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Susanna Rowson, Charlotte Temple
Collection Romantique, éditions Corti, mai 2010
Vers la fin du XVIIIe siècle, en Angleterre, une toute jeune fille de condition modeste succombe au charme d’un beau militaire sur le point de partir pour le Nouveau Monde. Poussée à lui céder par une méchante femme et un libertin pervers, elle quitte des parents qui l’adorent et s’enfuit avec ce trio de scélérats. Montraville ne tarde pas, hélas, à la quitter pour une Américaine plus riche et mieux considérée, et à l’abandonner à la misère la plus sordide. Peu après avoir accouché d’une petite fille, la pauvre Charlotte quittera ce monde et ses cruautés, ayant du moins eu la joie de revoir son père, arrivé juste à temps pour recueillir l’enfant. Les deux mauvais génies ayant, chacun à sa façon, été punis, le séducteur, pris de remords, vivra ses derniers jours dans le culte de la défunte, qu’il n’avait pas su reconnaître.
Sur ce canevas assez convenu, Susanna Rowson (1762-1824) a bâti un roman (paru en 1791) d’une grande sensibilité et d’une grande finesse psychologique, dont les personnages, nettement dessinés, sont animés d’une vie intense. Et ses interventions dans le cours du récit, ses apostrophes au lecteur et son souci moral, bien caractéristique de l’époque, ne constituent pas aujourd'hui les moindres attraits d’un livre dans lequel les États-Unis des premiers temps de l’Indépendance se sont immédiatement reconnus, puisqu’ils en ont fait leur premier « best-seller » et le plus important jusqu’à la Case de l’oncle Tom (1852). Il était temps que les Français puissent enfin prendre connaissance de l’un des jalons essentiels de la littérature américaine.
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Bibliographie de Susanna Rowson (1762-1824).
Victoria (1786)
The Inquisitor (1788)
Mary, or, The Test of Honour (1789)
Charlotte: a Tale of Truth (1790) ; ce titre devient Charlotte Temple après la troisième édition en 1797.
Mentoria (1791)
Rebecca, or, The Fille de Chambre (1792)
Trials of the Human Heart (1795)
Reuben and Rachel (1798)
Sarah (1813)
Charlotte's Daughter (1828)
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Il fut un temps, à l’aube bourgeoise, où le roman ne cherchait pas la vérité dans la transparence, mais dans la morale. C’est le cas de Charlotte Temple. Publié en 1791 par une Anglaise de 28 ans ayant grandi aux Etats-Unis, Susanna Rowson, il s’agit du premier best-seller américain et d’un véritable roman transatlantique : il débute en Angleterre dans un pensionnat de jeunes filles, se développe à New York, s’achève au pays natal.
Il influencera le roman anglais du XIXe siècle, comme une poterie primitive crée un modèle que d’autres affinent pour obtenir des chefs-d’œuvre de finesse et de perversion. Jane Austen l’a lu. La machine matrimoniale sauve les femmes des hommes, et du reste : «Sachez reconnaître le bien, prenez le mal en patience, et n’ayez pas l’outrecuidance de demander pourquoi c’est celui-ci qui prédomine.» La morale protège du mal. Elle ne l’explique pas.
Charlotte Temple est une Anglaise de 15 ans, naïve et trompée, en amitié, en amour, par un trio qu’elle suit en douce aux Etats-Unis : son institutrice française, bien nommée La Rue, sorte de Célestine vicieuse, et deux militaires, Montraville et Belcour, l’un veule et versatile, l’autre plus infernal que Iago.Susanna Rowson, née à Portsmouth où le quatuor embarque, avait elle-même suivi son père en Amérique. Elle avait six ans. Sa mère était morte à sa naissance. Leur bateau échoua et ils restèrent sur l’épave pendant deux jours, au large d’une île, dans la tempête. Plus tard, le père fut fidèle aux Anglais : on l’emprisonna. La famille rentra après la Révolution américaine. Susanna Rowson revint aux Etats-Unis en 1793. Elle devint auteur de théâtre et mourut à Boston en 1824.
