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Eugène DELACROIX, Journal,
nouvelle édition intégrale établie par Michèle Hannoosh
Domaine romantique, éditions Corti, 2009.
L’un des textes les plus importants de l’histoire de l’art, le Journal de Delacroix n’a pas été réédité depuis 1932. Cette nouvelle édition, entièrement refaite sur les manuscrits originaux et sur plusieurs sources manuscrites nouvelles, servira désormais de référence. Les centaines d’erreurs contenues dans l’ancienne édition d’André Joubin y sont corrigées; les notes précédemment omises y sont réintégrées et l’ordre original des notes, crucial pour le projet esthétique de Delacroix, restitué. Tout un réseau de relations est révélé par des annotations inédites sur les pages de garde noms et adresses de marchands, clients, amis, critiques, fournisseurs, administrateurs, des références bibliographiques, comptes et recettes, notes pour ses fonctions de Conseiller municipal de Paris. L’édition est assortie d’un appareil critique important, dont un riche commentaire et un répertoire biographique de tous les contemporains nommés dans le Journal.
L’édition comprend en outre de nombreux inédits retrouvés au cours de son élaboration, entre autres ceux provenant du légataire du peintre, Achille Piron, et de l’ancienne collection Claude Roger-Marx. Carnets de voyage, cahiers de notes, feuilles volantes, notes de lecture, projets d’articles, ces textes sont parmi les écrits majeurs du peintre : des réflexions sur la peinture, la littérature, la sculpture, la musique, la philosophie, des pages sur le beau moderne, le réalisme, l’antique, le sublime, des extraits de lectures très variés, des jugements sur les artistes. Plusieurs carnets anciennement démantelés sont reconstitués et présentés pour la première fois dans leur intégralité. La section sur le voyage en Afrique du Nord est enrichie de nombreux textes nouveaux du peintre et de témoignages inédits de ses contemporains. Le corpus des écrits de Delacroix se trouve donc considérablement augmenté. À travers cette nouvelle édition, le lecteur découvrira non seulement l’œuvre littéraire d’un des plus grandes figures de l’histoire de la peinture, mais encore une image exceptionnelle de la société française sur le seuil de la modernité.
Michèle Hannoosh dirige le département de langues et de littératures romanes à l’Université du Michigan (USA). Elle a publié des livres sur Baudelaire et Laforgue, ainsi qu’un livre sur Delacroix (Painting and the Journal of Eugène Delacroix, Princeton University Press, 1995).
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Eugène Delacroix (1798-1863)
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Dimanche 4 janvier. Malheureux ! que peut-on faire de grand au milieu de ces accointances éternelles avec tout ce qui est vulgaire ? Penser au grand Michel-Ange. Nourris-toi des grandes et sévères beautés qui nourrissent l’âme. Je suis toujours détourné de leur étude par les folles distractions. Cherche la solitude. Si ta vie est réglée, ta santé ne souffrira point de ta retraite2. Voici ce que le grand Michel-Ange écrivait au bord du tombeau : « Porté sur une barque fragile au milieu d’une mer orageuse, je termine le cours de ma vie ; je touche au port commun où chacun vient rendre compte du bien et du mal qu’il a fait. Ah ! je reconnais bien que cet art, qui était l’idole, le tyran de mon imagination, lac plongeait dans l’erreur. Tout est erreur ici-bas. Pensers amoureux, imaginations vaines et douces, que deviendrez-vous maintenant que je m’approche de deux morts : l’une qui est certaine, l’autre qui me menace ?Non : la sculpture, la peinture ne peuvent suffire pour tranquilliser une âme qui s’est tournée vers l’amour divin et que le feu sacré embrase. » (Vers qui ferment le recueil de ses poésies.)

Ci-dessous les articles de :
Philippe Lançon, Delacroix et manière, Libération, "story", jeudi 17 décembre 2009 ;
Richard Blin, Le Matricule des Anges, N° 108, novembre-décembre 2009
Isabelle Martin, Le Temps, 23 janvier 2010
Le 29 septembre 1931, ayant ouvert l’édition à paraître du Journal de Delacroix par André Joubin, la seule disponible jusqu’à cet automne et dont l’unique tome, tant aimé et toujours réédité par Plon, va désormais rejoindre les oubliettes d’une maison de campagne, André Gide note : «Du temps que j’admirais encore Delacroix, la lecture de son Journal a été une grande déconvenue. Pas plus dans son style que dans son art, il ne parvient à être tout à fait près de lui-même, comme font Baudelaire, Stendhal ou Chopin, qu’il savait pourtant admirer.»
