Margaret Cavendish, Le Monde glorieux.
     Collection Merveilleux, éditions José Corti.


     
Aujourd’hui comme hier, Margaret Cavendish déroute. Première femme à revendiquer, en Angleterre, le statut d’écrivain, elle est l’auteur d’une œuvre ambiguë, qui oscille entre le sérieux et une fantaisie toute baroque. En une bonne douzaine de volumineux in-folio publiés à ses frais, elle s’illustre dans des genres aussi variés que le traité philosophique, la poésie scientifique et lyrique, l’essai, la nouvelle, le théâtre et enfin le roman, avec Le Monde glorieux (1666, 1668). Ce texte, publié en guise d’appendice à un traité philosophique, Observations sur la philosophie expérimentale, est un roman hybride. Récit de voyages imaginaires évoquant L’Histoire comique des états et empire de la Lune de Cyrano de Bergerac (1656), il n’est pas sans annoncer déjà Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift (1724). Cavendish, avec sa curiosité insatiable pour les débats philosophiques et scientifiques de son temps, préfigure à bien des égards le siècle des Lumières, en particulier lorsqu’elle pourfend par la dérision le “Monde de l’Esprit vacillant”, l’Angleterre des années 1660 dominée par l’Empirisme triomphant.
     La trame du Monde glorieux est complexe : une jeune femme, enlevée par un marchand, découvre, au cours du voyage, un autre monde, contigu au nôtre, peuplé de créatures monstrueuses. Recueillie par l’Empereur, elle réforme le “Monde glorieux” et met en œuvre un programme philosophique utopique qui semble une version féministe de celui qu’avait pu prescrire Francis Bacon dans La Nouvelle Atlantide (1627). Mais l’utopie au féminin ne tarde pas à se transformer en pur roman de science-fiction : l’Impératrice fait venir un scribe, l’âme de la Margaret Cavendish elle-même, qui, devenue son amie platonique, la suivra dans une série d’aventures aussi rocambolesques que loufoques.
     Ce roman baroque à la gloire de l’amitié féminine est une célébration absolue de l’imagination et de la fiction comme domaines réservés de la femme de lettres. “Margaret 1re”, ainsi qu’elle s’intronisait dans la préface, signait là un formidable pied de nez à tous les censeurs.
     Line Cottegnies




Margaret Cavendish
en Margaret Première

     Alors qu’il visitait un pays voisin, un marchand tomba passionnément amoureux d’une demoiselle. Hélas, il était étranger à cette nation et en outre indigne de la jeune personne par la naissance comme par la fortune ; il avait donc peu d’espoir de voir ses vœux exaucés. Son amour, cependant, devint si violent qu’au mépris de tous les obstacles, il finit par se décider à l’enlever. La chose lui était assez aisée, car la maison du père de la jeune fille se trouvait non loin de la mer ; la demoiselle, quant à elle, avait coutume de ramasser des coquillages sur la grève, accompagnée de deux ou trois domestiques seulement, ce qui conforta encore son dessein. C’est ainsi qu’un jour, ayant pris la mer sur une embarcation légère – assez semblable à un paquet-bot –, manœuvrée par un équipage fort restreint et chargée de provisions, au cas où un incident prolongerait le voyage, il arriva au lieu de promenade favori de la jeune femme et l’emmena de force. Mais au moment même où il se figurait être le plus heureux des hommes, il se trouva être le plus malheureux ; car le Ciel, courroucé de son rapt, provoqua une telle tempête, que l’équipage ne sut bientôt que faire, ni quel cap suivre ; et le vaisseau dut à sa légèreté et à la violence du vent, d’être emporté avec la vélocité d’une flèche jusqu’au Pôle Nord. Très vite, il atteignit la Mer de Glace, où le vent le poussa violemment parmi d’énormes blocs de glace. Mais du fait de sa petite taille et de sa légèreté, et grâce à la faveur et à la clémence des dieux qui veillaient sur la vertueuse jeune femme, il tourna et vira entre ces obstacles comme guidé par un pilote expérimenté ou un habile marin.
     Mais las ! les quelques hommes qui s’y trouvaient ne savaient ni où ils allaient, ni ce qu’il convenait de faire dans cette étrange aventure ; et n’étant pas équipés pour un voyage dans un climat aussi extrême, ils moururent bientôt de froid. Seule survécut la jeune femme, grâce à l’éclat de sa beauté, la chaleur de sa jeunesse et la protection des dieux. Ce n’était pas grand miracle en vérité que les hommes fussent gelés ; car ils n’avaient pas seulement été conduits aux confins, au point ultime du Pôle de ce monde-ci, mais ils avaient atteint le Pôle d’un autre monde, qui lui était contigu : or le froid, redoublant à la conjonction de ces deux Pôles était devenu insoutenable.
     Enfin, le navire, poursuivant toujours sa course, fut projeté dans un autre monde.



