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Pourquoi Trois fées des mers ? Le pari qui est à lorigine de ce livre était de donner trois récits, aussi différents que possible, construits autour dun même personnage légendaire.
En choisissant le texte dAlphonse Karr (1808-1890), Les Fées de la mer, nous avons pris le parti de proposer pour point de départ un conte dauteur qui ait le mérite dunir la tradition française du conte littéraire revue par le romantisme et un humour déjà surréaliste ; avec La groach de lîle du Lok dÉmile Souvestre (1806-1854), nous avons un conte populaire réinterprété, intéressant par la transition entre le travail littéraire, lui-même influencé par le souci de retour à une origine bretonne par le français, et le conte populaire ; avec La Seraine de la Fresnaye de Paul Sébillot (1846-1918), nous avons lun des exemples les plus parfaits de conte populaire pur, remarquable par cette poésie simple et limpide que Nerval admirait dans les contes du Valois.
Le texte de Sébillot sinscrivant dans un très bel ensemble de contes de fées des mers, nous nous sommes efforcés de placer ceux du présent recueil sur une sorte darrière-fond constitué par ses récits de fées des houles.
Le but du jeu nétait pas seulement de rendre vie à des textes oubliés, dune grande beauté, mais de les mettre en résonance et de donner envie au lecteur de se livrer à la recherche des mystérieux jeux de miroirs qui les font se répondre.
Ce volume contient :
Les fées de la mer, dAlphonse Karr
La groach de lîle du Lok, dÉmile Souvestre
La seraine de la Fresnaye, de Paul Sébillot
Postface de Françoise Morvan et dossier complémentaire
I. Du texte littéraire au conte populaire
II. Les fées des houles et la seraine
III. Paul Sébillot :
Les fées de la mer et les marins
Les fées des houles
La houle Cosseu
Les fées de Lûla.

Un jeune homme était assis dans un coin dune salle dauberge, et avait devant lui un excellent souper auquel il ne touchait pas, tant il était préoccupé. Un autre homme, dans un autre coin, aurait volontiers donné toute son attention à un bon repas, mais laubergiste ne lui apportait rien.
Tout à coup il regarda le jeune homme qui soupait, eut lair de le reconnaître, se leva et échangea avec lui quelques paroles qui nexcitèrent pas lattention des autres convives, jusquau moment où le jeune homme qui avait à souper et navait pas faim dit à celui qui avait faim et qui navait pas à souper :
"Hélas ! mon cher monsieur, chacun a ses chagrins ; et si comme moi, vous aviez votre amante changée en poisson rouge
"
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Mais ce récit peut sembler obscur, et je vais le reprendre plus loin.
Il y avait une fois, sur les côtes de Normandie, au bord de la mer, une pauvre cabane couverte de chaume. Cette cabane appartenait à un pêcheur qui lhabitait avec sa femme et son fils. Lameublement nen était pas somptueux : les lits étaient faits de fougère arrachée sur la lisière des bois. Le père Laurent, le pêcheur, était habile dans son métier ; personne ne faisait et ne raccommodait mieux les flets ; personne ne disait mieux, au coucher du soleil, quel temps il devait faire le lendemain. Malheureusement il nétait plus jeune, et les fatigues et la misère lavaient affaibli. Son fils André était fort et courageux, il avait un cur excellent ; cétait pour ses pauvres parents lespoir et la sécurité de leur vieillesse.
Un matin, André, qui était allé chercher des homards sous les rochers, revint avec une petite fille quil avait trouvée couchée et endormie sur un lit dherbes marines. Elle était si petite quelle ne parlait pas encore. Marthe, la mère dAndré, chercha longtemps à qui pouvait appartenir ce pauvre enfant abandonné ; elle fit dire dans tout le pays quon avait trouvé un enfant ; mais, personne ne se présentant pour le réclamer, Marthe dit : "Cest Dieu qui me lenvoie" ; et, de ce jour, la petite fille devint lenfant de la maison. On lappela Marie, doux et charmant nom fait avec les lettres du mot aimer. Elle grandit avec eux, appelant André son frère, et le père Laurent et sa femme son père et sa mère.
Cependant, les jours et les années se succédaient. On nétait pas bien riche dans la cabane couverte de chaume. On avait quelquefois bien du mal à gagner le pain nécessaire ; mais on saimait bien, on était uni. André aidait son père, et promettait dêtre un jour un bon pêcheur. On était heureux.

Humour et critique sociale chez Karr, poésie chez Souvestre, fidélité à loralité chez Sébillot : au-delà de la façon personnelle de conter, on retrouve dans ces trois textes les motifs éternels de limaginaire populaire, quête du mari (ou de la femme) perdu(e), objets enchantés bénéfiques, métamorphoses. Un moment dévasion de qualité.
C.S., Inter CDI, janvier/février 1999.
Le jeune Karr fréquenta Nodier et Nerval, et il donne dans les Fées des mers une fantaisie qui, dans lesprit primesautier des années 1830, brode très librement sur le thème de la sirène. Son récit est [typique] dun certain romantisme bohème, il mélange allègrement les registres et pimente les aventures de plaisanteries représentatives de lesprit de révolte contre les poncifs du classicisme exsangue de son temps ; sans doute nest-ce pas un hasard sil a péché sa sirène sur les bords de la Manche plutôt que dans les eaux du détroit de Messine. (...)
Patrick Cassou, Le Mensuel littéraire et poétique, novembre 1998.
En nous donnant La seraine de la Fresnaye, Sébillot a laissé un texte finalement bien plus riche et plus touchant que ceux de Karr et de Souvestre. Dautres lecteurs seront peut-être dun avis différent(...). mais il reste que cétait une bonne idée de réunir ces trois auteurs sous un même titre car leur proximité inattendue suscite la réflexion sur ce quest le conte, et sur ce quest écrire ou transcrire.
Jean-Louis Le Quellec, La Mandragore, N°3, décembre 1998.

 
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