Grimm enfin retraduit !

Entretiens avec Natacha Rimasson-Fertin
dans

La Grande Oreille

Le Monde des Livres



 Dans la revue La Grande Oreille, deuxième trimestre 2009.

Natacha Rimasson-Fertin a consacré sa thèse à l’autre monde dans les contes de Grimm et d’Afanassiev et enseigne aujourd’hui l’allemand à l’université Rennes 2-Haute-Bretagne.

 

La nouvelle traduction intégrale des Contes de Grimm est sans conteste un événement culturel majeur de 2009. Pour tout savoir sur l’art délicat de transposer d’une langue à l’autre un corpus de textes aussi emblématiques, nous avons rencontré Natacha Rimasson-Fertin.

 Après la première traduction intégrale des Kinder- und Hausmärchen par Armel Guerne en 1967, aux éditions Garnier-Flammarion, deux traductions partielles ont vu le jour aux éditions Gallimard (collection Folio), l’une par Marthe Robert (1968), l’autre par Jean Amsler (1996). Mais à l’heure actuelle, il n’existe pas d’édition scientifique des Contes de Grimm sur le modèle des éditions critiques allemandes.

Toute traduction ne va pas sans certains choix. Quels ont été les vôtres ?

Parmi mes choix de traduction, j’ai conservé l’orthographe allemande des prénoms des personnages, tels que Hänsel et Gretel, Hans, Jorinde et Joringel, sauf quand ces prénoms n’étaient pas évocateurs pour un lecteur francophone. Ainsi j’ai traduit Frieder et Catherlieschen par des prénoms français proches : Frédéric et Lisette.

J’ai gardé leur nom aux unités monétaires allemandes (Heller, Groschen, Kreuzer, Taler), ceci pour rendre compte de la diversité due au morcellement géographique et politique de l’Allemagne à l’époque des Grimm. De même, pour les unités de mesure anciennes, j’ai trouvé des équivalents utilisés dans les régions françaises à la même époque. Voici quelques exemples :

Dans le conte “Le jeune géant” (KHM 90), le héros est, à l’origine, un petit garçon pas plus grand qu’un pouce. Élevé par un géant, il atteint une taille extraordinaire et retourne aider son père aux champs. Sa force est telle qu’il

(...) labour[e] le champ tout seul, alors qu’il était grand de deux ouvrées*, puis il s’attèl[e] lui-même à la herse et hers[e] tout le champ avec deux herses en même temps.

En allemand, l’unité de mesure Morgen, littéralement “matin”, désigne la surface bêchée par un paysan en une journée ; l’unité française correspondante est l’ouvrée, soit 3 à 5 ares environ. De même, une fauchée désignait la surface fauchée en une journée. En France, cette mesure de surface pouvait avoir quarante valeurs différentes.

Dans ce même conte, le héros (...) monta au grenier et mit deux maldres dans sa poche droite, deux dans sa poche gauche, il en mit quatre dans un sac qu’il hissa sur son épaule, en portant la moitié sur le dos et la moitié sur la poitrine, et, ainsi chargé, il prit le chemin du moulin ensorcelé.

Le terme français “Maldre”, traduction de Malter, correspond à la quantité de blé que l’on pouvait moudre en une fois ou à la quantité de blé ou de seigle qu’un homme pouvait porter en une fois en haut d’un escalier.

Les genres ne sont pas les mêmes en allemand et en français, cela a-t-il influencé votre traduction ?

En effet, une des difficultés majeures liées au passage d’une langue à l’autre a trait au genre de certains termes, différent en allemand et en français, ce qui, en changeant le sexe des personnages concernés, modifie le sens. Le mot der Tod (la mort) est l’exemple le plus significatif. Dans Der Gevatter Tod (“La Mort comme parrain”, KHM 44), un homme pauvre part à la recherche d’un parrain pour son dernier-né et rencontre la Mort, qui, en allemand, est un personnage masculin. Les associations liées à ce terme sont donc très différentes pour un lecteur francophone. De plus, dans les sociétés européennes du XIXe siècle, les rôles de parrain et de marraine étaient loin d’être équivalents, l’homme représentant l’autorité — un aspect dont la traduction du titre, “La mort-marraine”, rend insuffisamment compte.