Extrait du dossier complémentaire,
un "esprit de l'air"

     Extrait de Margaret 1re ou l’utopie au féminin par Pascal Aquien, La Quinzaine Littéraire, 16/31 juillet 1999.
     “Toute la vie de cette femme est un roman et tout ce qu’elle fait est romanesque. La ville entière, ces jours-ci, ne parle de rien d’autre que de ses extravagances”, disait en 1667 Samuel Pepys de Margaret Cavendish, duchesse de Newcastle, à la fois grande dame du royaume, empêcheuse de penser en rond et féministe avant l’heure. Il était temps que son Monde Glorieux, merveilleux dans les deux sens du terme, et superbement traduit dans cette belle édition dont Corti à le secret, fût enfin disponible !
     Margaret Cavendish était une créature sans doute aussi étrange que les êtres hybrides qui peuplent son monde imaginaire : bien qu’elle appartînt à la plus haute aristocratie, loin de se satisfaire de cette position élevée dans la société de son temps, qui certes imposait qu’elle se tût et se contentât d’être la noble et discrète épouse du duc de Newcastle, elle désirait par-dessus tout devenir écrivain. (...)
     L’histoire du Monde Glorieux commence comme un conte des Mille et Une Nuits : une belle jeune fille est enlevée par un marchand ; le marchand et son épquipage périssent dans les régions polaires, et la jeune fille se retouve, à la suite d’un long et angoissant périple, dans un monde étrange, peuplé de créatures inquiétantes, mi-homme mi-bêtes (monstres hybrides dont on peut se demander s’il n’ont pas inspiré H.G. Wells dans L’Île du Docteur Moreau !). Ce pays est une Utopie et l’Impératrice règnante se pique de science et de philosophie. (..)
     La pensée de Cavendish était en fait assez proche des théories organiques et de la pensée vitaliste de la Renaissance, théorie selon laquelle, comme l’écrit Line Cottegnies dans son excellente postface, “l’univers est composé de particules ou de ’parties’ [qui] sont animées par leur propre mouvement et affectées d’une volonté”. (...) Si on remplace les atomes par des être humains, on comprend que Cavendish semble défendre l’idée de liberté et mettre en avant plus ou moins explicitement l’opinion que les femmes devraient pouvoir à leur tour disposer de leur libre-arbitre.
     Entre le début du récit, superbement romanesque et la fin, poétique et quelque peu désenchantée, se déploie l’espace proprement jubilatoire de la narration et du plaisir de conter (...), qui font de Cavendish un auteur extraordinairement vivant et inventif.
   
     Le Monde glorieux est à l’image de ce personnage contradictoire. L’appariement a de quoi nous surprendre. Roman philosophique, roman utolique décevant, comme le sont la plupart des inventions utopiques, roman féministe, [il] vire, lorsque son impératrice convoque l’âme de Margaret Cavendish comme scribe, à la science-fiction, les deux personnages étant entraînés dans des aventures irrésumables où se mêlent l’autobiographie, le plaidoyer pro domo et les inventions les plus loufoques.
     Patrick Cassou, Le Mensuel littéraire et poétique, mai 99.





Traduction et postface
de Line Cottegnies
14 illustrations
1999
312 pages
ISBN 2-7143-0685-3
110 F


Collection Merveilleux
N° 4