Les Techniciens du sacré :
     Une anthologie établie par Jerome Rothenberg
     version française établie par Yves di Manno,
     collection Merveilleux n°35


     Chants maoris ou altaïques, cérémonies indiennes, épopées et louanges d’Afrique, hymnes d’Egypte ou du Pérou, cosmogonies d’Asie centrale, du pays Dogon, d’Australie, légendes d’Irlande et de Chine, inscriptions sumériennes, rites de possession, définitions aztèques, « poèmes en prose » esquimaux... Les Techniciens du sacré présentent tout d’abord un panorama divers et cohérent, un corpus exemplaire de textes « traditionnels », de toutes provenances géographiques et temporelles. Mais loin de s’en tenir à une approche strictement documentaire, Jerome Rothenberg a composé son ouvrage comme une anthologie « active », inscrite dans le présent, développant au fil de nombreux Commentaires, un singulier parallèle entre ces textes immémoriaux et la poésie du XXe siècle.

    Selon lui, les diverses révolutions modernes ont en effet replacé les créateurs (et singulièrement les poètes) dans une posture qui n’est pas sans équivalent — au moins à titre analogique — avec celle des chanteurs, chamans ou devins des sociétés dites « sans écriture », en leur confiant le soin d’arpenter les domaines que recouvre la part obscure du langage : le rêve, les visions, la parole des morts...

     Composé au beau milieu de la grande tornade utopique et rebelle des années 1960, ce livre a eu outre-Atlantique une influence notable sur la poésie de son temps. La version qu’en propose Yves di Manno rouvre aujourd’hui ce débat, dans le contexte français.


L’auteur :

Né à New York en 1931, Jerome Rothenberg est l’un des poètes majeurs de sa génération. Auteur de nombreux recueils — dont Poems for the Game of Silence (1971), Poland/1931 (1974), Khurbn (1989), The Lorca Variations (1993), A Book of Witness (2002) — il a également assemblé, outre Les Techniciens du sacré, une dizaine d’anthologies qui proposent une relecture d’ensemble de la poésie du monde entier, dans une perspective contemporaine.
Quelques poèmes en ligne, sur son blog :
http://poemsandpoetics.blogspot.com/2008/06/15-antiphonals-for-haroldo-de-campos.html


Le traducteur :

Né en 1954, Yves di Manno, poète, dirige la collection Poésie/Flammarion. Traducteur (entre autres de William Carlos Williams, Robert Duncan, George Oppen, Jerome Rothenberg et Ezra Pound), il collabore à diverses revues, dont Action Poétique.















Un article dans l'Humanité
Une rencontre de Jerome Rothenberg avec Anne Pitteloup, pour Le Courrier, Genève
Une analyse d'Auxemery, dans La revue des Ressources.org
Un entretien entre Marta Krol et Jerome Rothenberg, Matricule des Anges, Mai 2008.
Un article de Florence Trocmé dans Poezibao
Un article de Marie Etienne dans La Quinzaine Littéraire
Les Mardis littéraire de Pascale Casanova : sur le site de France Culture

Une anthologie de Jerome Rothenberg, Les Techniciens du sacré, avec un corpus de textes dits «  traditionnels », de toutes provenances : chants maoris, altaïques, cérémonies indiennes, épopées et louanges d’Afrique, hymnes d’Égypte, du Pérou, livres sacrés, cosmogonies d’Asie ou du pays Dogon, légendes d’univers distincts, de l’Irlande à la Chine et bien d’autres inscriptions, définitions ou poèmes de prose…, dans une version française d’Yves di Manno, qui ne se contente pas de « traduire », qui incorpore à l’ensemble initial des textes autres, de sources différentes, proches ou non, ce qui transforme ce livre en une entreprise complexe de lectures communes, comme à une seule source, de nos cultures et des relations du monde des hommes avec eux-mêmes ; à quoi s’ajoutent les interventions de Jerome Rothenberg qui mène une sorte d’enquête véritable et passionnante, sur les rapports éventuels, souterrains, masqués ou mis à l’écart, mais en quelque sorte invariants, entre ces types d’écritures et d’oralité et les poèmes de notre modernité.

H.D., l’Humanité, 21 février 2008


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RENCONTRE avec Jerome Rothenberg, par Anne Pitteloup, Le Courrier, 7 mars 2008.

Prophète des avant-gardes poétiques, Jerome Rothenberg était à Genève à l'occasion de la parution en français de son anthologie «Les Techniciens du sacré», 40 ans après sa sortie aux Etats-Unis.


Tout de noir vêtu, barbe blanche, voix posée et regard souriant: mardi soir, dans la petite salle de l'Ecurie, à Genève, Jerome Rothenberg mêlait ses poèmes à des textes surgis du fond des âges. Peu à peu, le public s'est retrouvé ensorcelé par des vers répétitifs, le rythme de la parole et du silence parfois heurté de maracas, la beauté mystérieuse de sons dénués de signification, des psalmodies à la frontières du chant où les sonorités amérindiennes se marient à l'anglais. C'est que pour l'inventeur de la notion d'«ethnopoésie», né à New York en 1931, les poètes sont des chamans, qui arpentent les domaines de l'invisible et la part obscure du langage pour entrer en contact avec le rêve, les visions, la parole des morts. 
Cette intuition fonde sa démarche poétique. Elle est au coeur des Techniciens du sacré, vaste corpus de textes dits «traditionnels» provenant de diverses époques et contrées, paru aux Etats-Unis en 1968. Dans cette première anthologie fondatrice, Jerome Rothenberg repose la question des origines à la lumière de la révolution artistique des années 1960-1970: au fil de lumineux «Commentaires», il situe ces oeuvres dans leur contexte et trace des parallèles avec les formes les plus expérimentales de la poésie contemporaine. C'est à l'occasion de la traduction française de ce livre culte, aux Editions José Corti, que le poète avait fait le détour par Genève, invité par l'association de poésie sonore Roaratorio et la Cave 12 avant une tournée parisienne.

