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La Vie de John Nicol, matelot
Domaine Romantique, éditions Corti, mai 2006
Postface de Kenneth White
Dès la fin du XVIème siècle, sitôt après qu'Elizabeth a haussé son pays parmi les grandes puissances navales, la littérature britannique se dote d'un genre nouveau, le récit maritime, que Francis Drake et Walter Raleigh sont parmi les premiers à illustrer, et qui va connaître un succès qui dure encore. Ces relations extraordinaires, où l'aventure, l'ailleurs, l'appel de l'inconnu saisissent souvent le lecteur à chaque page, sont la plupart du temps l'uvre de médecins, de capitaines, d'officiers ou de négociants, dont la vision du monde, si riche et si contrastée soit-elle, subit nécessairement la marque de leur position dans la hiérarchie ou la société.
Avec la Vie de John Nicol (1822), la dunette fait place à l'entrepont, si l'on peut dire, et c'est un monde bien moins connu, quoique tout proche, qui nous ouvre ses portes, celui des marins « de la base », dont, faute d'éducation et de familiarité avec la chose écrite, les témoignages sont beaucoup plus rares. Nous sommes sur les mêmes navires ; cependant, vu d'en bas, le monde prend une couleur bien différente. Le récit est moins ambitieux, plus personnel ; c'est un individu, un homme tout simple, qui nous livre son expérience, mais avec une acuité, un naturel, une largeur d'esprit et une sensibilité qui donnent à ce récit, imprégné des grands thèmes du romantisme ambiant - la jeunesse, l'amour, l'aventure et la destinée - un charme à la foi solaire et tragique.
Un texte que Melville avait sur sa table de chevet.
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Je naquis en l'année 1755, dans le petit village de Currie, à quelque six milles d'Édimbourg. Le tout premier désir que je formai fut celui de vagabonder, et en satisfaisant ma passion de jeunesse j'obligeai mes parents à bien des recherches.
Ma mère mourut en couches alors que j'étais très jeune, laissant mon père avec la charge de cinq enfants. Deux d'entre eux moururent jeunes et trois parvinrent à l'âge d'homme. Mon frère aîné mourut de ses blessures dans les Indes occidentales, alors qu'il était lieutenant de vaisseau dans la marine. Mon frère cadet partit pour l'Amérique et je n'ai plus jamais eu de nouvelles de lui. Je ne parlerais pas de ces détails futiles si je n'avais le sentiment que la dispersion de la famille de mon père est le reflet fidèle de celle de milliers d'autres, de même rang que la sienne en Écosse.
Mon père, tonnelier de métier, était un homme instruit et un homme de talent. Il prit soin de donner à ses enfants une éducation en conformité avec leur position dans le monde, mais mes penchants instables m'empêchèrent de tirer parti de l'instruction que je reçus. J'avais lu Robinson Crusoé plusieurs fois et j'étais impatient d'être en mer. Nous vécûmes quelque temps à Borrowstownness. Mes moindres moments de temps libre, je les passais dans les canots ou près du rivage.
Lorsque j'eus environ quatorze ans, mon père fut embauché pour aller occuper à Londres un emploi subalterne dans une fabrique chimique. Je me souviens encore du ravissement dont fut saisi mon jeune esprit quand mon père m'annonça que j'allais partir pour Londres. Je me mis à compter les heures et les minutes jusqu'au moment où nous prîmes la mer à bord du paquebot de Glasgow et Paisley, placé sous le commandement du capitaine Thompson. En plus de l'équipage, s'y trouvaient un sergent avec un certain nombre de recrues, une passagère, mon père, mon frère et moi. Le voyage eut lieu en décembre, le temps fut très mauvais. Tous les passagers furent malades, sauf moi.
Cela se passa en l'année 1769, qui vit des pertes épouvantables sur la côte du Yorkshire plus de trente voiliers marchands firent naufrage. Nous fûmes, quant à nous, pris dans cette tempête, mais nous parvînmes à l'étaler. Le lendemain matin, nous pouvions à peine avancer à cause des épaves et la plage entière en était couverte. Les gens du lieu ramassaient les cadavres qu'ils emportaient sur des charrettes.
Mon père saisit cette occasion pour me prévenir contre l'intention de me faire marin. Il était bon mais strict, et nous n'osions pas lui désobéir. Toutefois, la tempête n'avait pas fait assez d'impression sur moi pour émousser ma détermination. Jeune comme j'étais, je ne pouvais pas distinguer la vie de marin du danger et de la tempête, dans lesquels je voyais des éléments intéressants des aventures auxquelles j'aspirais. J'étais resté tout le temps sur le pont, à chercher les moyens de nous sauver et ce voyage me plut beaucoup. J'avais la soif d'apprendre et j'étais devenu le protégé du capitaine et de l'équipage.
L'un des patrons de mon père traduisait un ouvrage français sur la chimie, et presque tous les jours j'en portais les épreuves à l'imprimerie. Un jour, en passant près de la Tour, je vis flotter sur la rivière1 le cadavre d'un singe. Je n'en avais pas vu plus de deux ou trois dans ma vie et lui attribuais une grande valeur.
Je me déshabillai donc sur-le-champ et partis le chercher à la nage. Un jeune Anglais, qui en avait envie, lui aussi, mais qui ne savait pas ou qui ne voulait pas nager, me l'arracha des mains lorsque je revins sur la berge, en disant que pour le garder il était prêt à se battre. Nous étions à peu près de la même taille. La différence aurait-elle même été plus grande, je n'étais pas d'un caractère à me laisser manger la laine sur le dos, si bien que je lui accordai le combat. Une foule s'assembla, dessinant un champ clos. Étranger comme j'étais, la lutte entre nous fut loyale mais acharnée, et j'en sortis vainqueur. Le jeune Anglais me serra la main en disant : « C'est toi qui as gagné, l'Écossais ! »
Je m'étais battu nu, tel que j'étais sorti de l'eau, aussi je remis mes vêtements et partis en portant mon trophée en triomphe jusqu'à la maison, où je reçus une correction de mon père pour m'être battu, justement, et avoir oublié ma commission. Mais la peau du singe me dédommagea de tous mes déboires.

Un jeune tonnelier écossais, pris du virus de l'aventure, quitte son pays pour découvrir le monde. Il ne reviendra que trente ans plus tard... John Nicol, né en 1755, parcourt les mers durant le dernier quart du XVIIIe siècle. Il va en Chine, en Amérique, er Alaska, au Brésil. Il combat des pirates, escorte en Nouvelle-Galles du Sud un convoi de femmes de mauvaise vie condamnées à la déportation, dècouvre la douceur de vie dans les Îles des mers du Sud. Lorsqu'il rédige ses Mémoires, I'aventurier est devenu un vieillard impécunieux, qui espère gagner un peu d'argent en racontant sa vie. Mais s'il n'est pas un écrivain professionnel, il témoigne de dons de conteur qui le rendent souvent digne de Defoe ou Melville. C'est aussi un « honnête homme », pourvu d'une véritable générosité, qui lui permet de porter il candide et curieux sur toutes les civilisations qu'il rencontre. Publié en 1822, oublié pendant cent ans, réédité en 2000, ce texte mériterait devenir, enfin, un classique.
Christophe Mercier, Le Figaro, 8 juin 2006
Un article sur le site Surf
 
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