Svava Jakobsdóttir, La Saga de Gunnlöd,
    
 collection Merveilleux N°19, éditions Corti.


       Svava JakobsdÓttir, née en 1930, est considérée en Islande comme l’un des plus importants écrivains de sa génération. Auteure de nouvelles, de pièces de théâtre et de romans, elle a aussi œuvré politiquement pour la reconnaissance de la femme.
     Parue en 1987, La Saga de Gunnlöd raconte l’histoire d’une jeune Islandaise d’aujourd’hui, arrêtée dans le Musée National du Danemark alors qu’elle volait une urne en or d’une valeur inestimable. La police pense qu’elle est soit folle, soit dangereuse terroriste tandis qu’elle-même clame haut et fort qu’elle doit récupérer son bien de naissance : l’urne en or qui contient l’élixir de poésie dont elle était, elle, Gunnlöd, la gardienne dans les anciens temps jusqu’à ce qu’Odin la lui dérobât.
     La narratrice du livre est la mère de la jeune femme qui, d’abord désemparée, va faire le chemin jusqu’à sa fille.
Fidèle à sa réputation d’écrivain réaliste, JakobsdÓttir nous plonge dans l’univers quotidien de la mère – bourgeoise qui va progressivement abandonner ses préjugés et vivre dans l’attente du verdict chez une tenancière de bistrot – tout en nous en maintenant, grâce aux mythes issus de l’Edda, dans une sorte de magie permanente ; de tension aussi : la jeune femme est-elle folle, de cette folie qui bâtit une histoire diablement logique sur un substrat pour le moins douteux, ou bien, est-elle vraiment la déesse Gunnlöd, offensée par Odin et qui peut donc, légitimement, récupérer son bien ?
     Œuvre ouverte et multiple s’il en est, La Saga de Gunnlöd peut se lire comme un roman policier, un roman mythique et un roman de la folie ; c’est de ce mélange que naît le trouble persistant du lecteur.