RÉVOLUTION POÉTIQUE



A sa sortie aux Etats-Unis au beau milieu de la tempête utopique des années 1960,
Les Techniciens du sacré rencontre un écho considérable – «à ma grande surprise», confesse avec modestie Jerome Rothenberg, rencontré à la veille de sa performance en compagnie de son épouse Diane, anthropologue. «Le livre n'a jamais été épuisé. En quarante ans, il a dû s'écouler 100 000 exemplaires. Pour de la poésie, c'est énorme.» Dans les premières décennies du XXe siècle, les expérimentations poétiques de Blaise Cendrars, de Tristan Tzara et des surréalistes ont remis en cause de manière radicale la pensée rationaliste, faisant exploser les règles et les conventions poétiques et ouvrant un espace mental que les générations suivantes ont continué d'explorer. Dans les années 1960, «la poésie était en train de changer, se souvient Rothenberg. On tentait de décrire et d'imaginer le monde à travers le langage, associé à la danse, à la musique, à l'image, etc.» Les Techniciens du sacré ont contribué à cette redéfinition du champ poétique, en l'ouvrant à des modes d'écriture et de pensée qui lui étaient étrangers. «Une fois que l'art eut commencé à s'ouvrir, tout devint possible, dit simplement Jerome Rothenberg. Ma grande découverte a été de voir que la nouveauté était aussi présente dans la poésie ancienne.» 
L'ouvrage rassemble chants maoris et altaïques, épopées africaines, rituels indiens, cosmogonies d'Australie ou d'Asie, chants d'Egypte et d'Amérique latine, légendes irlandaises et chinoises, inscriptions sumériennes, poèmes esquimaux, définitions aztèques, rites de possession... «Cette anthologie avait aussi une dimension politique, confie Rothenberg. C'était une manière de remettre en question l'idée de supériorité culturelle de l'Occident, de lutter contre son impérialisme.» Et de préciser que le terme poésie primitive ne signifie pas élémentaire, et ne sous-entend aucune hiérarchie: «Cette poésie est au contraire très complexe, et elle n'est ni plus ni moins évoluée que la poésie occidentale, ni d'ailleurs forcément plus ancienne: beaucoup de ces poètes sont nos contemporains.» Au Japon, dans les deux Amériques ou chez les Indiens Seneca, avec lesquels le couple a vécu deux ans, «tous les chamans que nous avons rencontré sont des intellectuels et des gens très cultivés», ajoute Diane Rothenberg. «De grands lecteurs, très conscients de ce qu'ils font.»




L
'EXPÉRIENCE DU SACRÉ



Selon la définition du comparatiste des religions Mircea Eliade, les chamans sont ceux qui maîtrisent les techniques du sacré. «Le chamanisme est un usage du langage, explique Rothenberg. Par les mots, on touche des zones de l'expérience humaine considérées comme sacrées.» Le chaman, poète et voyant, disparaît au moment du chant, devenant le récepteur d'une voix antérieure, extérieure à lui. «Ecrire révèle, dans la matière même du langage, une terre et des voix inconnues qui ne peuvent surgir que dans l'oubli, l'abolition de soi», note le traducteur français Yves di Manno dans la postface. «Ce qui fait aussi du poème le récit d'une expérience – d'un passage dans la trame d'une langue et d'un temps suspendu.» 
Ainsi depuis toujours, le travail poétique témoigne d'expériences auxquelles les humains se sont frottés, avec les outils du langage, afin d'éclairer le mystère dont ils émergent. «Le sacré est présent dans toutes les cultures du monde, relève Jerome Rothenberg. C'est une utopie, mais notre société pourrait apprendre beaucoup des cultures 'primitives': qu'elles soient pacifiques ou non, ce que ces sociétés font avec la langue est passionnant. Leur poésie suggère des façons de se comporter dans le présent.»




TRADUIRE LE RITUEL


Liés au sacré, la plupart des textes et poèmes de l'anthologie sont des scénarios pour des rituels: traduire uniquement leur signification ne suffit pas à transmettre «tout ce qui se passe au niveau du langage et de la structure de ces poèmes», explique Jerome Rothenberg. «Il me semblait important que la traduction ne se concentre pas seulement sur les mots, mais aussi sur les répétitions, le chant, les instruments, les sons purs, qui n'ont pas de sens. J'ai essayé de tenir compte de tous ces éléments, de trouver des équivalents avec des sons anglais.» Une tentative de «traduction totale», glisse-t-il. Sa propre poésie est immergée dans ce monde plus vaste, plus ancien; pour lui, le texte est une partition: «Je travaille beaucoup sur le rythme dans la parole; au moment où j'écris, je porte une grande attention à la manière dont le son s'arrête, au silence qui surgit.»




