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John Muir, Quinze cents kilomètres à pied à travers l'Amérique profonde
traduit de l'anglais par André Fayot,
Domaine Romantique, éditions Corti, octobre 2006.
« John Muir Planète Terre Univers » Tels sont les mots inscrits sur la face intérieure de la couverture du carnet de route dont est issu ce volume. Ils reflètent létat desprit dans lequel son auteur entreprit sa marche de quinze cents kilomètres en direction du golfe du Mexique, via le Kentucky, en 1867. Il sagit là, de loin, de la plus longue excursion botanique que John Muir ait faite au cours de sa jeunesse. Sa pérégrination a lieu dans une Amérique sauvage dans les deux acceptions du terme : des pans immenses de territoire sont intouchés par lhomme dans le même temps où les soubresauts de lhistoire la guerre de Sécession vient de sachever rend les routes incertaines. Les conditions sont donc rudes, les rencontres aléatoires, mais le naturaliste reste ferme sur ses jambes, et prend les étoiles pour couverture. Mi-naturaliste (il note, classe, repère les espèces endémiques), mi-prophète, toujours en extase devant la « wilderness », son amour de la nature est une véritable religion et ses rares incursions dans les villes (il nentrera même pas dans New York lors dun transit entre la Floride et Cuba) sont purement fonctionnelles.
« Souvent, il me fallait coucher dehors sans couverture, mais aussi sans souper ni déjeuner. Pourtant, je navais dordinaire guère de difficulté à trouver une miche de pain dans les clairières largement espacées les unes des autres où étaient installés les fermiers. Muni de lun de ces gros pains de la forêt, jétais capable de vagabonder durant des kilomètres au sein de la nature sauvage, libre comme les vents dans les bois radieux. »
Frédéric Badé, léditeur de lédition originale parue en 1913, aux États-Unis, a utilisé trois sources pour préparer le volume : le journal original, une copie dactylographiée qui nest que légèrement révisée et deux récits distincts de ses aventures à Savannah, où, pendant une semaine, dans lattente improbable dun mandat, il campa, sans un penny, dans le cimetière Bonaventure.
Ce livre fait suite, de façon chronologique aux Souvenirs denfance et de jeunesse (Corti, 2004) qui se terminaient sur son arrivée à San Francisco. Si lécriture du premier est fatalement plus élaborée, puisque pensée a posteriori, ce récit sur le vif passionnera non seulement les pérégrins nostalgiques dune terre sauvage, mais aussi les amateurs de la vie et de luvre du Thoreau de lOuest, dont le nom, vénéré aux Etats-Unis, commence doucement à simposer de ce côté de lAtlantique.
(...) À l'heure où les forêts disparaissent, où la vie sauvage menace de n'être bientôt plus qu'un souvenir, il faut lire John Muir, et en tirer des leçons : jamais ce grand écrivain naturaliste n'a été aussi actuel.
Christophe Mercier, Le Figaro, 2 septembre 2004
Muir, c'est le héros des écologistes américains ; les Parc Nationaux, c'est lui, et sans lui, les séquoias géants de Yosemite Park auraient été débités en allumettes par les cyniques héros de la libre entreprise. Lisez tous les détails.
Michel Polac, Charlie Hebdo, Les Colosses américains.


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Brêve chronologie de John Muir
1838 Naissance de John Muir à Dunbar en Écosse.
1850-1859 Il travaille dans la ferme de son père
1864 Au Canada, voyage à pied et herborise autour des Grands Lacs.
1866 Muir rentre aux États-Unis et visite plusieurs États.
1867 Voyage en Amérique du Sud
1868-1869 En Californie, il devient berger, grâce à quoi il explore la vallée de Yosemite, qui est pour lui une véritable révélation.
1871 Visite dEmerson à Yosemite.
1872-1873 Intense activité décriture. Publication de nombreux articles sur la géologie, la botanique et la géographie de la région.
1877-1879 Voyages en Utah, au Nevada et en Alaska.
1880 Le 14 avril, il épouse Louie Strentzel, puis repart en juillet pour lAlaska.
1881 25 mars : naissance de sa fille Wanda. Après un autre voyage en Alaska, John Muir sinstalle dans la ferme de Martinez, quil dirige tout en saccordant de petits voyages.
1886 23 janvier : naissance de sa fille Helen.