Un autre exemple, “Le roi-grenouille ou Henri-de-fer” (Der Froschkönig oder der eiserne Heinrich, KHM 1) : en allemand, le mot der Frosch (la grenouille) qui désigne le fiancé, est masculin. La traduction du titre ne pose pas de difficulté. En revanche, dans le conte, le genre masculin ou féminin du batracien modifie le ressenti du héros envers lui. Le texte définitif des Grimm est discret à ce sujet — une conséquence du travail de “désérotisation” pour s’adapter au public enfantin ; une version antérieure mentionne de manière très explicite le dégoût de la fille du roi à l’idée d’aller au lit avec “la vilaine grenouille”.

D’autres difficultés, liées à la traduction d’un texte datant du milieu du XIXe siècle concernent les archaïsmes, les termes techniques liés à diverses professions artisanales, ainsi que les nombreux termes régionaux.

Pour un traducteur, il est nécessaire d’avoir des parti-pris ?

“Passer après” Armel Guerne et Marthe Robert, qui ont laissé des traductions d’une valeur littéraire incontestable, est difficile. Traduire les Contes des frères Grimm près d’un demi-siècle après implique nécessairement un parti-pris différent.

Ma traduction s’inscrit dans un projet d’édition scientifique des Contes, ce qui implique de rester au plus près du texte original, en reproduisant certaines maladresses dans la limite du supportable. Le travail d’Armel Guerne, remarquable par la manière dont il s’approprie le texte, en donne une version personnelle et vivante qui n’hésite pas à s’éloigner de l’original.

Par exemple, dans le conte “Monsieur le compère” (KHM 42), un homme rend visite à son compère et voit, dans l’escalier, toutes sortes de choses étranges sur lesquelles il le questionne ensuite :
– Mais au deuxième étage, j’ai vu des doigts morts qui gisaient là.
– Mon Dieu, ce que vous êtes bête ! C’étaient des scorsonères.

 Armel Guerne a choisi une traduction plus explicite, ajoutant une partie de phrase qui n’existe pas dans le texte allemand :
– Oui, mais au second palier, il y avait une grande quantité de doigts de morts.
 Quel enfantillage ! (...) N’avez-vous pas reconnu que c’étaient des scorsonères, qu’on appelle aussi vulgairement des salsifis ?

Par ailleurs, les proverbes et les locutions qui émaillent les contes, pour leur donner un caractère oral et populaire, ne sont pas toujours transposables en français. Dans le conte “Les quatre frères habiles” (KHM 129), un des personnages doit toucher d’un seul coup de fusil des oeufs posés aux quatre coins d’une table et un cinquième oeuf posé au milieu de celle-ci. La traduction littérale de l’allemand dit : “Il devait avoir de cette poudre qui tire en contournant le coin de la rue” — ce qui, en français, ne veut rien dire. En travaillant sur le champ lexical, je suis arrivée, à l’expression française “un fusil à tirer dans les coins”, “une arme imaginaire permettant d’atteindre ce qui se cache ou se dissimule1”.

J’ai essayé de trouver un juste milieu entre une traduction littérale et une traduction au style plus libre, visant avant tout la beauté du texte, afin de le rendre plus lisible, sans le trahir.

Lorsque le sens de l’expression était compréhensible, j’ai opté pour une traduction littérale : dans le conte “Les gens avisés” (KHM 104), le héros part en quête de gens simples d’esprit. Il croise un homme dont le comportement étrange lui inspire la réflexion suivante : “Tiens, encore un qui n’a pas de mèche dans sa lampe” (Noch einer, der keinen Docht in seiner Lampe hat). J’ai d’abord pensé le traduire par “avoir un grain”, “avoir une case en moins”, ou “ne pas avoir toute sa tête”, mais à cause de leur caractère trop familier ou banal, j’ai privilégié, exceptionnellement, la traduction littérale, plus évocatrice parce qu’imagée.

 
Et puis il y a la question des dialectes.

Le recueil des Contes pour les enfants et la maison comporte une dizaine de textes en dialecte, provenant de différentes régions allemandes, mais aussi d’Autriche et de Suisse. Les Grimm accordaient beaucoup de valeur à ces récits, considérant qu’ils enrichissaient la langue allemande.