Un peu de désordre

Aujourd'hui, la poésie aux Etats-Unis est «tranquille», estime Jerome Rothenberg. «Considérer les poètes comme des voyants, des chamans, ne fait pas partie du vocabulaire. Il sera intéressant de voir quelle sera la réception des
Techniciens du sacré en France.» En accord avec Rothenberg, qui voit dans cette traduction une manière de «rendre quelque chose à la France», Yves di Manno a ajouté au corpus du matériel français. «C'est lui qui a proposé le projet à Corti, raconte le poète. Il était très enthousiaste. Il pensait que les Français étaient prêts pour ce livre.» Même si l'époque est différente, Yves di Manno espère que cette parution mettra un peu de «désordre» dans la poésie francophone, en éclairant l'équivalence entre «cette posture traditionnelle et celle du poète moderne, cherchant dans sa pratique (d'écriture) à creuser une béance susceptible d'accueillir une parole dont il ne sait rien d'avance».



Quelques titres.
Recueils personnels: "Poems for the Game of Silence" (1971), "Poland/1931" (1974), "A Book of Witness" (2002). 
Anthologies: "Shaking the Pumpkin" (poésie traditionnelle et contemporaine des Indiens d’Amérique du Nord), "America a Prophecy" (poésie expérimentale nord-américaine), "Poems for the Millenium" (anthologie de poésie expérimentale du XXe siècle), "A Big Jewish Book" (500 ans de poésie juive), "Symposium of the Whole" (recueil d’essais collectifs autour de l’ethnopoétique, coédité avec Diane Rothenberg). 
A paraître. 
"Poetics and polemics. Writing through", sélection de traductions et commentaires. 
Jerome Rothenberg a notamment traduit en anglais Paul Celan, Eugen Gomringer, Kurt Schwitters, Garcia Lorca ou Picasso. Il vit aujourd’hui en Californie et enseigne la littérature et les arts visuels à l’Université de San Diego.




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La parole poétique - son authenticité se mesure à son amplitude comme à sa profondeur : on l’apprécie, sous les formes diverses qu’elle est amenée à prendre, à l’envergure du compas mental de celui qui la prend en charge ; on la jauge à la densité des matériaux qu’elle va puiser dans les gouffres & les antres où se forge le noyau de toute expérience humaine. Jerome Rothenberg est un voyageur de l’universel qui sait, depuis longtemps(mais on en a enfin la preuve en notre langue), où aller puiser et sur quelles terres le forage sera fécond.

Le projet initial de son anthologie fut, à la fin de la décennie des années 60, de réunir des documents relevant de la poésie portée par les traditions tribales ou orales de toute origine, couvrant l’ensemble de la planète, en utilisant les travaux des anthropologues et des linguistes. Il ne s’agissait pas de livrer les documents bruts et de les juxtaposer, comme en une galerie de curiosités. Nous avions eu, chez nous, l’anthologie nègre de Cendrars, qui s’inscrivait dans ce type de démarche, en la dépassant toutefois, puisqu’elle était également en résonance avec le mouvement des avant-gardes artistiques du début du XXème siècle ; nous avions eu aussi plus tard dans le siècle, l’anthologie de Senghor, où la littérature trouvait son compte ainsi que la revendication politique (la préface de Sartre mettant l’accent sur ce point). L’entreprise de Rothenberg obéissait, elle, en un temps de doute sur l’ensemble de ce qui se présentait comme la civilisation (celle que l’Europe des Lumières avait initiée & que l’âge de l’industrie achevait) et de recherche d’efficacité de la parole poétique, à un double souci : de « confrontation » certes, entre les textes présentés, et dans une optique plus large que celle d’un florilège thématique (à détermination ou finalité ethnologique, esthétique ou politique), mais plus intensément de redéfinir ce que nous pourrions nommer les rapports du sens et de la forme. La vie des peuples autres (disons ainsi, pour ne pas employer les tristes qualificatifs de « primitifs » ou de « premiers ») fait une place essentielle aux rituels ; et tout rituel agit comme « modèle de mise en forme du sens & de l’énergie » ; il s’ensuit que la qualité requise pour la parole engagée dans le rituel est son efficacité.

Rothenberg développe, à partir de ces données, un certain nombre d’idées simples, qu’il faut rappeler. Il est d’abord avéré, à la lecture de ces textes, que la notion de langue « primitive » est une notion indue, syntaxe et lexique étant en chacune élaborés et suffisamment riches pour parer à tous les enjeux. Les étalons de valeur de civilisation ne dépendent absolument pas de l’évolution technologique que nous avons nommée « progrès », où la rapidité des échanges et de la « communication » tient lieu de savoir, et qui n’aboutit qu’à l’amoncellement de gadgets, d’instruments d’infantilisation et de propagation de la mort de masse ; au contraire, la technicité des peuples du monde est très diverse, puisque adaptée au milieu, au double sens de l’environnement écologique et géographique et des nécessités intérieures de la réalisation de soi : la « sacré » est alors ce qui permet la vie dans un contexte humain où chaque individu est en relation avec le tout du groupe auquel il appartient. Le poète (soit, étymologiquement, le « faiseur ») est alors, parmi les « techniciens du sacré » celui dont la parole formée fait le sens. Entendons : la forme fait le sens comme le sens induit la forme. Au-delà de la multiplicité des approches du réel selon la diversité géographique et historique, le « primitif », par la parole poétique, agit de façon complexe (investissant un réseau dense et chargé d’énergie), sur une réalité fort complexe elle aussi : pour le résident lambda de nos cités, un tapis de neige est un spectacle navrant ou disponible pour le plaisir ; pour un Esquimau c’est une des données essentielles du réel : sa simple description implique déjà des modes d’action diversifiés à fins multiples. Les lignes de sens de cette action se situent là où l’intelligence des choses et leur résonance sensible sont liées.