1888 Muir reprend la plume et accepte de collaborer à une série détudes sur la Californie.
1890 Ses articles accélèrent un débat au Congrès, qui crée un parc national à compter du 1er octobre.
1892 Création, avec un groupe de passionnés, du Sierra Club, dont Muir est élu président.
1893 Il passe lété à visiter lÉcosse (Dunbar où il est né), la Norvège, lAngleterre, la Suisse et lItalie.
1894 The Mountains of California.
1901 Publication de Our National Parks, version remaniée des dix articles parus dans The Atlantic Monthly.
1903 Muir guide dans une excursion autour de la vallée de Yosemite le président Theodore Roosevelt
1905 Grâce aux efforts de Muir et de Harriman, une loi est votée qui fait entrer la vallée de Yosemite dans les parcs nationaux. Le 6 août, décès de Louie Muir.
1909 Publication de Stickeen, attachante histoire dun courageux petit chien en Alaska.
1911 Muir révise son journal de 1869, qui paraît sous le titre de My First Year in the Sierra. Du mois daoût jusquen mars de lannée suivante, il réalise son vieux rêve de 1867 : il remonte lAmazone à la voile et explore la forêt tropicale, longe ensuite la côte jusquà Buenos Aires, puis gagne Santiago du Chili en train. Revenu à Montevideo, il prend un bateau pour le Cap, traverse lAfrique du sud au nord et rentre par la Méditerranée.
1913 Publication de The Story of my boyhood and youth.
1914 Il meurt à Los Angeles le 24 décembre.
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Les forêts et les grottes du Kentucky (extrait)
Pour avoir eu longtemps les yeux fixés, depuis les bois et les jardins sauvages des États du Nord, sur ceux du Sud où il fait chaud, et une fois vaincus tous les obstacles, je me suis mis en route, libre et joyeux, le 1er septembre 1867 [à Indianapolis], pour une marche de quinze cents kilomètres en direction du golfe du Mexique. [Le début du voyage jusqu'à Jeffersonville, sur les rives de l'Ohio, s'est fait en train.] Ayant traversé l'Ohio à Louisville [le 2 septembre], j'ai dirigé ma course à la boussole à travers la grande cité, sans dire un mot à âme qui vive. De l'autre côté de la ville, j'ai trouvé une route qui allait vers le sud, puis, après avoir dépassé un faubourg composé d'un éparpillement de cabanes et de maisonnettes, j'ai atteint les vertes forêts et étalé ma carte portative afin d'ébaucher les grands traits de mon voyage.
Mon projet était simplement d'aller droit devant moi, approximativement au sud, par le chemin le plus sauvage, le plus noyé dans la végétation, le moins battu que je pourrais trouver et promettant la plus vaste étendue de forêt vierge. La carte repliée, j'ai chargé sur mon dos mon petit sac, ma presse à plantes, et je suis parti à grands pas parmi les vieux chênes du Kentucky, exalté à la vue de splendides tableaux de pins, de palmiers et de fleurs tropicales en grand apparat non sans, pourtant, quelques froides ombres de solitude, alors même que les grands chênes semblaient tendre leurs branches en signe de bienvenue.
J'ai déjà vu des chênes de bien des espèces, dans différents types de sol et diverses expositions, mais ceux du Kentucky dépassent en majesté tous ceux que j'ai pu rencontrer. Ils sont vastes, touffus et d'un vert éclatant. Entre les berceaux de feuillage et les cavernes de leurs longues branches se nichent de superbes poches d'ombre, et chaque arbre paraît doté d'une double ration de vie, puissante, exubérante. Marché trente kilomètres, dans un lit de rivière pour l'essentiel, et trouvé refuge dans une auberge plutôt délabrée.
(...)