La minutieuse édition de Michèle Hannoosh, professeurà l’université du Michigan, rappelle d’abord exactement le contraire : aussi bien dans son style que dans son art, Delacroix s’efforce d’être tout à fait près de lui-même, puisqu’«une triste chose de notre misérable condition» est «l’obligation d’être sans cesse vis-à-vis de soi-même». Malheureusement, pour tout cœur lucide, «soi-même» est un personnage infréquentable et Delacroix constate «qu’avec un esprit aussi vagabond et impossible, une fantaisie chasse l’autre plus vite que le vent ne tourne dans l’air et ne la voile dans le sens contraire».
Le premier objectif du Journal est donc d’observer les caprices et variations de ce «soi-même», de s’en rapprocher pour mieux le tenir à distance et le régler, afin d’en tirer sobriété, tenue, concentration, métier, art et gloire. Le second objectif, vingt ans après, n’est plus de dresser la bête, c’est à peu près fait, mais de décrire ses va-et-vient intérieurs et extérieurs. André Gide sent partout l’effort programmé, c’est ce qu’il n’aime pas et c’est ce qu’on aime : la lutte d’un homme avec ses anges, sa volonté de n’être jamais complaisant ni avec lui-même ni avec «les gens à conscience souple». Delacroix est un Alceste que la peinture sauve, élève et civilise.
D’où l’importance de cette nouvelle édition. Elle établit l’exacte chronologie d’un texte que son auteur relisait et prolongeait sans cesse, mais à d’autres dates, à la manière des «allongeails» de Montaigne, son guide préféré avec Pascal, Marc-Aurèle, Voltaire (le Dictionnaire philosophique) et Addison (le Spectateur) : Delacroix lit sans cesse et pense avec une admiration sévère tout ce qu’il lit.
Ses jugements ne lui ont pas fait que des amis. Quand paraît en 1893 la première édition du Journal, le duo des Goncourt écrit : «De bien imbéciles jugements littéraires a ce Delacroix ! Notamment sur Balzac et sur ce chef-d’œuvre, Eugénie Grandet. Et pas peintre du tout, en écriture, des gens qu’il a rencontrés dans la vie… Et pas styliste non plus. Je n’ai guère rencontré de bien dans ces deux volumes que cette phrase : "L’arrêté, le tendu de la peau qu’a seulement une vierge."» Le goût des Goncourt pour l’enflure et le style «petit monsieur» leur fait aimer Balzac comme il leur fait détester Delacroix : pour de mauvaises raisons. Qu’écrit en effet Delacroix en 1854 ? «Lu la triste Eugénie Grandet : ces ouvrages-là ne supportent guère l’épreuve du temps ; le gâchis, l’inexpérience, qui n’est autre chose que l’imperfection incurable du talent de l’auteur, mettra tout cela dans le rebut des siècles. Point de mesure, point d’ensemble, point de proportion.» Si le début ne rend pas justice à Balzac, la fin définit Delacroix : plus il avance en âge, plus la pureté classique et la sensation d’une décadence générale par mauvais goût le travaillent.
Couleurs. Le peintre ne se préoccupe pas de la lisibilité de ces pages. Il ne les a pas inclues dans son testament, lui qui écrivait à 25 ans : «Faut-il qu’un misérable et fragile papier se trouve être, par ma faiblesse humaine, le seul monument d’existence qui me reste ? L’avenir est tout noir.» Mais il est vrai qu’il écrivit aussi le contraire. A sa mort, les carnets et agendas se dispersèrent entre la gouvernante, Jenny Le Guillou, un vieil ami, Constant Dutilleux, et le légataire du peintre, Achille Piron. La gouvernante affirma qu’elle avait sauvé du feu les carnets que son maître voulait brûler : on ne saura jamais si elle a dit vrai. Mais l’ensemble fut préservé, réparti, recopié ou ballotté selon des méandres romanesques contés, dans la mesure du possible, par la préface de Michèle Hannoosh.