D’où le chant, sous ses formes variées de jaculation : du port de voix le plus direct & « naturel » à la déclamation, en passant par la modulation et la psalmodie. Ce qui pose le problème de la traduction sur un plan où le poète prend le relais de l’ethnologue : « Une anthologie telle que celle-ci est destinée par nature à offrir un assemblage de versions. » L’altération phonétique, par exemple, ne peut qu’être notée qu’avec de pauvres moyens. Les significations qui se greffent, par résonance interne au chant, sur le noyau de sens, comment les faire apparaître ? Le mouvement de la parole appliquée à épuiser ces implications multiples, comment le rendre ? Qu’est-ce qu’un « vers » ? Une « strophe » ? Très vite, se superpose le problème de l’unité de l’objet verbal qu’on nomme poème. Rothenberg distingue un premier facteur dans la présence de clés, de « constantes » à l’aune desquelles se mesure la pertinence d’un ensemble : son, rythme, noms, verbes, images prégnantes... Mais surtout, un ensemble séquentiel trouve son unité dans une conception de la réalité où les transformations des données opère. On voit ainsi que l’entreprise de Rothenberg n’est pas de l’ordre du catalogue de curiosités qu’on feuillette, mais engage une réflexion sur les voies & moyens, et les fins de toute parole poétique. L’idée du « transfert d’énergie » de l’auteur (avec toutes les réserves que cette notion nécessite, ou le « poète », ou le faiseur de « charme » -, comme on voudra, en se rappelant l’étymologie, toujours), on la trouve très exactement chez Olson, et elle est reprise, sous une modalité adaptée à un autre type de pratique, dans les préfaces de Denis Roche à ses Récits complets et à Éros énergumène. Ce transfert, c’est celui qu’opère le performer, du chaman, du conteur de théogonie, ou du pourvoyeur de sens, à l’auditeur, car il faut se mettre ici dans la peau de qui écoute pour voir, et non de qui lit pour entendre, et seulement comprendre.

Yves di Manno a accompli un travail de refonte véridique dans son adaptation de ce livre à notre langue. Cela supposait une communauté de vue et de voix entre l’auteur du livre et son traducteur ; celui-ci nous a donné, naguère, les preuves de sa compétence, avec Kambuja 1, où il s’appliquait à une transcription personnelle de textes cambodgiens. D’autre part, son édition des techniciens, offre un appareil de notes, ajoutées aux commentaires et aux notes originelles de l’ouvrage, où le lecteur (français, mais pas seulement) trouvera l’illustration de l’axiome de Rothenberg : la concordance des techniques d’articulation de la parole poétique des peuples éloignés dans le temps et dans l’espace - par quoi se manifeste l’esprit dans lequel le livre a été conçu, celui de l’ouverture, à double entente : débat ouvert, & embrassement du réel.

Rothenberg applique, pour ce faire, le système de la pensée analogique, et non analytique. Ce n’est pas la décomposition (analyser, c’est dissoudre) du chant en ses éléments (ordonnés, raisonnés) qui prime, amis les modes de manifestation de la parole. Exemples : improvisation des voix vaut autant pour le jazz ; rituels offrant divers angles d’attaque se retrouvent dans le concept de théâtre total ; et cette conception du « souffle » (conjonction corps-esprit), c’est encore celle du « vers projectif » olsonien (sans compter qu’une entreprise poétique comme Maximus se situe, clairement, dans la lignée du Gilgamesh). Et dans cette optique, on se souviendra qu’un Pound, pour introduire ses Cantos va chercher une version, par un auteur de la Renaissance, d’un chant homérique ; en foi de quoi, pour rendre l’extrait de textes Dogon, Di Manno utilise la version donnée par Leiris. Question de cohérence dans le propos tenu dans l’ouvrage, et sens de la communauté de vue que nous poursuivons, au-delà de nos différences. Et si Rothenberg cite en appendice Denise Levertov, Paul Blackburn ou David Antin, en échos aux textes ougaritiques ou mélanésiens, son traducteur complète par des mises en parallèle où interviennent Paul Louis Rossi ou Serge Pey (de magnifiques transcriptions de « chants de vision» du peyotl, dans la ... tradition - pourquoi ne pas user de ce terme - d’Artaud).

