Sommeil
d'Anne-Sylvie Salzman, le premier texte contemporain
de la Collection Merveilleux des éditions Corti.


© Virginie Legrand





     Anne-Sylvie Salzman, Sommeil.

     Esztena, disparue dans Paris, s'est évanouie du pays de Fels, qu'elle a peut-être fui. Son cousin, parti à sa recherche, l'imagine endormie chez un prétendu comte belge qui, espère-t-il avec délices, la garderait prisonnière. Le "comte", ou plutôt son compagnon, le cynique Audin, mène le trop innocent narrateur aux portes d'un autre menteur, qui prétend, lui, faire écouter aux survivants les gémissements des morts dans les caves d'un pavillon de banlieue.
     Comme s'il relisait pour soi les pages d'un journal intime, inscrites dans un ailleurs mythologique, le narrateur s'obstinera à suivre d'autres voix : celles, sourdes, qui occupent ses rêves et n'aura de cesse d'appréhender la distance qui les sépare de la réalité. Solitaire, il s'abandonnera peut-être au comte pour rejoindre, dans l'ivresse, Esztena, en son lieu de disparition à moins que ne survienne le silence d'un sommeil définitif.

     Dans ce roman qui signe une réconciliation attendue avec l'art perdu de la fable, l'imaginaire à l'œuvre se fait promesse d'une singularité littéraire. Sommeil est le deuxième roman d'Anne-Sylvie Salzman après Au bord d'un lent fleuve noir publié par Joelle Losfeld en 1997.




   Le rêve commence toujours ainsi : je vois Esztena traverser une pièce sans lumière dans laquelle se tient le comte. Elle porte une robe qui paraît rouge et c’est bien l’Esztena du monde éveillé, jamais une autre à laquelle j’aurais donné ce nom. Parfois Esztena parle, parfois elle se tait; parfois elle marche vers le milieu de la pièce et sa main se tend; vers moi, me dis-je, vers moi ; c’est vers le comte. Dans certaines versions du rêve il se passe avec lui des choses effroyables. Esztena tire les rideaux sur le cadavre infâme du comte. Esztena soudain livide est dépecée par les griffes du comte. Je pleure, ou plutôt jappe ainsi qu’un chien.
     J’ai fait l’un de ces rêves la nuit où nous sommes arrivés en France. Robe parfois rouge, tentures beiges de la chambre du comte vers qui de nouveau Esztena marchait sans inquiétude; je me suis réveillé dans une rue déserte où le car s’était arrêté. La tête de Schullerus pesait sur mon épaule. Je me suis demandé s’il rêvait d’Esztena; si de son côté Esztena rêvait de nous; enfin si le côté d’Esztena avait encore un nom. Je finissais toujours lorsque je pensais à sa fuite par me dire qu’elle était morte et qu’il ne servait donc à rien d’avoir sans cesse son nom à l’esprit : elle ne l’entendait pas.
     Schullerus se réveilla à son tour, se frotta les yeux, en fit tomber de ces humeurs blanches qui y avaient séché. Paris, disait-il, quand ? Le car sortit de la ville et nous repartîmes dans la nuit des campagnes. Schullerus se massa l’intérieur des genoux et finit par se rendormir; ailleurs sous le toit vibrant du car on parlait à voix basse, on ronflait; j’avais si peur soudain que je voulus dormir.
À la frontière avec l’Allemagne, nous étions tous descendus du car, que des chiens avaient flairé une demi-heure durant, cependant que dans le soleil des policiers fouillaient nos bagages. Dans ceux de Schullerus ils trouvèrent de la farine de pomme de terre, et la goûtèrent du bout des doigts. Schullerus leur expliqua que nous allions en France pour des motifs sérieux. Il leur montra une photographie d’Esztena Schullerus, sa femme, partie peut-être à Paris.
     Ils n’avaient jamais vu Esztena. Nous fûmes pareillement traités à la frontière française. La nuit, le blanc de la lune m’ôtèrent la colère de l’esprit; je compris aussi la crainte que Schullerus avait de ma méchante langue, qui nous eût renvoyés à Fels.
    Pour me distraire je mangeai un gâteau — à la gare routière la mère d’Esztena nous en avait donné une boîte — non par faim mais pour sentir avant Paris l’odeur de la farine et du beurre : Schullerus, Schullerus, qu’allons-nous faire si loin du pays ?
     Dans Paris, nous sommes dans Paris. Schullerus tremble; il pose la main à plat sur la vitre du car puis sur ses joues et son front; son malheur lui donne la fièvre. Je regrette déjà de l’avoir accompagné à Paris ; cependant Schullerus ne parle pas le français. Je l’enseigne, moi, et suis le cousin d’Esztena, son presque frère. Nous avons grandi dans la même maison des faubourgs de Fels, que mes parents et ceux d’Esztena partageaient avec la famille Svankmajer. C’était un monde où Schullerus heureusement n’existait pas.
     En descendant du car Schullerus comme la plupart des passagers tenait à peine sur ses jambes; ses joues étaient grises de barbe; il s’assit accablé sur un banc de pierre, face à la Seine. Nombre de nos compagnons de voyage disparurent dans les minutes qui suivirent : leurs visées inversement aux nôtres étaient touristiques et pressantes.
     Schullerus se sentait sale; il renifla ses vêtements et les paumes de ses mains et me supplia de trouver au plus vite le chemin de notre hôtel. Un ami de Schullerus, un ingénieur qui voyageait, nous avait recommandé un établissement des environs de Paris : le café-hôtel Milton, à Châtillon, service familial. Il nous fallut prendre le métro. Schullerus se tenait à moi, intimidé.
– Un voile est tombé sur mes sens, dit-il plus tard.
     Pour moi, l’odeur horrible des couloirs et la râpe suave du français m’allaient au cœur, et j’eusse été joyeux, même, si Schullerus m’avait lâché le bras.