Entre manuscrits originaux et copie effectuée par le neveu de Dutilleux, le Journal a connu deux éditions : celle de Paul Flat (1893-1895) et celle d’André Joubin (1932). Michèle Hannoosh travaille depuis 1991 à la recherche des manuscrits. Elle a renoncé à signaler les fautes qu’elle a rectifiées, car elles «sont par trop nombreuses, rendant quelquefois le sens absolument ridicule». Une rapide comparaison semble indiquer que la remarque n’est pas exagérée.
Ce qu’on appelle le Journal provient des cinq cahiers écrits de 1822 à 1824 ; puis, après une période de silence de vingt-trois ans, des quinze mémentos allant de 1847 à 1862 ; et enfin des cahiers de notes écrits pendant les années intermédiaires, dont les découvertes progressives forment l’essentiel des inédits de la nouvelle édition. Parmi eux, le fameux Carnet héliotrope (1833-1859), où Delacroix recopie des paragraphes entiers de ses lectures : Byron, Goethe… et Balzac se taillent la part du lion.
On trouve enfin les carnets du Voyage au Maghreb et en Andalousie (1832), si déterminant pour l’œil de Delacroix. Ils figuraient déjà dans l’édition Joubin, mais il manquait des manuscrits, dont celui de l’arrivée à Tanger : «J’ai été vivement frappé surtout de trois figures assises gravement à mi-côte au-dessous de l’un des forts. Celui du milieu entièrement en rouge. C’était l’aspect le plus grave, le plus singulier pour un homme civilisé : exactement les trois figures d’évangélistes du temps de Dante que j’ai dans ma suite de vieilles gravures italiennes […]. Ces hommes rappellent d’une manière frappante les costumes de ce temps. Le capuchon qu’ils ont presque tous donne ce caractère.» Page essentielle : le Maroc révèle aussitôt à Delacroix l’étendue de ses propres visions.
Les carnets sont suivis des Souvenirs du voyage au Maroc, livre que Delacroix écrivit douze ans plus tard (avec ses notes et marginalias, également publiées). On peut ainsi comparer ce qu’il écrivit sur le moment, des notes brutes chargées de couleurs, de corps et de gestes, de vraies notes de peintre, et ce qu’il créa par la suite, «à travers un nuage», d’après les «circonstances» qui lui «paraissent autant de rêves» : un voyage théorique et esthétique.
Delacroix suit le comte de Mornay et dessine à toute heure, sans épuisement, même quand les autres s’endorment. On est dans l’ébriété qui suit la révolution de 1830 : tout le monde chante volontiers la Marseillaise, ça ne durera pas.
L’éditrice a déniché les journaux tenus par les consuls d’Angleterre et de Suède à Tanger, qu’elle cite. On y apprend par exemple que le consul sarde donna un bal masqué en l’honneur des Français. Les Arabes s’agglutinent et pensent que les chrétiens déguisés ont perdu la tête. Ils en rient poliment, «jusqu’à ce que Delacroix arrivât, habillé en Maure et portant une belle barbe fausse, si bien costumé et maquillé qu’ils le prirent d’abord pour l’un des habitants. Lorsqu’ils s’aperçurent de leur erreur et qu’ils surent que le chrétien s’était donné et le vêtement et l’aspect d’un fidèle, ils se fâchèrent tant que ce ne fut qu’avec difficulté qu’il échappa à la violence».
L’appareil critique de l’édition regorge de perles du même genre. Il éclaire aussi sans commentaire certaines erreurs de Delacroix. 7 mai 1824 : «Que je hais tous ces rimeurs avec leurs rimes, leurs gloires, leurs victoires, leurs rossignols, leurs prairies. Combien y en a-t-il qui aient vraiment peint ce qu’un rossignol fait éprouver ? Et pourtant leurs vers ne sont pleins que de cela. Mais si le Dante en parle, il est neuf comme la nature, et l’on n’a entendu que celui-là.» Tout cela est fort bien dit, mais une note précise : «En fait, Dante ne parle pas du rossignol.»