Le livre de Jerome Rothenberg, à mon sens, pour la littérature des Etats-Unis, s’inscrit dans une ligne où je note quelques dates-phares : la première édition de Feuilles d’Herbe, avec sa préface, où Whitman signifie l’acquisition de l’autonomie du poème spécifiquement américain ; le Kora in Hell, avec sa préface de 1918, où Williams fait la ligature, de son côté de l’Atlantique, avec les impératifs de la « modernité » ; l’entreprise des Cantos poundiens (et singulièrement ceux de Pise, où l’aède vient échouer sur les rivages du vieux Monde), avec la méthode « idéogrammatique », prélude à la conception « projective » d’Olson (qui gomme la déclamation rhétorique dont Pound était encore l’otage tragique). Les Techniciens du sacré est le livre porteur, lui, d’une vision synthétique, dont les autres livres de Jerome Rothenberg sont en quelque sorte le développement : un de ces ouvrages essentiels où les deux axes de l’espace et du temps se fécondent.
Auxemery, 28 avril 2008,
La Revue des Ressources.org

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Quarante ans après sa première édition aux États-Unis, paraît en français un livre singulier. Recueil imposant de textes issus des sociétés traditionnelles, il avait répondu, à l’époque, à un « désir de vie chargée de sens », « d’une vie vécue sur le plan de la poésie » de toute une génération. En défendant une thèse forte, celle de la ressemblance plurielle et multiforme, qu’explicite précisément la partie « Commentaires », entre la démarche des chamans, chanteurs ou guérisseurs, et celle des poètes du XXe siècle. Lors de leur séjour en France, nous avons rencontré Jerome Rothenberg et son épouse Diane, anthropologue, pour nous éclairer sur ce projet toujours en mouvement.

En quoi consisterait l’analogie entre la poésie des sociétés « primitives » et la poésie des avant-gardes du XXe siècle ? 

L
’important n’était pas tant pour moi de relever des ressemblances que de montrer que les acteurs des sociétés traditionnelles étaient eux aussi engagés dans une démarche poétique, et que c’était une démarche créative, qu’ils allaient vers des formes nouvelles. C’était un processus d’invention et de découvertes. Soudain, avec cette poésie « primitive, » des univers poétiques entiers, nouveaux, s’ouvraient à nous. C’étaient de nouvelles manières de pratiquer la poésie, non seulement par le sens, mais aussi par des supports nouveaux. 

La poésie d’aujourd’hui, cinquante ans plus tard, est-elle devenue matérialiste, étrangère au sacré ? 

Au contraire, je crois que la plupart des poètes d’aujourd’hui ont ce même désir d’une vie chargée de sens. Il est probable qu’il y ait eu désillusion par rapport à cette idée, mais ce n’est pas pour autant que la quête ait été abandonnée. 

Mais surtout, il n’est pas certain que ce dont traite la poésie primitive ne soit pas également matérialiste, à la base. Pour moi, le sacré ne relève pas du transcendantal ou du métaphysique. L’idée de la  transcendance m’intéresse peu. Il s’agit plutôt d’une attitude de questionnement, d’interrogation par rapport à la vie, la vie dans son expression la plus matérielle, concrète. Il est important de comprendre que ces traditions, dont on a tendance à penser qu’elle étaient dotées de certitudes, qu’elles étaient convaincues de la réalité et de l’évidence de leur existence, dans les faits ne l’étaient pa plus que nous. Je cite souvent ce chant indien : « Can this be real, can this be real, this life which I am living ? » 

Le sacré est-il à chercher non pas dans la motivation du poète, mais dans le résultat, sur le plan purement langagier ? 

La question centrale, par rapport au sacré, est bien celle du langage, et de la réalité : comment le langage représente-t-il la réalité Quel rapport entretient-il avec elle ? Il est important de comprendre à quel point le langage faisait partie de la démarche des peuple traditionnels. L’Indienne mazatèque Maria Sabina décrit son expérience chamanique comme étant essentiellement une expérience du langage. Après avoir utilisé un champignon hallucinogène, elli découvre « le livre du langage » (the book of language). Alors qu’elle ne savait ni lire ni écrire, ce livre, elle parvient à le lire. Elle accède à la guérison, et apprend à guérir les autres, par le langage. Cette fonction-là, nous ne la lui accordons plus. 

Sauf en psychanalyse ? 

(rires) Oui, peut-être. La différence est que le psychanalyste guérit le sujet en le faisant parler, alors que le chaman guérit les gens en parlant lui-même. 

Le sacré est-il donc une sorte de ressort sous-Jacent à l’élément langagier, ressort que la démarche poétique s’attache à découvrir et à faire fonctionner ? 

 Ce livre est paru un peu avant le mouvement de Language Poetry. Les poètes qui le représentaient (comme Charles Bernstein, Michael Palmer, Lyn Hejinian), une génération de quinze ans plus jeune que moi, croyaient avant tout en la centralité du langage. Ils mettent l’accent sur le langage, davantage que sur l’expérience. Mais pour moi, la démarche poétique associe au même titre l’expérience et le langage. Quant à la notion même du sacré, tous les poètes (y compris ceux qui me sont proches) ne le revendiquent certainement pas, sans qu’il soit absent de leur démarche. En fait, j’ai moi-même vécu et évolué quelque part entre les entreprises « expérientielles » de la Beat Generation, par exemple, et les postulats de la poésie littérale, et ma poésie se situe dans cette sphère-là, elle se tient entre les deux. Je me considérais en réalité comme étant lié à un ensemble encore plus étendu de poètes, non seulement aux États-Unis mais ailleurs dans le monde contemporain. 

Parlons de la notion d’unité... 

L’idée de l’unité de l’univers était très importante pour la Beat Generation (Ginsberg, Snyder, McClure, etc.) et autres poètes de l’époque. Nous étions habités par l’idée que dans les cérémonies anciennes, il y avait toujours cette tension à unir, à unifier les choses, à les considérer comme étant en harmonie universelle, et ce malgré les doutes existentiels omniprésents. Ce sentiment aussi que la vie elle-même était une, unifiée, que l’être humain n’était pas séparé du reste de l’univers. Nous partagions fortement cette conviction, mais elle n’est pas proprement poétique. Par exemple, c’est aussi ce qu’exprime à sa façon la théorie de Darwin. La question centrale était pour moi de savoir comment défendre une poétique du sacré dans un monde nécessairement séculier. 