      L’avion parcourt précipitamment la dernière portion de son ascension. Rien en vue sinon la perspective de la destination. En même temps, la pensée me frappe que je n’ai rien à lire. J’ai toujours emporté de la lecture dans mes voyages. D’ordinaire, des documents de travail dans lesquels je m’abîme pour tuer le temps. Des documents de travail ! Le travail est bien ce à quoi je pense le moins en ce moment ! Je ne sais même pas ce qu’ils sont devenus, les documents de travail que j’emportais en voyage. Un instant, je suis inquiète en envisageant un voyage long de trois heures sans avoir rien à faire. Cela va faire une longue attente. Ce serait une bonne chose que d’avoir de quoi distraire mes pensées. Car je ne suis pas responsable de Dis1 pendant ce voyage. Je ne suis même pas assise à côté d’elle. Je ne peux rien faire. Le sac est à mes pieds. Je sais qu’il ne s’y trouve aucune lecture, mais le vieux besoin de me convaincre des choses, de ne me fier à rien qui ne soit concret se fait valoir. Et je me penche pour chercher, comme si je croyais qu’un roman de gare s’était soudain matérialisé dans ce sac. Mais je m’arrête. N’ose pas ouvrir le sac. Le tâte du pied. Sens son contenu. Un roman de gare ? À toi d’en juger ! Ce n’est pas moi l’auteur. C’est Dis, notre fille. Ce n’est peut-être pas elle non plus. D’où vient-elle alors, cette fiction, si ce n’est pas l’affaire personnelle d’un esprit dérangé, comme ils le croient, ces deux hommes qui la surveillent. Est-elle dans l’air comme l’oxygène ? Est-elle dans l’eau qui rafraîchit ? Est-elle dans la terre qui nous nourrit et nous donne la force de tenir le coup jour après jour ? Est-elle le feu lui-même ?
Ou bien est-elle prisonnière comme Dis qui est assise entre ces deux hommes en uniforme de l’autre côté de l’allée ? Ils sont semblablement vêtus d’uniformes bleu foncé, d’une chemise à rayures bleues et d’une cravate bleu uni. Cette tenue manque absolument de traits distinctifs, comme si elle avait été choisie pour disparaître dans la foule. Elle nous prouve que les représentants de la loi et de l’ordre ne sont absolument pas dépourvus d’humanité. Pourtant, personne ne penserait qu’ils sont autre chose que ce qu’ils sont. Leur tenue n’est pas impeccablement repassée pour s’adapter à un porte-documents strict. En conséquence, ils ne peuvent disparaître dans la foule des directeurs anonymes en voyage d’affaires ou des fonctionnaires en mission officielle. Ils pourraient encore moins passer pour des enseignants ou des journalistes ou des hommes de science. Ces gens-là circulent en veston et pantalon dépareillés pour montrer qu’ils se situent toujours à la limite entre deux mondes, toujours en route vers quelque part. Non, les vêtements de ces hommes sont un peu froissés, leur col de chemise flotte légèrement…. Ils sont en tous points semblables à des détectives dans un film américain avec leur air d’indifférence ordinaire, pour troubler la vue des gens. Et puis, le photographe les zoome et leur regard errant de faucon prouve que rien ne leur échappe. Des yeux de gardiens. Tout le monde le voit. Ils marchaient tout contre elle en gravissant la passerelle de l’avion. L’un un pas devant, l’autre juste derrière. Exactement comme au cinéma. Les films ont dévoilé le travestissement. Qui ils sont, cela n’échappe à personne et ils sont même un peu ridicules dans leur prétendue innocence. Le réalisme fait de nous des caricatures de ce que nous sommes.
Mais ils ne jouaient pas. Ce n’est pas de cette fiction que je parle. Jamais aucune fiction ne m’a pénétrée jusqu’aux moelles comme cette réalité lorsque j’ai vu Dis entrer dans l’avion en compagnie de ces hommes. La dernière des passagers. Tous les autres avaient pris place. Je ne pouvais fermer les yeux ou sortir. Je ne pouvais rejeter cela. Une seule fois au cours de sa marche, elle m’a regardée. Jamais aucun regard ne m’a fait un pareil chagrin. Je sais qu’il va faire partie de moi aussi longtemps que je vivrai. Il était à la fois proche et lointain. Il s’y trouvait une étrange douceur dirigée vers moi personnellement, tout en étant tout de même si impersonnel que l’étrange pensée me saisit qu’elle était sur le point de m’abandonner, comme si à l’instant suivant elle allait prier une fille totalement inconnue de me prendre pour mère. Puis elle s’assit, le dos droit et la tête haute, mais sans me regarder. J’essayai de m’imaginer qu’elle faisait cela par égard pour moi. C’était gentil de sa part, t’entends-je dire. Jusqu’ici on ne nous a pas comptés parmi les clients de la police ! Non, tu as raison. Au contraire ! Ce serait presque comique – dans une fiction ! – si nous, une famille comme la nôtre, avions maille à partir avec la justice ! Et devions faire un voyage comme celui-ci. Mais c’est une réalité incontestable que tu vas voir de tes propres yeux lorsque tu nous accueilleras.
Pourtant, je sais qu’elle n’a pas honte.
     Elle est là. Je peux à peine la voir si je ne me penche pas. Elle regarde droit devant elle et ses cheveux longs tombent, dégagés et vivants, sur ses épaules. Je me mets à penser au jaillissement d’une cascade en voyant à quel point cette chevelure s’enlève sur les uniformes sombres. Ils sont tous les deux larges d’épaules, vaste thorax, et ils l’entourent, tels des parois de ravin, comme s’ils avaient peur, sinon, de la voir s’écouler… ou même s’envoler de leurs mains. Et peut-être leur crainte n’est-elle pas sans fondement. Non seulement elle s’est emparée des deux bras de son siège de sorte qu’eux, ces grands gaillards, sont forcés de rester les mains sur les genoux, mais elle s’appuie des coudes sur ces bras en levant les avant-bras comme des ailes, doigts écartés, comme si elle allait réellement se mettre à voler. Derrière ces bras joliment volants on voit la brume bleuâtre de la voûte du ciel. On a l’impression qu’elle a un espace infini devant elle. C’est un oiseau en train de se libérer de ce véhicule volant pour s’en aller planant dans le lointain. Qui peut l’atteindre ?