La traversée des monts de Cumberland (extrait)
Je n'avais guère gravi encore qu'une courte distance lorsque j'ai été rattrapé par un jeune homme à cheval, qui a bientôt montré l'intention de me détrousser si l'affaire en valait la peine. Après m'avoir demandé d'où je venais et où j'allais, il m'a proposé de porter mon sac. À quoi j'ai répondu qu'il était si léger que je ne le sentais même pas : mais il a tellement insisté que de guerre lasse je l'ai laissé le prendre, et j'ai remarqué aussitôt qu'il commençait d'aller plus vite, à l'évidence afin de me distancer assez pour en examiner le contenu sans être vu. Mais j'étais un trop bon marcheur et un trop bon coureur pour le laisser aller bien loin. Après avoir fait trotter son cheval pendant une demi-heure, dans un virage de la route où il se croyait hors de vue je l'ai pris en train de fouiller dans mon pauvre sac. N'ayant trouvé qu'un peigne, une brosse, une serviette, un savon, du linge de rechange, un volume des poèmes de Burns, le Paradis perdu de Milton et un Nouveau Testament de petit format, il s'est mis à m'attendre, et m'a rendu mon sac, avant de redescendre la colline sous prétexte qu'il avait oublié quelque chose.
J'ai découvert de magnifiques bouquets d'Ericaceæ [bruyères] aux feuilles brillantes, qui font la célébrité des Alleghanys, et des fougères, parmi lesquelles Osmunda cinnamomea [Osmonde cannelle] est la plus grande et peut-être la plus abondante. Osmunda regalis [Osmonde royale] est, elle aussi, commune par ici, mais pas très grande. Dans la Botanique de Wood1 et dans celle de Gray, il est dit qu'Osmunda cinnamomea est une fougère beaucoup plus grande que qu'Osmunda Claytoniana. J'ai constaté que c'est exact au Tennessee et plus au sud, mais dans l'Indiana, une partie de l'Illinois et dans le Wisconsin, c'est le contraire. Trouvé ici la magnifique Schrankia ou ronce sensitive. C'est une longue légumineuse grimpante, épineuse, avec des touffes compactes de petites fleurs jaunes odorantes.

Deux ans déjà que jai lui les épatants Souvenirs denfance et de jeunesse de John Muir chez José Corti. Le même éditeur publie Quinze Cents kilomètres à travers lAmérique profonde (1867-1869), moins exemplaire mais très émouvant Muir ? Je nai trouvé son nom dans aucun dictionnaire français (alors quon trouve partout Sollers, soit dit en passant). Pourtant, sans Muir on ne verrait peut-être plus ces merveilles de la nature : les séquoias géants, vieux de quatre mille ans et plus hauts que lArc de triomphe, qui survivent dans les parcs nationaux américains créés grâce au combat de ce botaniste écolo. Il y a du saint François dAssise dans ce pèlerin vagabond de la Nature, à l'émerveillement presque naïf : il a tellement confiance qu'il n'a même pas une gourde et reste souvent sans manger ni boire avant de trouver un humain, un survivant qui lui donne un qui gnon de pain car il traverse un Sud dévasté après la guerre de Sécession. Bien quon lui ait déconseillé, il traverse un haut plateau hanté par les hors-la-loi : comme dans un westernspaghetti, il se trouve nez à nez avec une bande de cavaliers hirsutes et sanguinaires qui
restent pantois devant cet innocent nullement effrayé qui traverse leurs rangs avec sa musette remplie de plantes. Mais à force de boire nimporte où, même dans les marais, il attrape les « fièvres » et ne pourra aller jusquen Amazonie comme il en rêvait.
Luce Lapin aimera-t-elle ce bonhomme qui écrit : « Si une guerre de races se déclarait entre les bêtes sauvages et Monseigneur l'Homme, j'aurais plutôt tendance à prendre parti pour les ours. » Et s'il regarde où il met ses pied dans les marécages, il dit qu'il faut bien que le crocodile mange aussi.
Charlie Hebdo, Michel Polac, 1er novembre 2006
Né en Écosse en 1838, John Muir suivit ses parents qui émigrèrent, quelques années plus tard, en Amérique. Il travaillera dabord dans la ferme paternelle, avant détudier à luniversité de Madison, le latin, le grec, la géologie, la botanique... et de commencer à voyager à pied, essentiellement pour herboriser début dun rapport intime à la nature qui fera de lui un ardent défenseur des espaces sauvages, et le conduira à imaginer et à fonder les célèbres Parcs Nationaux dAmérique du Nord. Travaillant ici et là pour vivre (il fut même directeur dune scierie ne débitant que des arbres déracinés par les tempêtes), il décida, à la suite dun accident de travail qui faillit lui coûter la vue, de partir vers le Sud pour découvrir la végétation de la partie chaude de son pays, et, si possible, gagner lAmérique du Sud pour en étudier la flore. Quinze cents kilomètres à pied à travers lAmérique raconte cette marche, ce périple qui le conduisit dlndianapolis au golfe du Mexique à travers le Kentucky, le Tennessee, la Géorgie et la Floride, de septembre 1867 au printemps 1868. « Mon projet était simplement daller droit devant moi, approximativement au sud, par le chemin le plus sauvage, le plus noyé dans la végétation, le moins battu que je pourrai trouver et promettant la plus vaste étendue de forêt vierge».