Colères. On trouve de tout chez Delacroix, comme chez son maître Montaigne : des citations, des aphorismes, des jugements contredits par d’autres jugements, mais aussi des scènes de toutes sortes, infiniment répétées, comme des miroirs reflétant sa sensualité, ses colères, ses faiblesses. Il en est une qui, en dénonçant sa tendance à la procrastination, plagie Proust par anticipation. Mai 1823 : «Je suis possédé à présent de la fine tournure de la camériste de Mme de Puységur. Depuis qu’elle s’est installée dans la maison je la saluais amicalement. Avant-hier soir, je la rencontrai sur le boulevard. Elle donnait le bras à une femme en service aussi chez sa maîtresse. Il me prit une forte tentation de la prendre sous le bras. Mille sottes considérations se croisaient dans ma tête, et je m’éloignais toujours d’elles, en me disant avec colère que j’étais un sot et qu’il fallait profiter de l’occasion… lui parler un peu, prendre les mains, que sais-je… enfin faire quelque chose. Mais sa camarade, mais deux femmes de chambre sous le bras, je ne pouvais guère les mener prendre des glaces chez Tortoni. Puis enfin quand il n’était plus temps de les retrouver, je courus sur leur trace et parcourus inutilement le boulevard.» Comme on écrit bien avec ce qu’on ne fait pas !
Tous les chemins de Delacroix mènent à l’homme, mais cet homme, qui est-il ? Observons la splendide photo d’Etienne Carjat, datant de 1861 et figurant en couverture des deux volumes. Delacroix a 63 ans et il lui reste deux ans à vivre : un fier hippocampe en redingote noire, sensible, ironique et nerveux, tout redressé dans les algues du génie, par caractère et peur de l’ennui, ce mal du siècle. On voit le dandysme, la sobriété classique, tout le travail décapant la graisse et les humeurs d’un cœur solitaire, le travail d’un homme qui écrit : «Quel fruit tirerai-je de ma presque solitude, si je n’ai que des idées vulgaires ?» Et aussi :«Quand tu as découvert une faiblesse, au lieu de la dissimuler, abrège ton rôle et tes ambages, corrige-toi.»
Le Journal de Delacroix est celui de l’imagination comme puissance dominante et dominée : comme acte féroce et inquiet de volonté. Quand il reprend le journal en 1847, la gloire est là. Il y croyait dès sa jeunesse : «La gloire n’est pas un vain mot pour moi. Le bruit des éloges enivre d’un bonheur réel. La nature a mis ce sentiment dans tous les cœurs. Ceux qui renoncent à la gloire ou qui ne peuvent y arriver font sagement de montrer, pour cette fumée, cette ambroisie des grandes âmes, un dédain qu’ils appellent philosophique […]. C’est que ces gens regardent comme une chose surtout dont ils doivent tirer vanité, cette renonciation volontaire à des dons sublimes qui ne sont point à leur portée.» Les amis de la modestie égalitaire et de la sagesse similitaoïste peuvent passer leur chemin.
Delacroix vieillissant est un notable qui continue de surveiller sa pente. Dînant chez le président Louis-Napoléon, bientôt putschiste, avec Ingres qu’il déteste, Lamartine et Mérimée, il sait écrire ce qu’il sait voir. Lamartine ? «Il donne le pénible spectacle d’un homme perpétuellement mystifié. Son amour-propre, qui ne semble occupé qu’à jouir de lui-même et à rappeler aux autres tout ce qui peut ramener à lui, est dans un calme parfait, au milieu de cet accord tacite de tout le monde à le considérer comme une espèce de fou.» Une note nuance la charge en rappelant que le «fou» Lamartine avait tout de même formé le gouvernement de février 1848 et qu’il avait attribué à Delacroix, en les couvrant d’éloges, les tableaux d’un peintre secondaire. L’hippocampe est orgueilleux.
Ombre. S’il saura fort bien ménager le second Empire, on ne sait pas comment il vécut les journées de 1848 : le carnet de cette année-là a sans doute été perdu dans un fiacre. Mais son caractère intérieur n’a guère changé. Le voici, à 52 ans, un matin de mai 1850 : «Je crois que les pâtisseries d’hier mangées à mon dîner pour égayer ma solitude ont contribué à me donner ce matin la plus affreuse et la plus durable morosité.» Le Journal des premières années, cette montagne de conscience dressée devant lui, projette toujours son ombre sur l’homme mûr. Continuons : «Me sentant mal disposé pour quoique ce soit, j’ai, vers neuf heures, gagné la forêt et été directement jusqu’au chêne Prieur. Quoique la matinée fût magnifique, rien n’a pu me distraire de cette humeur noire. J’ai fait un petit croquis du chêne ; le frais qui commençait à s’élever m’a chassé.» Et voici l’élévation : «J’ai été particulièrement frappé, sans en être égayé, de cette pourtant charmante musique des oiseaux du printemps. Les fauvettes, les rossignols, les merles si mélancoliques, le coucou dont j’aime le cri à la folie, semblaient s’évertuer pour me distraire. Dans un mois au plus, tous ces gosiers seront silencieux. L’amour les épanouit pour le sentiment ; un peu plus, il les ferait parler. Bizarre nature, toujours semblable, inexplicable à jamais !» La déconvenue de Gide, on la lui laisse.