Ne pensez-vous pas que cette idée soit aujourd’hui mise à mal... ? 

Je crois qu’elle a toujours été fragile et menacée, y compris à l’époque des sociétés traditionnelles. Et je pense qu’au contraire, elle a pu être renforcée par des découvertes scientifiques ; par exemple, le déchiffrement du code ADN plaide plutôt pour l’idée que nous sommes un avec la nature. Certains poètes ont ainsi véritablement célébré l’unité de la vie. Il y a une chose importante qui s’est passée, contemporaine au projet des Techniciens du sacré :  c’est l’avènement de la pensée écologique. Celle-ci a contribué à forger une fonction du poète comme défenseur de la vie. 

Je ne me considère pas excessivement optimiste, mais je crois qu’il reste possible de défendre l’idée de la relation entre l’homme et le monde, et de considérer qu’on peut encore sauver le monde de ce qui arriverait si on baissait les bras. Cette question dépasse bien sûr le domaine de la poésie : si la plupart des poètes que je connais s’en sentent concernés, elle regarde plus généralement tous les «thinking people ». Mais la question demeure entière de savoir si la poésie peut jouer un rôle dans cette interrogation fondamentale, et quelle poésie. Quelqu’un comme Gary Snyder était à la fois un porte-parole des mouvements écologistes, et poète, et je pense qu’on lui a confié cette fonction aussi parce qu’il était poète. Je ne trouve  pas nécessaire de rejeter l’idée d’une poésie politique, engagée. Même si ce que je fais n’est pas de la poésie politique, dans toute mon œuvre il y a une dimension d’engagement constante. Mais, je précise, je ne pense pas que ce soient seulement des formes poétiques qui me sont proches, qui sont à même d’agir sur le monde.

 
Quels étaient vos critères de choix des textes ? 

Je cherchais des textes qui m’apparaissaient à moi comme étant réellement de la poésie, c’est-à-dire comme porteurs d’interrogations, de doutes sur le réel. Car je crois, encore une fois, que l’essentiel, en poésie, est de poser des questions. Il s’agissait aussi de contrer ce stéréotype dont nous avons déjà parlé, selon lequel les peuples « primitifs » auraient une attitude naïve, pétrie de certitudes. Par ailleurs, je me suis beaucoup intéressé à des textes qui avaient des caractéristiques dérangeantes, qui pouvaient gêner mes contemporains (et qui dérangent encore aujourd’hui), par exemple par une expression inattendue de la sexualité. 

Comme dans « Le chant de la vulve d’Inana » de Sumer... 

 voilà, c’est ainsi que j’ai été à l’affût des textes surprenants, voire choquants, allant à rencontre de notre idée conventionnelle, sur les peuples « primitifs. » De la même façon, j’ai retenu des poèmes qui se moquaient ouvertement de valeurs établies, par exemple en tournant en dérision les divinités, en les présentant comme risibles. Ça, on ne s’y attend pas de la part des cultures traditionnelles. Or, de telles pratiques étaient non seulement autorisées, mais nécessaires : elles pouvaient se trouver au centre d’une culture. 

La nouvelle section dédiée à l’Europe pose la question du centre et de la marge de la littérature. 

Il ne faut pas oublier que beaucoup de textes issus par exemple des traditions africaines, asiatiques et amérindiennes se trouvaient déjà au centre de leur culture : les chamans, les chanteurs, étaient des personnes de première importance dans leur univers. En cela, leurs productions fonctionnaient de manière analogue à la littérature. Ces textes se transformaient au fil du temps : la transformation, la repri- se, était un élément essentiel. La poésie n’était pas une chose figée. Il a donc fallu que je prenne une décision quant à la section européenne : tenir compte seulement de l’aspect folklorique et anthropologique, ou inclure des textes reconnus comme littéraires, des textes majeurs, qui à mes yeux reprenaient, transformaient et prolongeaient des caractéristiques « primitives ». J’ai fait ce dernier choix, en sélec- tionnant des passages de Blake, de Rabelais ou de Shakespeare. 

Le sacré est-il cet élément profond et finalement politique qui ne se laisse pas digérer par des oppressions ou des dictatures de l’esprit, ce qui résiste à des manipulations de toute sorte de pouvoir ? Ainsi conçu, le sacré serait bien une affaire de technique, une matière qui se crée, qui se transmet et se manipule ? 

C’est bien ce que j’ai tenté d’exprimer dans Les Techniciens du sacré et dans mes autres livres. Le sacré ainsi défini se trouve dans les aspects les plus anciens et les plus profonds de toutes les cultures et chez tous les peuples. Aujourd’hui il est assailli de toutes parts ; les attaques viennent aussi bien du côté de la religion que du monde séculaire. Il s’agit d’un « esprit » tel que défini par Tristan Tzara, qui relève non seulement de l’imagination mais aussi des techniques nécessaires pour permettre à l’imagination de prendre une forme concrète et désentravée. Depuis les premiers poètes romantiques et encore aujourd’hui, la question centrale de la poésie est de savoir comment réserver les droits de l’imagination et du sacré à une époque et dans un contexte donné. 

