|
 |


Ludvig Holberg, Le Voyage souterrain de Niels Klim, éditions José Corti.
De ce Danois passionné de Molière dont il conservera l'esprit satirique pour écrire de nombreuses pièces de théâtre, très populaires de son vivant, la culture européenne retient surtout le Voyage souterrain de Niels Klim. Cette uvre, écrite en latin, d'abord publiée anonymement et à l'étranger Holberg craignait les foudres du public fut immédiatement traduite en français, danois, allemand, anglais, suédois et hongrois. Il faudra attendre la jolie collection "Voyages imaginaires" d'André Bay chez Stock pour lire la traduction française (1949), épuisée depuis longtemps.
Gulliver en bon marin découvrait les territoires lilliputiens par voie maritime, Niels, lui, chute dans une étrange galaxie, sorte de système réduit de la nôtre située dans les entrailles de la terre. Toutes sortes d'aventures lui font pénétrer les arcanes qui régissent ces étranges créatures végétales à la morale en miroir inversé de la nôtre. Les êtres les plus doués par exemple sont ceux dont l'esprit est le plus lent. Holberg s'en donne à cur joie pour régler ses comptes avec la religion, la justice et, fin connaisseur des us et coutumes de l'Europe toute entière de son temps il a beaucoup voyagé, en France notamment , il s'en moque avec humour, parfois même avec sarcasmes, selon que le sujet le touche plus particulièrement (on sent parfois la fibre du métaphysicien ou du juriste vibrer dans les remarques acerbes de son héros).
L'édition de Stock reprenait en la révisant la traduction d'Eléazar de Mauvillon, publiée l'année même de la parution de Niels (1741). La nôtre se propose de présenter pour la première fois,la traduction française de l'édition en danois (qui fait aujourd'hui autorité dans le pays de Holberg).

En lan mille six cent soixante-quatre, lorsque jeus passé mes examens à luniversité de Copenhague et obtenu la mention laudabilis en théologie comme en philosophie, je fis mes préparatifs pour retourner dans mon pays natal, et embarquai à destination de Bergen, en Norvège. Jétais pourvu de certificats excellents, mais dépourvu dargent, sort commun à la plupart des autres étudiants norvégiens qui, en général, reviennent la bourse plate du Temple des Muses. Le vent nous était favorable, et après six jours dune paisible navigation, nous arrivâmes à Bergen, ma ville natale.
Plus instruit, mais pas plus riche, je nen dus pas moins vivre quelque temps des subventions de mes parents et de mes proches. Même un peu mendiant pour lheure, je refusai de passer mon temps à ne rien faire ; et pour approfondir mes connaissances dûment acquises en sciences physiques, je décidai dexaminer de plus près la physionomie du pays et de son relief, et commençai dès lors à errer aux quatre coins de la province. Pas de rocher trop escarpé que je ne tente descalader ; pas de crevasse assez profonde et sinistre que je ne veuille explorer : pourquoi ny trouverais-je pas de quoi nourrir lattention et les hypothèses dun érudit en sciences de la Nature.
Car il est certain que dans ma patrie, des faits dont nous-mêmes nous ignorons tout susciteraient dans le monde savant des dissertations infinies et nourriraient linsatiable curiosité des médecins sils en étaient connus en France, en Italie, en Allemagne ou dans tout autre lopin de terre propice aux miracles, et sen prévalant.
Phénomène demblée parmi les plus étranges, une crevasse souvrait au sommet dune montagne que les habitants appelaient « la girouette ». Il en émane de temps en temps une sorte de vent doux, nullement désagréable, comme si le gouffre, happant lair puis le rechassant, soupirait profondément. Belle occasion pour divers savants de Bergen dont le célèbre Abelin et le très consciencieux Maître Edvard, doyen de lécole latine dencourager leurs compatriotes à cerner lénigme de plus près, eux-mêmes trop vieux et trop faibles pour le faire. Elle leur paraissait dautant plus requérir la méditation que par moments, lair expulsé était repompé avec violence, comme chez un homme qui ronfle.
Les encouragements de ces maîtres comme mes propres inclinations me firent méditer une descente dans cette crevasse. Je fis part de mes intentions à quelques bons amis, qui nen pensèrent rien, sinon quil fallait être à la fois fou et désespéré pour tenter une chose pareille. Mais leur réprobation, au lieu de me dissuader mencouragea davantage. Malgré les risques, jétais naturellement attiré par les sciences de la Nature, et ma situation calamiteuse dalors ne faisait rien pour men détourner. Démuni, je supportais de moins en moins la miséricorde ; et puisque le spectre de la pauvreté semblait durablement brandi au-dessus de ma tête, je voyais closes devant moi toutes les portes de la gloire et de lascension dans ma patrie, à moins que je ne me les ouvre, au prix de quelque prodige.
Jétais fermement décidé : je fis mes préparatifs pour lexpédition. Et cest par beau temps clair, au lever du soleil, quun jeudi je partis dans lidée davoir mené ma ma tâche à bien. Si javais su alors que, tel un nouveau Phaéton, jallais être
Saisi par la tourmente
Dune tornade sifflante
puis précipité sur une autre planète, et ne devais revoir ni ma patrie ni mes amis avant dix années mouvementées !

Parue en latin, anonymement, en 1741, luvre dHolberg fut immédiatement appréciée et traduite en plusieurs langues. Le «Molière du Nord» se livre ici, à une critique acerbe de son temps. Les aventures de Niels nous entraînent dans les profondeurs de la terre où, à la lumière dune imagination burlesque et dune ironie ravageuse, cest un miroir de la morale des hommes qui nous est tendu...
Le Temps, Rose-Marie Pagnard, 3/4 mars 2001
Ludvig Holberg se révèle piquant et dénonce son époque en détaillant les murs des habitants souterrains. Il arrive que les coups poertés sonnent encore juste aujourd'hui, ce qui donne sa modernité à un texte qui comporte aussi quelques longueurs.
Benoît Broyart, Le Matricule des Anges N°35, été 2001.

 
|
|