PHILIPPE LANÇON, Libération, Story, jeudi 17 décembre 2009.
D’un Journal et, sans doute plus encore lorsqu’il s’agit de celui d’un artiste on espère toujours qu’il va nous donner l’homme derrière l’aureur, nous introduire dans l’intimité de la personne. Rien de cela ici, ou si peu. Ni narcissisme, ni révélations. Rien, par exemple, sur le père dont on dit qu’il n’aurait peut-être pas été Charles Delacroix, ministre des Affaires extérieures, mais Talleyrand, qui lui succéda d’ailleurs à ce poste. Rien non plus sur d’éventuelles amours secrètes. Pas de confession donc, mais le désir d’assagir ses tourments intérieurs « Ce papier me reprochera mes variations » , d’offrir un exutoire à des préoccupations d’ordre métaphysique. « Je suis un homme. Qu’est-ce que ce Je ? Qu’est-ce qu’un homme ? ». Eugène Delacroix a 24 ans quand il commence son Journal, le 3 septembre 1822, jour anniversaire de la mort de sa mère, et début « officiel » de sa carrière, son premier grand tableau, Dante et Virgile, venant d’être acheté par l’État.
Tenir un journal lui apparaît comme le seul moyen d’avoir un peu prise sur sa vie et sur son passé. « Ma mémoire s’enfuit tellement de jour en jour que je ne suis plus le maître de rien ; ni du passé que j’oublie, ni à peine du présent, où je suis presque toujours tellement occupé d’une chose, que je perds de vue, ou crains de perdre, ce que je devrais faire ». Pourtant ce Journal, il va brusquement l’interrompre, en 1824, comme s’il avait finalement mieux à faire. Peindre sans doute, peindre comme un enragé : des combats aux allures d’épopée, des fresques exotiques, des scènes mythologiques, des décorations murales. Il va peindre toutes les passions, toutes les démences, toutes les aspirations la cruauté, la fureur, l’extase, la douleur ; le sérail, les barricades, des filles nues, des bêtes fauves, des naufrages, des scènes bibliques (De-la-croix ?...). Enlèvements, batailles, massacres que son art rend avec cette originalité, cette puissance, ce relief ardent qu’ont loués Gautier, Dumas, Baudelaire surtout : « Delacroix, lac de sang, hanté des mauvais anges ». Et puis soudain, en 1847, il reprend son Journal, qu’il tiendra jusqu’à sa mort, en 1863. Sans explication, sans un mot sur les vingt-trois années qui viennent de s’écouler.
Mais entre-temps, en 1832, il a effectué un voyage de six mois au Maghreb et en Andalousie, au cours duquel il a tenu non pas un Journal mais des carnets, qui nous sont ici donnés. Plus qu’intéressants parce qu’un style s’y cherche, entre notes prises sur le vif, recension de formes et de couleurs, relations d’événements, remarques diverses sur les mœurs et les coutumes. Et c’est un œil qui parle. Delacroix ne décrit pas ce qu’il voit, il donne à voir. Chaque scène est une aquarelle virtuelle nonobstant celles qu’il réalisa réellement. « Une jeune négresse accourant par une petite rue. Tétons sous la chemise », un homme nu arrangeant son vêtement près d’un tombeau, un cheval blanc se reposant sous des orangers, le jeu d’ombres des étriers, des effets de camp la nuit... Expérience capitale qui lui rend ses propres yeux, comme l’écrit Michèle Hannoosh, lui montre à quel point sa vision avait été précédemment déterminée entravée par les images de la tradition picturale, par la convention et par le métier de peintre. Toute une série de souvenirs et d’émotions qui seront décisifs dans ses choix esthétiques.
