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Qu'est-ce que Alphonse Rabbe pour l'honnête homme de la fin de ce siècle ? Un simple nom, sans doute, mais tout auréolé de la lumière noire des écrivains maudits et des suicidés de la société.
Plus quaucun autre romantique peut-être, Alphonse Rabbe est la souffrance incarnée. Le beau jeune homme débarquant à Paris, le causeur brillant et apprécié est devenu un mort vivant, défiguré par la maladie une syphilis ramenée dEspagne. Opiomane, il meurt à 45 ans, sans doute par suicide, acte qui préfigurait lexplosion dune âme généreuse, indignée du monde, fière de sa céleste origine et amoureuse de son immortelle dignité. On publiera après sa mort, lAlbum dun pessimiste, véritable traité du désespoir que fera redécouvrir André Breton et que présente ici, dans le cadre de la Collection Romantique, Édouard Roditi. Dans une seconde partie, Jacques Remi Dahan nous propose un choix de documents et de correspondance (notamment avec Hugo et Constant) qui dessinent un portrait moins caricatural de l'écrivain.
Sa correspondance est bien plus éclairante que ses besognes de libraire, où il sest usé. En post-scriptum de son testament na-t-il pas écrit : Si ces Messieurs veulent chacun choisir un livre dans mes bouquins en mémoire de moi, ils me feront plaisir. Le meilleur de son uvre nétait pas publié. Hugo, qui fut son ami, avait compris quil fallait aller au-delà des apparences : Ses paupières, ses narines, ses lèvres, étaient rongées ; plus de barbe et des dents de charbon. Il navait conservé que ses cheveux dont les boucles blondes flottaient sur ses épaules et un seul il dont le ferme regard et le sourire ferme et franc jetaient encore un éclair de beauté sur ce masque hideux.
La pensée et lécriture, devenues son seul horizon, lui permettent de tenter dapprivoiser le néant, et la mort qui len délivrera. Il est, avec Coleridge, de Quincey et Poe, lun de ceux qui puiseront dans le laudanum leur déchéance et leur rédemption.
Il était rare quon ne lui dît point : Mais écrivez ce que vous venez de dire, peignez-vous vous-même, vous serez le plus singulier et le plus remuant des écrivains de ce temps (A. Carrel).

Jai beaucoup réfléchi sur la question du suicide : il sest fait des chances de ma vie et des dispositions natives de mon caractère, une combinaison telle, que jai dû examiner cet acte si diversement apprécié, comme pouvant être un jour mon propre fait.
Il ma paru toujours révoltant, je lavoue, que lhomme, non content de tyranniser de tant de manières son semblable, prétende encore lui disputer le droit de saffranchir par le sacrifice absolu de son existence ! Une autre chose métonne, cest que les hommes, en général, faisant tant de bassesses pour vivre, on ait intéressé la morale et la religion à la proscription dun acte qui peut être quelquefois, à la vérité, leffet dun aveugle désespoir, mais qui bien souvent aussi est lexplosion dune âme généreuse indignée du monde, fière de sa céleste origine et amoureuse de son immortelle dignité.
Les anciens se donnaient la mort avec une merveilleuse facilité ; et leurs historiens, Plutarque entre tous les autres, ont consacré à ladmiration du genre humain quelques suicides dont le récit arrache toujours des pleurs. Je ne parle pas de celui de Caton ; il en est de plus beaux, il en est où le sacrifice a quelque chose de plus abondant et, si jose ainsi dire, de plus gracieux ; où brille un luxe de grandeur dâme mêlé à je ne sais quel héroïsme damitié et de tendresse.
Je ne vois pas quaucun de leurs philosophes ait proscrit le suicide : Marc-Aurèle, le plus vertueux des empereurs, et qui, dans une condition privée, eût encore été le meilleur et le plus sage des hommes, lui dont la philosophie est empreinte dun caractère si remarquable de résignation et de piété, le divin Marc-Aurèle me permet de quitter la vie lorsquelle mest trop amère ; seulement il veut que je prenne congé du monde sans colère, sans trouble et sans dépit, mais avec une contenance assurée et un esprit tranquille, enfin comme je sors dune chambre lorsquil y fume.
Je mattends bien que certains hommes vont me dire que la licence des anciens, sur un point aussi important que le meurtre volontaire de soi-même, vient de ce quils navaient pas, sur les devoirs et les obligations de lhomme envers son créateur, des idées aussi épurées que les nôtres, et que leur doctrine, à cet égard, est précisément ce qui prouve linfériorité de leur morale à celle que nous puisons dans la connaissance de la seule religion qui soit vraie.
Jaurai toujours quelque peine à croire que les Socrate, les Marc-Antonin, les Thraséas et les Caton, neussent pas des idées convenables sur la dignité de la nature humaine, et sur les devoirs à remplir envers la Divinité. Jabandonne toutefois cette difficulté mais je trouverai facilement parmi les modernes des approbateurs du suicide, et le nombre en serait plus grand sans doute, si la crainte dêtre flétri du nom de corrupteur de la morale publique navait empêché beaucoup dhommes, dont la hardiesse négalait pas les lumières, de sexprimer avec une entière sincérité. Il me suffira pourtant den citer deux, dont la haute sagesse ne peut pas plus être contestée que leur amour pour la vertu, je veux parler de Montesquieu et de J.-J. Rousseau.

Tous les ingrédients éteint réunis pour que, dans notre bibliothèque, Alphonse Rabbe se voit assigner une place dans la même cellule quun Lautréamont ou un Edgar Poe.
Après sa mort, ses amis ne trouvèrent aucune trace de son roman mythique La Sur grise, restait lAlbum dun pessimiste dans lequel il pratiquait une littérature purulente, où il décrivait la vie comme une blessure. Dans ce testament, il explorait les impasses où sengoufrent les hommes en croyant avoir choisi la voie du bonheur. Cétait aussi une manière de se convaincre des avantages dune mort précoce et de se donner des raisons de mourir. Sagesse ou résignation ?
Son Album du pessimiste, dirait Cioran, entraîne vers des chutes qui permettent datteindre des sommets.
Roland Jaccard, Le nihiliste de Tarascon, Le Monde, 8 novembre 1991.
Lart de vire quélabore ce terrible Album dun pessimiste fut un art de mourir. (...)
Plus quà lévolution et à lexorcisme de sa maladie et de sa mélancolie, cest à une sorte de passion que nous assistons dans lAlbum dun pessimiste, où se déposent paroles dernières et de passage dun homme acculé à apprivoiser une mort qui le rejoint de façon brûlante et implacable.
Catherine Jacobsen, Le Foudroyé sans éclair, Le Mensuel littéraire et poétique n°201.

 
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