Le Mendiant aveugle et autres récits de colportage anglais,
     Collection Merveilleux,
éditions José Corti.


     Qui ne connaît Tom Pouce et Jack, avec sa tige de haricot magique ? En revanche, peu de lecteurs ont entendu parler de Thomas Hickathrift – imprononçable pour un Français –, à la force herculéenne, ou du vaillant Monford, le mendiant aveugle.
     Ce recueil de récits de colportage diffusés au dix-huitième siècle (dont l’origine remonte à plusieurs centaines d’années) montre, à travers des histoires familières et des spécificités purement anglaises, l’alchimie à l’œuvre entre la littérature orale et les romans à venir. Ces récits véhiculent encore certains motifs issus du Moyen-Âge, Tom et Jack sont toujours des héros “canoniques” du conte de fées, un souffle épique traverse tous ces textes de part en part ; mais ces histoires courtes vont aussi, au contact des récits picaresques et de ceux de la période élisabéthaine, faire la part belle aux héros issus du peuple. De Jack et le haricot magique à L’histoire de Meg la Longue, les changements sautent aux yeux. La vie des héros est jalonnée de repères de plus en plus précis tant dans le temps que dans l’espace. De l’hypothétique cour du roi Arthur, où Jack se démène contre les géants, au quartier actif de Londres, dont le pauvre gueux Dick Whittington (personnage ayant vraiment existé) devient finalement lord-maire, c’est tout le chemin qui va de la légende au roman qui défile sous nos yeux. Ce recueil montre bien, derrière le pur plaisir de la lecture, l’influence considérable de la littérature de colportage sur la littérature tout court.