Propos recueillis par Marta Krol (avec l'aide de Martyn Back),
LE MATRICULE DES ANGES N° 93, mai 2008

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De quoi s’agit-il : à l’origine d’un assez sidérant travail de collecte (...). Travail de collecte, de recension, de compilation, opéré par le poète américain Jerome Rothenberg depuis [quarante ans]. (...)
Un corpus de textes de toutes provenances géographiques et temporelles, comme on n’en a jamais vu en France. (...)

Mise en regard
[Selon Rothenberg], il y aurait un lien très étroit entre ces textes "traditionnels" et les recherches les plus actives de la poésie contemporaine.
Le livre est en effet construit en diptyque et la lecture doit absolument se pratiquer dans un aller et retour constant de l’avant à l’arrière des pages. Du corpus aux commentaires.
Je propose de décrire un de ces commentaires, pour bien faire comprendre de quoi il est question.
En regard des textes proposés sous le titre "Le Livre des évènements" à partir de la page 145 du corpus, Jerome Rothenberg donne en premier lieu, à partir de la page 544, ses sources (un de ses propres livres, intitulé Ritual, a book of primitive Rites & Events), expliquant qu’il a prélevé un certain nombre d’activités rituelles dans un ensemble de cultures couvrant la plus grande aire géographique mais « en supprimant la quasi totalité des références mythiques et symboliques susceptibles d’en donner la clé. » Effet de cette suppression, la mise en évidence d’ « une ressemblance frappante avec des entreprises contemporaines, happenings, performances, poésie sonore, etc. ». Et Rothenberg donne des preuves de cette intuition avec des textes de La Monte Young, Alain Kaprow, Joseph Beuys ou Denis Roche parmi d’autres....
Le va et vient entre les deux ensembles est à la fois passionnant et fascinant. (...) Tous les poètes devraient lire ce livre. Pour la beauté des textes mais aussi pour interroger leurs propres sources, leurs propres pratiques, expérimenter, qui sait, d’autres voies, elles sont légion à être ouvertes ou plus précisément ré-ouvertes ici.
 
Une vraie problématique
N’en demeure pas moins à mes yeux une question : peut-on complètement suivre Jerome Rothenberg dans ces rapprochements ?  Doit-on  en contester le principe même, les considérant comme un biais, une lecture déformée, déformante, a posteriori. Doit-on, de façon moins radicale considérer que certains de ces rapprochements sont un peu tirés par les cheveux.
A cette question, la réponse des éditeurs serait de rappeler le postulat de base :  « les diverses révolutions modernes ont replacé les créateurs (et singulièrement les poètes) dans une posture qui n’est pas sans équivalent – au moins à titre analogique – avec celle des chanteurs, chamans ou devins des sociétés dites "sans écriture",  en leur confiant le soin d’arpenter les domaines que recouvre la part obscure du langage : le rêve, les visions, la parole des morts... »
 
En tout état de cause, voilà un livre majeur, fécond et dont la lecture est un régal (...).
Florence Trocmé, Poezibao (texte intégral)

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Une mine quasi inépuisable, par Marie Etienne

L’ouvrage se présente comme une anthologie de « poésies » traditionnelles à travers le monde, accompagnée de commentaires qui en indiquent les sources, fournissent éclaircissements et prolongements contemporains, précis et passionnants. De cet ouvrage édité pour la première fois en anglais en 1967, Yves di Manno nous propose aujourd’hui une version française accompagnée de commentaires enrichis par ses soins. 

L’anthologie proprement dite regroupe les poésies dans cinq chapitres thématiques : « Origines et dénominations. Visions et sortilèges, Mort et défaite. Le Livre des événenements I et II ». Les cinq chapitres suivants obéissent à un regroupement géographique :  « Afrique, Amérique, Asie, Europe, et  Orient ancien, Océanie », que clôt un bref chapitre :
« Déclarations. » 

Venons-en aux intentions de Jérôme Rothenberg telles qu’elles sont exprimées dans la préface de 1984 et dans celle de 1967, intentions littéraires, certes, mais aussi politiques.

« Lorsque j’ai entrepris, au milieu des années 60, le travail qui devait aboutir à la réalisation de cet ouvrage, mon espoir était de participer à un vaste renouveau et de repartir de zéro... Cela impliquait moins le “décrassage” de l’histoire que sa possible extension et supposait, à l’encontre des notions que nous avions héritées du passé, de nous interroger sur ce que ces dernières avaient initialement signifié. »

 II s’agit, pour Jérôme Rothenberg, de battre en brèche l’ethnocentrisme européen en matière poétique, artistique et même de civi- lisation, par la collecte et par la traduction, à partir des années 60, des poésies premières (ou archaïques ou primitives) du monde entier rassemblées par les anthropologues et les linguistes dès le début du XXe siècle. « La visée politique des Techniciens était justement de remettre en question cette position hégémonique européenne », d’autant que les poésies anciennes d’Europe avaient servi à l’ambition nationaliste et été falsifiées par le racisme. 

Dans l’édition de 1984, on trouve néanmoins des textes en provenance du « vieux » continent, car, estime Jerome Rothenberg, il paraît évident aujourd’hui qu’ils sont « non seulement nécessaires en soi, mais susceptibles d’éclairer différemment le reste des aires culturelles ». D’où la présence de Rabelais, Saint-François d’Assise, William Blake, Homère, Hésiode... 