Équipé dun simple sac à dos contenant sa presse à plantes, le Paradis perdu de Milton, et un Nouveau Testament, il part donc, littéralement enchanté par lidée de ce rapport direct à la nature. Notant faits et circonstances, il rapporte ses surprises, ses émotions, en un ensemble dobservations et de sensations qui ne relève jamais de lexercice littéraire, mais de la sobriété dun journal rendant parfaitement lenchantement des paysages, la progression et le sentiment de liberté de lhomme aux prises avec lespace américain. Un contact charnel avec la « divine beauté » dune nature sauvage encore intacte. John Muir marche pour sétonner, parle de « pèlerinage floral », se dit aux anges lorsque se combinent « les joies dune eau fraîche, dune ombre fraîche et de plantes rares ». Il note le chant des oiseaux, se montre très sensible aux variations de la tonalité des vents, parcourt des « kilomètres de beauté », même si tout nest pas toujours facile, comme lorsquil sagit de traverser des fouillis de ronces. « On nest pas seulement griffé à travers ses vêtements mais coincé, immobilisé. Les longues tiges dentées sabattent sur vous comme autant de bras vivants et cruels: plus vous vous débattez, plus vous vous empêtrez irrémédiablement et plus vos blessures saggravent et se multiplient ». Et puis il y a la faim, la soif, les serpents à sonnette, les mauvaises rencontres, !es nuits passées à la belle étoile, à camper parmi des tombes ou à dormir à flanc de colline en compagnie d« escadrons de moustiques affamés » ou « de gros coléoptères aux pattes piquantes » venant courir sur les mains et le visage. Mais que de découvertes ! Du champ de coton « Je métais figuré quun champ de coton en fleur était quelque chose de magnifique, mais le coton est une plante sans finesse, désordonnée, traînante, qui a lair malheureux, et bien moins belle quun champ de pommes de terre » aux premières vraies montagnes, au premier bananier, au premier palmier... Mais terrassé par une maladie de type paludéen, John Muir ne pourra poursuivre son voyage vers lAmérique du Sud rêve quil ne réalisera que 44 ans plus tard , et devra se contenter dun bref séjour à Cuba.
Lire ce journal, cest senfoncer dans le paysage, sentir un climat, souvrir à la beauté de linconnu tout comme aux tristes réalités des séquelles de la guerre de Sécession. Cest adhérer avec jubilation et sensualité à ce qui est. Cest comprendre que nous ne sommes pas les propriétaires du monde que nous habitons, que la Nature « a pour objet le bonheur de chaque plante, chaque animal et non pas le bonheur dun seul »,
« Monseigneur lhomme ». Puissions-nous, alors que déforestation, pollution et trou dans la couche dozone mettent en danger la planète, trouver dans cet ouvrage, matière à réflexion, à sursaut et à rêves, comme John Muir, imaginant le chant des fleurs, la mélodie ondoyante et rythmée « formée par les voix dune infinité de pétales et de pistils parfaitement accordés ».
Le Matricule des anges n° 78, Richard Blin
Durant deux ans, de 1867 à 1869, le célèbre botaniste, John Muir a exploré les contrées sauvages dune Amérique encore peu industrialisée. Cette excursion botanique lui a permis détudier et de collecter des spécimens de la flore des régions traversées. Choisissant délibérément les sentiers les moins empruntés, dormant souvent à la belle étoile, John Muir a marché des forêts du Kentucky à la Floride, rejoignant ensuite la Californie. Enthousiaste, il nous communique son émerveillement face à luvre de la nature dont il observe les fruits avec respect.