     À Châtillon, terminus de ligne, nous descendîmes vers une rue bordée d’usines et d’entrepôts déserts. Schullerus reprit quelque courage, reconnaissant là sans doute des formes familières. Mais voilà l’hôtel Milton, au coin d’un pâté de maisons, et de nouveau Schullerus baisse les yeux, et semble rétrécir. Pour entrer dans l’hôtel il faut traverser une terrasse de ciment; il y a du linge aux fenêtres et le café est au rez-de-chaussée.
     Je payai une semaine d’avance ; cela faisait pour nous deux plus de mille cinq cent francs soit, calcula Schullerus dans la douleur, en couronnes presque mon salaire d’un mois.
     Pas de cuisine dans les chambres, lus-je au-dessus des règlements d’incendie, derrière la porte de la nôtre. Elle donnait sur une voie de chemin de fer où passaient toutes les dix minutes à peu près des trains blancs et rouges, et parfois de petites motrices jaunes qui ne tiraient qu’un wagon, chargé d’essieux ou de ferrailles. Schullerus était sorti prendre une douche et je vis sur le talus herbeux de la voie deux filles en chemise, les mains sur les genoux. Le train passa; elles furent prises dans le vacarme; l’une posa la tête sur les genoux de l’autre. Elles mangeaient du pain. J’avais pensé un instant à les regarder que j’étais à Jesenik, où j’avais enseigné un an, et que j’attendais, un matin de printemps, le train de Fels.
     Sous nos fenêtres, au pied du talus, il y avait une courette encombrée de poubelles et de tonnelets gris. Schullerus revint au moment où le souvenir de mes jours à Fels était devenu si fort que je ne savais plus comment revenir à la vie présente, et quitter la fenêtre, la contemplation imbécile de la cour où les deux filles en blanc étaient maintenant descendues, et où elles roulaient les tonnelets de bière vers une porte invisible.
     Schullerus se taisait et fumait. J’étais couché sur l’un des deux lits de notre chambre et me figurais être marin dans un port du Sud. Le plafond tanguait. Esztena avait disparu depuis cinq mois déjà. Elle était partie quelques jours chez son père, qui vivait à Bratislava, et le jour de son retour Schullerus l’attendit en vain jusqu’au soir. Il passe dans l’après-midi à la gare de Fels quatre trains en provenance de Bratislava, à ce dont je me souviens.