En outre, et bien que des auteurs français  aient déjà été présents dans l’édition américaine (André Breton, Guillaume Apollinaire Michel Leiris...), Yves di Manno a rajouté dans la partie des « Commentaires », et en accord avec l’auteur, des poètes français  contemporains comme Denis Roche, Paul Louis Rossi, Jean Tortel, Esther Tellermann, Serge Pey, Philippe Clerc, ou des poètes traducteurs, comme Benjamin Péret, Blaise Cendrars, Florence Delay et Jacques Roubaud...) 

Il reste que parmi les chercheurs cités, on trouve peu de Français. Ils ont pourtant réalisé un travail remarquable au sein des nombreux Instituts, Écoles des Hautes Études, ou Centres de Recherches travaillant en France mais aussi en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique noire... Contentons-nous de cité ceux qui œuvrèrent, à la suite de Miche Leiris, dans le cadre du Musée de l’Homme et dont les travaux ont été publiés dans la Collection « Les Classiques africains ». Ces chercheurs, africanistes, ethnologues linguistes et musicologues, ont en effet parcouru l’Afrique noire pendant plusieurs décennies, collectant, enregistrant, traduisant les récits dits, chantés, parfois accompagné par la musique, d’artistes africains.

Pour en revenir aux propositions de Jerome Rothenberg, telles qu’elles apparaissent dans ses deux préfaces, notons son insistance à lutter contre les préjugés : la poésie et les rites de cultures traditionnelles ne sont pas plus simples que les nôtres, mais au contraire plus complexes ; elles n’impliquent pas l’immobilisme ; elles ne sont pas définies uniquement par l’oralité, le dessin, pouvant être considéré comme une forme de l’écriture. Enfin, elles relèvent du collectif plutôt que de l’individuel. « Des peuples qui n’ont pas inventé la roue ont mis au point et développé des grammaires d’une extrême précision. Des tribus ignorant l’agriculture... possèdent des lexiques d’une richesse éblouissante... » En bref, l’avancée technologique de la civilisation occidentale n’est pas la seule unité de valeur. Voilà des points de vue indispensables à rappeler, les préjugés, en ce domaine, étant tenaces.

L’anthologie de Jerome Rothenberg est une mine et le profit à en tirer quasi inépuisable. En voici quelques exemples. 

Le texte » des Indiens Vitoto (Colombie) raconte la création du monde comme un fantasme : « Rien d’autre n’existait au commencement », rien d’autre n’existera à la fin, si ce n’est une histoire car le Créateur, « assis à la base du ciel », est l’homme-qui-connaît-les récits. Modernité et profondeur de cette vision. 

Du « Chant de la nuit » des Indiens Navajo (déjà proposé par Florence Delay et Jacques  Roubaud dans Partition rouge, avec des différences de traduction) citons la fin, grandiose : 

 

« Dans la beauté j’avance

Précédé par la beauté j’avance

Suivi par la beauté j’avance

Auréolé par la beauté j’avance

Auréolé et soutenu par la beauté j’avance

Cela se termine en beauté

Cela se termine en beauté » 

 

De même « Le Vol de Quetzalcoatl » (Aztèques), qui raconte le voyage du dieu serpent à plume à travers ténèbres et métamorphoses : 

 

« Cela se termina avec l’étoile du matin avec l’aube et le crépuscule

Cela se termina avec son voyage au Royaume des Morts avec sept journées de ténèbres 

Son corps changé en lumière

Une étoile qui brille à jamais dans le ciel » 

 

Le poème « Tambour n° 7 » (Ashanti) est beau et passionnant à plus d’un titre. Dans ses commentaires, Jerome Rothenberg explique que l’ashanti est une langue à tons et que le tambour parvient à en reproduire les nuances : degrés, nombres de syllabes et ponctuation. La transcription du poème restitue par la lettre M les sons du tambour grave et masculin, et par la lettre F les sons du tambour aigu ou féminin. Ce qui donne « M-M-M-FF, M-M-F, M-F », sorte de morse ou de dess lettres prolongé par le texte : « Oh Sorcière ne me tue pas

S’il te plaît Sorcière épargne-moi » 

 

Les « Éloges d’Ogun », des Yoruba, sont d’une incontestable drôlerie :

 

“ Il est très grand et très puissant

Il embauche un éléphant pour dire sa prière sur sa tête

 

il lorgne sur la bite du voisin » 

 

Arrêtons-nous là, désolés de ne pas en dire plus. Incitons le chercheur, ou le checheur-poète à proposer d’autres travaux du même genre, comme y incite modestement Jerome Rothenberg, qui considère que son travail n’est qu’un commencement. Incitons le lecteur à y voir de plus près, à se plonger dans un volume dont la richesse est grande, qui  peut être apprécié sans connaissance particulière, pour le bonheur et le bienfait de remonter à une littérature inaugurale. Et espérons que la publication d’un tel volume atteigne l’objectif que lui assigne son traducteur, à savoir qu’il conduise à reconsidérer « la fonction du poème, son champ d’action, sa lumière souveraine — la part d’obscurité qu’il recèle ou révèle ».

 

Marie Étienne, La Quinzaine littéraire, du 16 au 31 mai








672 pages
2008
ISBN : 9782714309679
31 €

Collection Merveilleux
N°35