Reprenant donc son Journal en 1847, c’est le registre de ses pensées, de ses sensations, de ses idées, que Delacroix veut tenir. On est loin du journal de jeunesse dans lequel on pouvait voir un jeune homme « risquant la vérole » avec ses modèles, luttant contre la délicieuse agitation que lui causaient les femmes « ces grâces, ces tournures, toutes ces divines choses que je vois et que je ne posséderai jamais me remplissent de chagrin et de plaisir à la fois » ou s’affolant à l’idée de prendre pour une femme une véritable passion. C’est qu’à présent, à presque 50 ans, c’est un homme arrivé qui écrit. Pour se souvenir et pour faire le point sauvegarder « ce qui se passe dans mon existence et surtout dans mon cerveau ». Un homme qui dévore livres et journaux, un solitaire qui dîne en ville, se promène dans les bois, va au théâtre et à l’opéra, fréquente les salons parisiens, adore le matin et aime admi- rer la nature au clair de lune. Un inquiet hanté par le spectre de l’ennui contre lequel il lutte en travaillant sans relâche. Un mondain accepté dans les cercles officiels, membre de nombreuses commissions, titulaire de la Légion d’honneur et jouissant d’une certaine faveur de l’État. Mais un homme à la santé capricieuse, qui ne se mariera jamais, et qui est aussi un peintre contesté. Si bien que l’on peut se demander si ce n’est pas par crainte d’être maudit qu’il cultive ainsi les apparences et les honneurs. Car il n’est pas dupe : « L’homme est un animal sociable qui dé- teste ses semblables ».
À l’instar des Essais de Montaigne, Delacroix pour qui le génie ne consiste pas tant à avoir des idées neuves qu’à être convaincu que « ce qui a été dit ne l’a pas encore été assez » confie donc au papier « pensées détachées », observa- tions, sujets de tableaux, recommandations techniques. « La grande affaire, c’est d’éviter cette infernale commodité de la brosse ». Écriture souple, libre, spontanée, qui donne à ce Journal tantôt l’allure d’une rêverie d’un promeneur solitaire, tantôt l’aspect d’un aide-mémoire ou même parfois d’un livre de comptes avec recettes de cuisine, remèdes contre le mal de gorge, coupures de faits divers et longues citations de lectures. Un ensemble à l’image de la multiplicité du moi « II y a dix hommes dans un homme et souvent ils se montrent dans la même heure » et de la variabilité du beau.
Par-delà les mérites respectifs de la littérature, de la musique « l’art expressif par excellence » et de la peinture dont l’un des plus sûrs avantages est qu’on peut la saisir dans son entier , il s’attache à démontrer l’importance de l’imagination et celle de la palette. « Ma palette fraîchement arrangée et brillante du contraste des couleurs suffit pour allumer mon enthousiasme ». Essentiel le rôle de la couleur car c’est elle qui doit faire expression et effusion. Couleur qu’il dramatise, module, tord, retord, surexcite, disait Signac. Car c’est cela un tableau : une torsion, une contorsion lumineuse, un bouquet mouvant de couleurs. C’est ainsi que la peinture peut parler au corps et à l’esprit, donner ce plaisir durable er renouvelable qui fait tout son charme. Instantanéité, simultanéité, concentration d’effets, la fonction de l’art est de faire sortir de soi. La peinture, pour Delacroix, est cet art du défini qui mène à l’indéfini et à l’indéfinissable. « Le joli amuse la pensée, le beau soutient l’âme, le sublime l’étonne ou l’exalte ; mais ce qui séduit et passionne les cœurs, ce sont les beautés plus vagues et plus étendues, peu connues, mystérieuses et ineffables ».
En somme, plus qu’à l’intimité du peintre, c’est à l’intimité de la peinture que nous donne accès ce journal. Aux rapports entre compétence et performance, aux mérites de l’esquisse moyens de distribuer la lumière comme d’amplifier une sensation, à la nécessité de savoir sacrifier pour attirer l’attention sur ce qui le mérite. C’est en peintre que Delacroix analyse et comprend les tableaux de ses maîtres. Rubens, « cet Homère de la peinture » qui représente la quintessence du sublime, et chez qui, toujours, il trouve « le suc, la moelle du sujet avec une exécution qui semble n’avoir rien coûté ». Raphaël et « l’admirable balancement de ses lignes ». Vélasquez chez qui il a trouvé « cet empâté ferme et tant fondu » dont il rêvait. Titien, Corrège, exemple même du génie « incorrect et sublime ». En peintre toujours qu’il critique David, dont les tableaux « manquent d’épiderme », ou Ingres et son École : « puritanisme léché, prétention et gaucherie ». En privilégiant l’effet plutôt que l’exactitude, c’est quelque chose de vrai, c’est-à-dire de naturel, de non-imité, de non-cherché, qu’il s’agit de construire. Quelque chose comme une peinture qui serait l’égal du rêve sinon l’ombre portée d’un souvenir comme venu d’une autre vie. En fusionnant littérature, peinture et histoire. En mettant en fête et en flammes gestes et couleurs.
