira devant le rocher et montra du doigt quelque chose.
Oh, là gisait le garçon, endormi mais sans rêves, sur les feuilles tombées de la forêt ! Sa joue reposait sur son bras – ses boucles étaient rejetées en arrière de son front – ses membres, comme détendus. Une lassitude soudaine s’était-elle emparée du jeune chasseur ? La voix de sa mère l’éveillerait-il ? Elle comprit que c’était la mort.
     – Ce large rocher est la stèle des tiens, Dorcas, dit son mari. Tes larmes tomberont à la fois sur ton père et sur ton fils.
     Elle ne l’entendit pas. Avec un hurlement éperdu qui parut s’échapper du tréfonds de son âme en détresse, elle s’écroula insensible auprès de son enfant mort. A cet instant, le rameau flétri de la cime du chêne se détacha dans l’air paisible et tomba en fragments menus et légers sur le rocher, sur les feuilles, sur Reuben, sur sa femme et son fils, ainsi que sur les os de Roger Malvin. Le cœur de Reuben fut frappé et les larmes jaillirent comme l’eau d’un rocher. Le vœu que le jeune homme blessé avait fait au vieillard moribond avait été racheté. Son péché était expié – la malédiction s’était écartée de lui ; et à l’heure où il avait versé un sang qui lui était plus cher que le sien propre, une prière, la première depuis des années, monta vers le Ciel des lèvres de Reuben Bourne.


Cette nouvelle de Nathaniel Hawthorne
est issue du volume Monsieur du miroir,
traduction de Pierre Leyris
© éditions José Corti