     
Jack et le Haricot magique
 
    Au temps jadis vivait une veuve qui avait un fils nommé Jack. Comme il n’avait ni frère ni sœur, il était trop gâté et devint si extravagant et imprévoyant qu’il dilapida ce que possédait sa mère, tant et si bien qu’il ne leur resta plus qu’une vache pour tout moyen de subsistance.
     Un jour, avec des larmes dans la voix, la pauvre femme dit à Jack : « Méchant garçon, ton ingratitude m’a réduite à la mendicité dans mon vieil âge. Cruel ! Je n’ai même pas de quoi acheter un morceau de pain, aussi allons-nous devoir vendre la vache. Je suis bien triste de devoir me séparer d’elle, mais je ne veux pas te voir mourir de faim. »
Jack éprouva quelque remords, mais comme il était moins attaché à la vache que sa mère, il s’en fut avec la bête au marché de la ville la plus proche. Là, il rencontra un boucher qui lui fit l’étrange proposition suivante : « Ta vache, petit garnement, fils prodigue, ne vaut rien. Un animal si famélique ferait la honte des abattoirs ; et si ta mère et toi comptiez sur son lait pour subsister, vous avez dû crier famine. Une mauvaise action en mérite une autre et la provoque tout aussi sûrement qu’une bonne action en appelle une autre. Mais tu ne retourneras pas chez toi avec cette vache pour y mourir de faim. J’ai dans ma poche quelques haricots, les plus curieux que j’ai jamais vus, car il n’y en a pas deux de la même couleur ni de la même forme. Si tu les veux en échange de ta vache, ils sont à toi. »
En entendant cette offre, le jeune sot ne put cacher la satisfaction qu’elle lui inspirait. Le marché fut conclu et la vache troquée contre quelques malheureux haricots. Jack se hâta de rentrer, et parvenu près de chez lui, appela sa mère, pensant lui faire une bonne surprise. Mais quand elle vit les haricots et entendit Jack lui raconter son histoire, elle perdit bel et bien patience et dans sa colère, dispersa les haricots à coups de pied dans tous les sens, en expédiant quelques-uns dans le jardin. Comme son fils et elle n’avaient rien à manger, ils allèrent se coucher le ventre vide.
     Le lendemain matin, Jack s’éveilla de bonne heure et, remarqua que le jardin n’avait pas son aspect habituel. Il s’aperçut alors que certains des haricots avaient pris racine et poussé de façon étonnante ; les tiges étaient fort grosses et entrelacées de telle façon qu’elles formaient comme une échelle, qui avait plus ou moins l’apparence d’une chaîne.
     Jack avait beau lever les yeux, il ne parvenait pas à voir l’extrémité des tiges, qui paraissaient se perdre dans les nuages. Il tira sur elles et les trouva solides et résistantes. Alors l’idée lui vint de grimper jusqu’en haut pour chercher fortune, et il courut communiquer son intention à sa mère, persuadé qu’elle serait tout aussi satisfaite que lui de son projet. Or elle s’y déclara opposée ; dit que cela lui briserait le cœur s’il partait ; mais elle eut beau prier et supplier, rien n’y fit.
     Jack partit donc et, après avoir grimpé plusieurs heures, il atteignit le sommet de la tige, bien fatigué. Regardant autour de lui, il vit qu’il se trouvait dans un pays étrange, qui semblait désert et désolé : ni arbre, ni buisson, ni maison, ni être vivant à l’horizon.
     Il s’assit sur une pierre et songea à sa mère. Alors, contrit de lui avoir désobéi et d’être monté à la tige contre son avis, il se dit qu’il allait sûrement mourir de faim.
     Toutefois, il se mit en marche, espérant apercevoir une maison où il pourrait demander quelque chose à boire et à manger. Bientôt il aperçut au loin une femme jeune et gracieuse. Comme elle approchait, Jack ne put s’empêcher d’admirer sa beauté : elle était vêtue avec l’élégance la plus raffinée et tenait à la main une baguette blanche couronnée d’un paon d’or fin. Pendant que Jack regardait avec surprise cette créature charmante, elle s’enquit avec un sourire d’une douceur enchanteresse de la façon dont il était arrivé là. Jack lui dit qu’il avait escaladé la tige du haricot. Elle lui demanda s’il se souvenait de son père ? Il répondit que non et ajouta qu’il avait demandé à sa mère qui était son père et où il se trouvait, mais qu’elle avait évité de lui répondre, semblant avoir peur de parler, comme si l’histoire de son père était marquée du sceau du secret.
     Ce sur quoi la dame répondit : « Je vais te raconter toute l’histoire, car il est interdit à ta mère de te la révéler. Mais avant de commencer, j’exige de toi la promesse solennelle que tu obéiras à mes ordres. Je suis une fée, et si tu ne les exécutes pas à la lettre, tu seras anéanti. »
     Jack ayant promis, et la fée entama son récit : [...]





     Ce recueil est composé de huit contes puisés au cœur du dix-huitième siècle anglais. S’il nous rappelle aux aventures familières de Tom Pouce et de Jack et le Haricot Magique, il nous permet aussi de découvrir quelques héros plus anonymes. La figure du colporteur aux origines mystérieuses qui aura longtemps cristallisé des sentiments contradictoires occupe ici une place centrale et permet d’appréhender, au fil des contes retenus, l’évolution de tout une société. Ainsi les temps héroïques du roi Arthur s’effacent-t-ils au profit d’époques plus urbaines, les héros populaires succédant aux preux chevaliers.
     Cet ouvrage témoigne de la force et de la pertinence d’un genre littéraire trop souvent mésestimé. Loin de s’adresser aux seuls enfants, chaque histoire se nourrit ici de symboles et de " sous-sens ", qui jettent de l’Histoire vers l’actualité des passerelles étonnantes !
     Comme tous les volumes de cette collection, Le Mendiant aveugle dénote d’exigences éditoriales fortes : de la qualité des textes à celle du papier en passant par de superbes illustrations, tout est là pour offrir au lecteur un réel moment de plaisir.
     Alain Lotcher, Librairie du Square, Grenoble, Gazette du Square.







Édité et traduit par
Françoise du Sorbier
272 pages
2001
ISBN : 2-7143-0756-6
16,77 Euros (110 F)

Collection Merveilleux
N°17


Illustrations