Richard Blin, Le Matricule des Anges, N° 108, novembre-décembre 2009
Le plus littéraire des peintres a laissé un passionnant Journal dont l’intérêt est non seulement privé mais public. Il paraît dans une remarquable nouvelle édition intégrale.
«Le premier mérite d’un tableau est d’être une fête pour l’œil»: deux mois avant sa mort en 1863, cette note célèbre est la dernière du Journal de Delacroix. Ces 1400 pages (auxquelles l’éditrice a ajouté 400 pages de carnets, notes et fragments en partie inédits) datent pour l’essentiel de la maturité du diariste. Car le peintre a renoncé en octobre 1824 au projet romantique formé deux ans plus tôt, au moment où l’Etat lui achète un premier tableau: «Ce que je désire le plus vivement, écrivait-il alors au début de son journal, c’est de ne pas perdre de vue que je l’écris pour moi seul; je serai donc vrai, je l’espère. J’en deviendrai meilleur. Ce papier me reprochera mes variations.»
Quoique toujours discuté depuis la réception assez fraîche de sa Mort de Sardanapale (1828), chef-d’œuvre convulsif à la somptueuse diagonale de chair et de carmin, Delacroix est un artiste reconnu quand il reprend enfin la plume, en 1847. Il a appris à lutter par le travail contre la mélancolie de sa jeunesse ou contre l’ennui, son ennemi de toujours. Ce solitaire qui avoue trouver «un charme infini» à la société des femmes ne se livre jamais à la moindre confidence, désignant par la simple initiale J. ou F. sa maîtresse Joséphine de Forget. A Paris, il sort beaucoup, quitte à le regretter («Je mourrai de tous ces dîners»), mais il aime surtout se promener dans la forêt domaniale de Sénart, proche de sa maison de Champrosay, pour «respirer l’odeur de la verdure».
Immense lecteur (y compris des auteurs qu’il ne goûte guère comme Balzac), Delacroix trouve souvent ses sujets chez les grands écrivains: Dante, Shakespeare, Goethe, Byron… S’il a beaucoup écrit sur son art, sur sa pratique et son esthétique, en cherchant à formuler une vision picturale qui charme et donne à penser, il a également beaucoup réfléchi sur l’écriture et ce qui la différencie de la peinture, plus instantanée. D’où sa prédilection pour la forme libre du journal (qu’il lui arrive de relire et d’annoter), où s’exprime si bien sa personnalité, mélange de lucidité farouche et de vivacité dans les impressions quand il parle de ce qu’il préfère l’art de Rubens ou de Mozart, le chant «diamanté» du rossignol, les nuances de la couleur.
Le plus littéraire des peintres ne s’est pas enfermé dans sa tour d’ivoire, malgré son pessimisme historique. Sensible aux malheurs de la Grèce et aux soubresauts des révolutions, il a aussi été membre pendant dix ans du Conseil municipal de Paris présidé par le baron bâtisseur Haussmann. Enfin entré à l’Institut en 1857 après huit échecs, il jouit d’une position dans la société qui en fait un rare témoin de son temps, d’abord en raison de ses curiosités multiples: pour la photographie, les communications, la technologie et même la mode, quand il critique celle des robes amples «qui fait ressembler toutes les femmes à des tonneaux». Par ses relations avec nombre d’artistes ensuite: son cher Chopin, Corot qu’il admire, Berlioz qui le convie à une lecture privée des Troyens, Dumas qui l’amuse toujours malgré sa facilité, George Sand chez qui il séjourne à Nohant, Baudelaire qu’il reçoit dans son atelier, etc.
Le répertoire biographique de 300 pages qui renseigne sur tous les personnages cités par lui donne une juste idée de ce riche réseau social, collectionneurs, fournisseurs, marchands et clients compris. Dans la forme que lui a donnée Michèle Hannoosh, ce Journal est une mine.
Isabelle Martin, Le Temps, Genève, 23 janvier 2010
 
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