     Son cousin recherche Esztena désespérément dans les rues de Paris vers Montmartre. Mais cette histoire de belle au bois dormant, à dormir debout, démarre en Moravie. Elle passe par un comte belge et rebondit chaque fois "dans le sillage du rêve".
     Libération, 9 mars 2000.
     

     Une femme a disparu dans Paris. Que fuyait-elle ? Son cousin et presque frère se lance à sa recherche. Rêve-t-il ? Esztena est-elle endormie chez ce prétendu comte, retenue prisonnière, ou enterrée dans les caves de ce pavillon de banlieue d'où sourdent d'étranges gémissements ?
     Révélée, il y a trois ans comme une héritière des ladies du gothique, Anne-Sylvie Salzman se voue plus que jamais à une littérature singulière. À cloche-pied entre la fable mythologique et un merveilleux surréaliste, elle tisse autour de ténébreuse énigmes familiales de troublantes hypothèses romanesques, voyages hypnotiques dans l'obscur des mystifications.
     Jean-Luc Douin, Le Monde, 19 mai 2000.


     En 1998, Fabienne Raphoz-Fillaudeau, co-responsable des éditions José Corti, crée une collection vouée au genre merveilleux qui s'ouvrira aux contes, voyages extraordinaires, utopies, mythes et légendes revisités. Sous une couverture bleue, très sobre, le lecteur avide d'histoires peut aujourd'hui trouver onze titres offrant l'amorce d'un panorama hétéroclite du genre. Un anonyme égyptien, Jules Verne, Bram Stoker, Wilhem Hauff, ou encore G. A. Bürger, des teintes très diverses représentent ici le même et unique "désir d'histoires".
     Après son envoûtant Au bord d'un lent fleuve noir (cf. Le Matricule des Anges, N°19) paru chez Joëlle Losfeld en 96, Anne-Sylvie Salzman nous offre Sommeil. Le texte, énigmatique, trouve sans peine une place dans le Domaine merveilleux. Constituant le onzième titre de la collection, il prouve que l'espace reste ouvert aux contemporains.
     Un homme quitte Fels, ville de l'Est, arrive à Paris pour y chercher Esztena, sa cousine qui s'y est mystérieusement évaporée. Tiraillé entre la mémoire, les rêves et une réalité semblant tout mettre en œuvre pour l'égarer, il perd bientôt le désir de chercher cette femme, dérive et fait la rencontre de personnages inquiétants qui entretiennent des rapports troubles avec les morts. S'il prend source dans des lieux identifiables, le monde d'Anne-Sylvie Salzman n'existe pas. La mise en œuvre d'une nouvelle réalité réussit rarement à ce point. Pour cela, Sommeil est un voyage intense et précieux. Subtile et maîtrisée, la langue y est toujours efficace. Le roman semble refuser parfois la modernité, comme pourrait le faire croire la description de l'un de ses personnages : “Sans doute vit-il dans notre siècle : il en arbore tous les signes. Mais son visage m'apparaît comme une ferme protestation contre l'esprit du temps.” Malgré tout, ce roman est extrêmement contemporain. Le monde peuplé d'ombres dont la romancière pousse les portes ne ressemble à aucun autre. La réussite tient en partie à ce que les morts et les absents parviennent ici à déborder de la mémoire pour envahir le présent, à y prendre corps.
     Rencontre dans un café parisien proche du Luxembourg avec une jeune femme dont l'intention avouée est bien de faire dans l'intemporel.
     Benoît Broyard, Le Matricule des Anges, N°31.









328 pages
février 2000
ISBN : 2-7143-0712-4
110 F 16,77 Euros

Collection Merveilleux
N°11