Carl Johan Love Almqvist, Le Palais
Collection Merveilleux, éditions José Corti.


Almqvist, on le sait depuis Le Joyau de la Reine, publié dans la Collection Romantique, a conçu son œuvre Le Livre de l’Églantine comme un tout gigantesque, enfermé dans récit-cadre prétexte : un certain Monsieur Hugo instaure des réunions dans son château au cours desquelles on raconte des histoires, on échange des opinions.
De cette œuvre, nous retenons cette fois un récit merveilleux suivi, dans le dossier complémentaire, d’un court traité Pourquoi voyager ?. Merveilleux, ce récit l’est à plus d’un titre puisqu’il récuse tout souci de vraisemblance et s’articule exactement selon le schéma canonique du conte populaire. Mais, là où la pâte de l’auteur intervient, c’est justement dans la fin du « conte » où le traditionnel happy end se transforme en drame.
Derrière la fluidité apparente du récit – souhaitée par l’auteur qui disait vouloir écrire une étude (au sens musical du terme) sur un thème donné – se cache une réflexion sur la loyauté, l’abus de pouvoir et les différences de points de vue entre l’Asie et l’Europe. Dans ce texte, le « voyage » est un passage du réel dans un monde enchanté, lieu des épreuves et de la reconnaissance du héros. Il était donc bien tentant de prolonger la réflexion par une autre « fragment » contenu dans le Livre de l’Églantine, une apologie du voyage et de l’art de voyager.





     La soirée était belle, quoique fraîche. Les membres de la famille de M. Hugo se réunirent dans un des petits salons du Château de Chasse, où ils furent joyeusement accueillis par le premier feu de cheminée de l’automne. Les bougies brûlaient déjà dans les candélabres aux quatre coins de la pièce. Les auditeurs prirent place les uns à côté des autres, s’apprêtant à écouter le récit du soir. Cependant, au lieu de commencer son histoire, Richard s’arrêta un instant devant le piano à queue de M. Hugo et en effleura quelques touches. L’air, qui sonna étranger, oui, en effet, si étranger qu’il ne ressemblait guère à de la musique européenne, suscita la curiosité. « Qu’est-ce que c’est ? » s’écria M. Hugo. « Je n’ignore pas que tu as voyagé, Richard, et dans des pays lointains, peut-être même plus lointains que nous ne le pensons. »
     « Cela me rappelle le début d’une mélodie », fut la réponse. « De toutes les aventures qui me sont arrivées, je n’en connais aucune qui m’ait laissé un souvenir aussi singulier que celle que j’ai eue, un jour, dans une grande ville maritime anglaise. »
     « Viens ici ! Viens t’asseoir plus près, on t’entendra mieux. Une ville maritime anglaise ? Une ville… »
     Richard s’approcha. “Il m’y arrivait souvent”, commença-t-il, “d’emprunter une des plus belles promenades, qui devait son charme et son envoûtement aux multiples rangées de grands arbres. Tous les âges s’y réunissaient. La jeunesse se montrait parée de tout ce que la mode venait d’inventer de plus beau. Combien de personnes avenantes des deux sexes s’y étaient rencontrées pour la première fois, combien de liens s’y étaient noués ! Une station thermale, approvisionnée en eau chaude et froide, aménagée pour l’usage matinal, non seulement était bénéfique pour la santé, mais contribuait également au plaisir tout au long de la journée; l’élégant Hôtel d’Asie1, sur lequel débouchaient les longues allées de feuillus, accueillait aussi bien les voyageurs venus des environs que les habitants de la ville elle-même, quand, après avoir fait mille joyeux détours à l’ombre des arbres, ils souhaitaient profiter du repos qu’offraient les locaux de l’hostellerie.
     Cette ville entretenait un commerce si intense avec des ports d’Asie, d’Amérique, d’Afrique et d’Europe qu’on pouvait la considérer comme faisant partie du monde entier plutôt que de l’Angleterre.
Les allées de la promenade dont il vient d’être question étaient bordées de sièges et de bancs en acajou où de jolis groupes de promeneurs s’assemblaient devant d’autres qui s’y reposaient. La vivacité et le charme de ces tableaux mobiles étaient parfois rehaussés par l’apparition d’un mendiant ou d’une mendiante, dont les guenilles grises ou marron foncé produisaient un contraste de la même nature que lorsqu’on voit les ombres appliquées avec du bistre ou de l’encre de Chine donner du relief aux fleurs bien dessinées et artistement lavées.









Traduit par
Elena Balzamo
168 pages
avril 2001
ISBN : 2-7143-0746-9
85 F 12,96 Euros

Collection Merveilleux
N°16


Illustrations