Partant dIndianapolis, il rejoint les Monts du Cumberland. Les francs-tireurs errent sur les plateaux à la recherche de quelques méfaits à commettre. John Muir se dégage avec naturel des situations qui pourraient savérer dangereuses, usant de son dénuement et de son sens de la diplomatie comme bouclier. La guerre de Sécession marque de son empreinte Savannah et les grandes plantations. Les esclaves libérés vivent dans la misère, établissant leur campement dans les marécages de Floride ou de la Louisiane. Des familles de planteurs lui offrent lhospitalité mais bien souvent, il dort « dans le grand dortoir de la vaste nuit » en compagnie des arbres et des plantes.
A côté de Savannah, il campe dans le cimetière de Bonaventure, érigeant un rempart de végétation, dormant dans une hutte improvisée pendant quelques nuits. Les tombes noyées dans la végétation le préservent des mauvaises rencontres et deviennent les sentinelles de son havre de paix. « Les vents sont pleins de sons étranges, qui vous font vous sentir bien loin des gens, des plantes et des champs généraux de votre lieu dorigine. La nuit descend, et je suis habité dun sentiment de solitude indescriptible. »
Marchant droit devant lui, il passe des forêts tempérées traversées de torrents impétueux aux mangroves infestées dalligators. Le récit, un journal de bord contient les impressions de John Muir griffonnées dans limmédiateté. Les paragraphes sont des instantanés, un état des lieux des merveilles naturelles. Atteint dune fièvre dangereuse, il reste alité quelques semaines avant de rejoindre Cuba. Il découvre une ville pleine de bruits et de couleurs. « Je me trouvais donc bel et bien dans lun des heureux pays de mes rêves, la plus belle île des Antilles. »
Ne se départissant jamais de son enthousiasme, il rejette néanmoins les centres urbains, et lors dune escale à New York, il nentre pas dans la ville, restant aux abords du port.
Le récit, mâtiné de réflexions personnelles, se clôt en Californie. Dautres voyages et découvertes lattendent.
« Quinze Cent kilomètres à pied », texte enthousiaste, rend compte du premier voyage de John Muir qui le mènera aux quatre coins du globe. Fenêtre ouverte sur le passé, le récit agrémenté de quelques images, dont des croquis de lauteur est une ode à la nature et à sa beauté préservée.
« Personne, toutefois, vu la rapidité avec laquelle notre époque avance ne peut dire jusquà quel point notre planète sera finalement soumise à la volonté de lhomme. »
Alexandra Morardet, ARTE
LA TRÈS LONGUE MARCHE, Par Charlie Buffet, Le Monde, 1er décembre 2006.
Le 1er septembre 1867, un jeune naturaliste exalté se met en route à travers les Etats-Unis, son nouveau pays, vers les "jardins sauvages du sud". Quittant la région des Grands Lacs, il est prêt à marcher "mille miles" jusqu'où poussent les plantes extraordinaires : la Floride, le golfe du Mexique et peut-être, au-delà, les jungles d'Amazonie.
Qui est ce piéton de grand large ? Un drôle de spécimen : John Muir, 29 ans, laisse pousser sa barbe comme un buisson sur son visage d'amoureux de la nature. Tournant le dos à la civilisation, il traverse Louisville, les yeux sur sa boussole, "sans dire un mot à âme qui vive". Passé les faubourgs, il atteint la verte forêt. Alors seulement, à l'ombre des grands chênes du Kentucky, il se pose, étale sa carte pour tracer les grandes lignes de son voyage : "Aller droit devant moi, approximativement au sud, par le chemin le plus sauvage, promettant les plus vastes étendues de forêt vierge."
Là, ou peut-être était-ce le soir dans une auberge délabrée, il sort son carnet et décrit les arbres en majesté : "Entre les berceaux de feuillage et les cavernes de leurs longues branches se nichent de superbes poches d'ombre, et chaque arbre paraît doté d'une double ration de vie, puissante, exubérante." Ce carnet écrit en marchant est le pense-bête d'un esprit scientifique, curieux. Plein de croquis de plantes ou de paysages, il n'est pas destiné à être publié, et ne le sera que cinquante ans après la mort de John Muir (1). Mais la poésie des observations, l'art de l'ellipse, l'intensité des rencontres, et surtout son ambition insensée, en font un précipité littéraire.
Né en 1838 en Ecosse, John Muir a émigré à 11 ans avec sa famille et connu l'adolescence d'un fils de fermier du Wisconsin. Après des études de botanique, il sillonne les forêts, sa presse à plantes sur le dos. Il aime vagabonder, dormir sous les étoiles, sentir le soleil neuf, boire la rosée de son vêtement, marcher jusqu'à 80 kilomètres par jour. Il hait la ville autant qu'il aime la nature. A Chicago, il herborise. A New York, il passe plusieurs jours dans le port sans oser marcher jusqu'à Central Park de peur de se perdre.