Je sais qu’il y a une mince marque au poignet droit, laissée par sa montre-bracelet, bien que je ne puisse pas la voir d’ici. À moins qu’elle ait complètement disparu. Elle a jeté sa montre-bracelet. Eh oui, sa montre en or, que nous lui avions donnée en cadeau d’anniversaire. On ne porte pas le temps sur soi, avait-elle dit, et j’avais été tellement étonnée que je n’avais pas eu la présence d’esprit de lui demander ce qu’elle avait fait de sa montre. Je crus d’abord qu’elle l’avait précipitée dans les toilettes, mais évidemment, cela ne se pouvait pas puisqu’on lui avait tout pris avant de l’enfermer. La montre mesure un temps artificiel et dérange votre pouls ainsi que mon propre rythme. Bien : je ne fais que répéter ce qu’elle a dit. Le temps existe à l’intérieur de vous, avait-elle dit, et là il s’écoule régulièrement, comme le sang. Si l’on écoute le temps s’écouler à l’intérieur de soi, rien ne sera jamais trop tôt ni trop tard. Tout est harmonie et vient de soi-même. Il faut dire que je n’ai pas fait une affaire de cette montre par la suite. Bien entendu, je suis consciente qu’elle coûtait cher, mais nous n’avons jamais eu besoin de nous soucier d’argent, et ici, il s’agissait de tout autre chose, n’est-ce pas ! Pas de cette négligence habituelle qui nous mettait si souvent à l’épreuve parce qu’elle n’avait pas l’air d’estimer ce que nous lui donnions ou ce que nous faisions pour elle. Je m’étais mise d’ailleurs à penser qu’il était logique, d’une certaine façon, qu’elle eût jeté sa montre-bracelet. De la sorte je ne peux pas te dire très certainement quand cela a commencé. Je sais seulement qu’à l’instant même, le temps artificiel a cessé.
Ils disent que cela s’est passé le jour où elle était au musée.
      Il va m’être difficile de rendre compte de tout cela. Au téléphone, je ne t’ai rien dit en dehors des événements bruts et le fait est que je pense toujours à toi comme si je te parlais au téléphone. Au début, j’accusais le téléphone. Les limites du téléphone. Qui n’était en fait qu’un mince fil s’emplissant bien trop vite de données. Je dois reconnaître aussi que je pressentais — que je pressens toujours — que la vérité — ou la fiction — va te frapper comme un éclair. Et je ne pourrais t’en parler au téléphone calmement et objectivement. Pas sans risque. Parce que la vérité se fonde sur les nuances et que jusqu’ici nous n’avons pas considéré que les nuances étaient du côté de la vérité. Nous n’avons pas découvert non plus une voie sûre pour leurs forces ingouvernables, comme si nous étions toujours en train de parler au téléphone.
     Et pourtant, tout cela était échappatoires.
     La vérité, c’est que je ne suis pas capable de parler de la vérité.
Mais tu te réjouiras peut-être de savoir qu’Oli est resté. Elle l’a laissé, elle n’a jamais parlé de lui… mais qu’est-ce que je suis en train de dire ? Te réjouiras ? Comme si cela avait de l’importance désormais. Comme s’il n’était pas évident qu’elle l’a envoyé promener ? Qu’est-ce qu’elle pourrait faire pour lui maintenant ? Et pour Oli, est-ce que les choses auraient pu aller mieux qu’ainsi ? Je crois que je m’exprime ainsi parce qu’elle semble avoir cessé de penser à Oli. Comme si, soudain, elle s’était délivrée de l’amour… ou bien était-ce un devoir… ou un fardeau incompréhensible… ou autre chose ? Car elle est libre, même si elle est assise là entre eux. D’une façon inexplicable. As-tu jamais vu un prisonnier libre ? Eh bien ! regarde-la bien quand elle arrivera. Contemple-la d’un regard naturel. Alors, peut-être, verras-tu la même chose que moi.
     Et pourtant, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour qu’elle soit jugée irresponsable pour cause de maladie mentale. Ou au moins de trouble mental. Ou de dérangement mental accidentel. Et le fait est que je n’ai pas eu besoin de me forcer. J’ai même parlé d’elle comme une enfant à problèmes lors de tous ces entretiens interminables avec le psychiatre et l’avocat. Ai parlé franchement et honorablement. Qu’elle nous a donné des soucis et bien des nuits de veille depuis qu’elle a environ douze ou treize ans. Qu’elle était brillamment douée et qu’elle obtenait de très bonnes notes à l’école, mais que cela ne semblait pas la motiver ou accroître ses ambitions, car il lui arrivait réellement de négliger de travailler des semestres entiers et d’avaler de tout autres livres que les manuels, ou de s’occuper à écrire des poèmes qu’elle faisait parfois publier dans le journal de l’école, sauf lorsqu’elle disparaissait de la maison toute la journée ou qu’elle allait même jusqu’à découcher des nuits complètes en déclarant qu’elle était en train d’acquérir de l’expérience. La connaissance de la vie. La garde de nuit l’avait parfois ramenée à la maison lorsqu’elle était plus jeune. Eh oui ! je sentais qu’elle avait pris des boissons fortes et que parfois, elle était revenue à la maison sous l’effet de l’alcool bien que nous nous soyons appliqués à l’initier à l’art de boire du vin, mais ensuite, elle semblait avoir cessé presque totalement de boire, tout comme elle avait cessé de fumer sans y avoir été exhortée, autant que nous sachions. Non, Dieu soit loué, elle ne se droguait pas et je me sentais mal à l’aise quand ils me regardaient d’un œil scrutateur pour voir s’il était possible que je sois puérile au point d’avoir laissé cela m’échapper. Mais après enquête, il apparut que j’avais raison. En revanche, je leur parlai d’Oli. Qu’elle l’avait pourchassé jusqu’à Copenhague et qu’il n’y était qu’à cause de la drogue et qu’elle n’envisageait, pour rien au monde, de l’abandonner. Et d’une façon générale, je dis tout ce que l’on a coutume de dire en pareilles occasions : que nous n’étions parvenus à rien avec elle, que nous l’avions envoyée successivement en Angleterre ou en Suisse, suivre des cours d’été, mais que tout avait été vain… elle semblait ne pas savoir ce qu’elle voulait et ne s’intéresser à rien particulièrement… tu sais bien… tout ce dont nous avons discuté si souvent. Mais ça, nous n’étions tout de même pas parvenus à nous l’imaginer. Elle n’avait jamais commis de crime ni ne s’était comportée en malfaiteur ou en vandale… ne s’était jamais souciée de politique non plus, que je sache. Cela, c’était tout nouveau ! Et parvenue à ce point, je changeais de ton comme si tout ce que j’avais dit jusque-là n’était qu’une description de n’importe quelle adolescente moderne. Il fallait qu’il lui fût arrivé quelque chose de sérieux, dis-je. Ce n’était pas normal, cela !
     Oui, voilà ce que je disais devant ces gens qui tenaient entre leurs mains le destin de ma fille. Qu’il n’était pas possible qu’elle fût en bonne santé ! Assurément, je sais maintenant que ce que je disais n’avait pas grande importance. Après les interrogatoires et les enquêtes, le psychiatre et le juge furent d’accord pour dire qu’elle n’était pas en bonne santé, le psychiatre et le juge. Car elle dispose d’une décision du tribunal déclarant qu’elle est malade mentale. Mais qu’est-ce que je pensais ? À l’entreprise et à nos espérances de réussite et de revenus accrus ? À notre réputation ? Est-il moins honteux d’avoir son enfant dans un asile d’aliénés qu’en prison ? Ou bien pensais-je à son bien-être mental et physique ? Au début, je m’imaginai que c’était ainsi. Je ne pouvais la laisser incarcérer comme n’importe quel criminel ! Petite Dis ! Ma petite Dis ! Mais elle ne cédait pas d’un pouce. Ne modifia pas son récit. Mais maintenant tout ce qu’elle disait fut jugé pure invention, sa vérité ne tombant pas sous le coup de la loi, pure fiction irresponsable. Non, pas même cela. Pures sornettes !