L’ingénue Charlotte est livrée par le trio aux forces du mal. Sa première erreur est d’aimer un soldat : «Je ne cherche rien d’autre ici, écrit l’auteur, qu’à ridiculiser ces filles romanesques qui ont la folie de s’imaginer qu’une tunique rouge et des épaulettes d’argent font un vrai gentilhomme.» Le père de Susanna Rowson était lui-même lieutenant. Qu’en pensait-elle ? On l’ignore. Mais elle intervient souvent pour rappeler le sens du récit à ceux qui l’auraient oublié.
Les deux personnages les plus réussis, La Rue et Belcour, sont naturellement les méchants. Leur fonction est de tirer les autres vers le mal. Ils y parviennent. Belcour «n’avait pas idée qu’une femme pût être victime de son imprudence et garder cependant un sens de l’honneur assez fort pour rejeter avec horreur et avec mépris toute incitation à une seconde faute». Il n’a aucune imagination pour la vertu. Sade utilise au même moment ce canevas, mais pour le retourner. Rowson aurait pu titrer son livre : Charlotte ou les infortunes de la vertu.
L’héroïne trompée finit sa courte vie dans la misère à New York, avec un enfant de Montraville qui, manipulé par Belcour et amoureux d’une autre, l’abandonne (après lui avoir fait la morale). Son père la retrouve tandis qu’elle agonise. Le chapitre où elle meurt sous ses yeux s’intitule : «Que les gens insensibles n’ont pas besoin de lire.»C’est l’époque où, pour luire, la sensibilité a besoin de l’encaustique des larmes. Les trois méchants trouvent la mort, la misère, le remords, dans le chapitre «Rétribution». Le premier best-seller américain est un divertissement édifiant.
La fille illégitime de Charlotte, Lucy, revient avec son grand-père dans la mère patrie, où elle fera l’objet d’un autre roman : la Fille de Charlotte ou les Trois Orphelines. Angleterre et Amérique se reflètent dans le miroir romanesque Rowson. Au tiers de Charlotte Temple, elle écrit : «O mes chères filles - car je n’écris que pour vous - ne prêtez pas l’oreille à la voix de l’amour, s’il n’est pas sanctionné par l’approbation paternelle. Soyez-en sûres, le temps du romanesque est aujourd’hui passé : aucune femme ne peut-être enlevée contre sa propre inclination.» Bref, le père n’est plus le tyran, mais l’ami.
Celui de Charlotte, George Temple, a épousé dans sa jeunesse la femme qu’il aimait, sans fortune et qu’il aidait. Il l’a fait contre l’avis de son propre père, qui voulait lui faire épouser une héritière qu’il n’aimait pas, et que le vieillard épousa lui-même quand son fils la refusa. George Temple était horrifié à l’idée d’«épouser une femme pour la seule raison que sa fortune lui permettait de l’outrager en entretenant dans le luxe celle à qui son cœur était dévoué». La morale des pères n’a jamais été très éloignée de la prostitution. Mais Susanna Rowson pense ou veut croire que les choses, à son époque, changent. Si «le temps du romanesque» est dépassé, c’est parce que celui du roman arrive : la femme s’impose et tout devient compliqué.
La vérité morale du livre est faite de raison, d’amour, de compassion, de modestie. Le père et la mère de Charlotte ont trouvé «une maisonnette à leur goût où, servis par Amour et Hymen, durant de longues années d’un bonheur ininterrompu, pas un de leurs souhaits ne passa les limites de leur petit lopin». C’est Candide sans ironie. Charlotte a voulu sortir du lopin : sa vie est un roman d’avertissement. Il provoque un léger sourire, un peu d’ennui, de l’émotion, et une certaine mélancolie : il y a longtemps qu’on n’avertit plus que soi-même, mais c’est trop tard et ça ne sert à rien.
Philippe Lançon, "Un Best-sellers pionnier", Libération, 1/07/2010
 
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