FLUX ET REFLUX DE LA NATURE
Au début de l'année 1867, John Muir travaillait dans une fabrique à Indianapolis. Il a failli perdre la vue dans un accident. Lors de son long confinement en chambre obscure, il a pensé aux flux et reflux de la nature et "aux marées dans les affaires des hommes". Il part vers le sud sans savoir si le voile qui brouille sa vue se lèvera jamais.
Revenu des ténèbres, Muir sait le prix de ce qui est vu et n'en perd pas une miette. Il voit un "négrillon" sur un cheval blanc aux jambes d'échassier, plus loin, la Schankria, ou ronce sensitive, qui se rétracte sous les coups comme les frères humains victimes de taquineries. Il est avide de saisir l'insaisissable, la personnalité des plantes, et même les sensations des minéraux : "Pourquoi la matière organisée sous forme minérale ne serait-elle pas capable de sensations d'un type dont nous, dans notre perfection aveugle et obstinée, ne pouvons pas avoir la moindre idée ?" Des années plus tard, ayant fait fortune en Californie, il aura le premier l'intuition du rôle des glaciers dans la formation des reliefs du Yosemite.
Son Amérique, vidée par la guerre de Sécession, a un parfum d'Afrique. C'est un "pays bizarre" où les pillards rôdent, les Noirs sont souvent hospitaliers et les Blancs méfiants. En chemin, il souffre de violents accès de solitude. Il est capable de lyrisme quand il s'enflamme pour les "inventions divines". Il porte une Bible dans son sac et la cite souvent, mais le premier palmier nain lui a "dit des choses plus importantes que je n'en ai jamais entendu d'un prêtre de l'espèce humaine". Son obsession de comprendre les ressorts de la Création imprègne chaque page du journal.
Au moment même où David Livingstone, son compatriote de vingt-cinq ans son aîné, se perd dans le continent noir, John Muir patauge dans des marais infestés de moustiques, en Floride. Le 23 octobre, il s'effondre sur un chemin, victime d'une crise de paludisme, et regagne à demi inconscient la maison de l'homme qui l'héberge et le sauve. Pendant presque trois mois, son journal est muet. Très affaibli, il s'embarque encore pour Cuba, mais renonce à poursuivre jusqu'à l'Amazonie.
John Muir a vécu la plus grande partie de sa vie en Californie. A 50 ans, tournant le dos à une vie de labeur, il a repris la route, vers l'Alaska (2). Il a dédié ses dernières années à la défense de la nature sauvage, cause à laquelle il avait converti le président Theodore Roosevelt. Il est aujourd'hui, outre-Atlantique, une icône des "préservationnistes". Ce premier livre révèle que sous la barbe du prophète écolo se cachait un écrivain.
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(1) John Muir est mort en 1914 ; 1 000 Miles Journey to the Gulf a été publié aux Etats-Unis en 1916, et aujourd'hui seulement en France. (2) Voyages en Alaska, Payot, 1995.
On commence à connaître le grand écrivain naturaliste américain John Muir (Écosse, 1838), et ses magnifiques souvenirs d'enfance, ou son récit d'un été passé dans la Sierra. Quinze cents kilomètres à pied à travers l'Amérique est le journal qu'il a tenu, en 1868-1869, entre l'Indiana et Cuba, via le Kentucky, le Tennessee, la Géorgie et la Floride. Muir se déplace à pied, muni d'un baluchon et de sa planche de naturaliste. Il dort chez l'habitant, ou à la belle étoile. On visite avec lui un Sud parfois misérable, encore marqué par la guerre, parcouru par des bandes de voleurs de grand chemin ; on dort dans le cimetière de Savannah, qui lui inspire une belle méditation sur les beautés de la mort ; on visite la Havane d'il y a cent ans. Plus que par les hommes, Muir est inspiré par la nature, qu'il peint avec émerveillement, dans un style d'une admirable limpicité. La description du Yosemite Park qui clôt le livre est un morceau d'anthologie.
Christophe Mercier, Le Figaro, 23 novembre 2006
 
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