     Extraits de presse islandaise :
" (…) le livre le plus important à ce jour de Svava JakobsdÓttir et l’un des meilleurs romans islandais de ces dernières années ". Svein Sk. Hoskuldsson
" (…) du grand art, certains passages, comme la poésie, demeurent longtemps en tête. Facile et excitant à la première lecture, l’écho polyphonique entre passé et présent rend la seconde encore plus jubilatoire. " DV Newspaper

     Dans un roman oscillant entre réalisme et merveilleux, Svava Jakobsdóttir démontre la supériorité du mythe sur la réalité. Un retour aux sources empreint de folie.
     Deux récits s'affrontent dans La Saga de Gunnlöd et donnent au texte son rythme narratif. D'un côté, le discours de la mère découvrant progressivement que sa fille a quitté le monde réel pour rejoindre celui du mythe ; de l'autre le récit de Dis [la fille] qui justifie son geste en s'incarnant en Gunnlöd, gardienne de l'élixir de poésie dans la mythologie nordique. La Saga de Gunnlöd montre la distance entre le monde contemporain et le mythe, le non-sens (...) et sens premier, l'histoire qui fonde le monde, la vérité en somme. (...) Avec une maîtrise parfaite du récit, Svava Jakobsdóttir redonne vie à la figure archaïque du destin et de l'inéluctable.
    (...) C'est [aussi] l'histoire d'une folie qui gagne, contaminant les mots et les êtres. La forme même du roman semble bientôt préférer le mythe ; le lecteur se trouve alors plongé dans un conte, il est la victime d'un processus romanesque insidieux. (...)
     Roman de la folie, de la solitude, de l'exclusion et de la permanence du mythe, La Saga de Gunnlöd possède des faces multiples, c'est là sa plus belle qualité.
     Benoît Broyart, "Elixir nordique, Le Matricule des Anges N°43, 15 mars/15 mai 2003.





Traduit par
Régis Boyer
336 pages
janvier 2003
ISBN : 2-7143-0801-5


Collection Merveilleux
N°19

16,50 Euros