Dans ces textes à la fois difficiles à comprendre et à traduire, de nombreux termes d’un usage limité à l’oral, ne figurent pas toujours dans les dictionnaires unilingues allemands.

Faut-il traduire un dialecte allemand par un patois français, et si oui, lequel ? Cette opposition entre allemand standard (Hochdeutsch) et dialectes peut-elle (et doit-elle) être restituée par une différence de niveaux stylistiques ? J’ai opté pour une uniformité du niveau de langue, tout en signalant en note qu’il s’agit, à l’origine, de récits en dialecte.

Dans le texte allemand du conte “le Roitelet (KHM171), les propos des outils mentionnés sont cités en dialecte visant à reproduire le bruit fait par chacun d’eux. Ainsi, le marteau dit : “Smiet mi to ! Smiet mi to !” “Forge-moi ! Forge-moi !” ; le rabot : “Dor häst ! Dor, dor häst !” “Tiens, va ! Tiens, tiens va !” et les roues du moulin : “Help, Herr Gott ! Help, Herr Gott !” “Dieu, aide-nous ! Dieu, aide-nous !”

Le sens de l’opposition dialecte/Hochdeutsch est ici le suivant : les dialectes traduisent la langue naturelle de toute chose, tandis que l’allemand standard est utilisé pour rendre publique une injustice. Pour rendre cette opposition compréhensible à un lecteur non-germanophone, j’ai ajouté au texte la précision suivante :

Et si le meunier était un filou qui laissait tourner son moulin, celui-ci cessait de parler en dialecte et se mettait à parler en haut-allemand, et demandait d’abord tout doucement : (...)

Lorsqu’il est question de traduction, on cite souvent l’adage italien Traduttore tradittore, où changer une seule lettre suffit à exprimer que le traducteur est toujours un traître. Entre l’exigence de fidélité envers l’original, et la recherche de l’authenticité et de la beauté dans la traduction, le compromis n’est pas facile à trouver, lorsqu’on tente de transposer d’une culture à l’autre et d’une époque à l’autre, mais c’est un travail passionnant.

 

Illustrations : ces illustrations, comprises dans les volumes, ont été reproduites grâce à l'amable autorisation Grimm Museum de Cassel.

 





note :
1. Le Robert, Dictionnaire d’expressions et locutions, 2003.


Dans Le Monde des Livres, entretien avec Marion Faure

Pour la première fois en français, les éditions Corti proposent dans leur collection "Merveilleux" une édition critique intégrale des contes des frères Grimm, suivis des préfaces aux éditions successives. Natacha Rimasson-Fertin, maître de conférences à l'université Stendhal-Grenoble-III, les a édités, traduits et commentés. Entretien.

 

Les "Contes pour les enfants et la maison" ont connu plusieurs éditions. Laquelle avez-vous choisi de traduire ?

Il m'a semblé logique de choisir l'édition de 1857, la dernière parue du vivant de Jacob et Wilhelm Grimm, tout en intégrant à la fin du second volume les contes retranchés des précédentes éditions. Ce choix m'a permis de rendre compte de l'évolution du recueil depuis sa première parution, en 1812 : d'un travail conçu avant tout comme scientifique, il est rapidement devenu, suite aux critiques, mais aussi à cause du lectorat qu'a attiré son titre même, un recueil adapté à un public enfantin. Cela impliquait par exemple une désérotisation de certains passages.

Dès la préface du second tome, en 1815, les frères Grimm définissent leur travail comme un "livre d'éducation".

Certains contes ont une visée didactique évidente, qui s'affirme encore dans les "légendes pour enfants", constituées comme un ensemble à part dès la deuxième édition de 1819. Mais le travail des Grimm se distingue des ouvrages qui l'ont précédé : il s'agissait de contes écrits par des pédagogues, où les préceptes moraux étaient bien plus appuyés. Avec les Grimm, on constate une évolution intéressante, qui correspond à la naissance de la littérature pour la jeunesse, et qui répond au nouveau statut de l'enfant, dans un modèle familial en pleine mutation. Les deux frères ont trouvé le ton juste pour s'adresser à ce nouveau lectorat, tout en insistant sur la nécessité d'une présence des parents, afin de sélectionner les contes et de les lire aux enfants.

Comment avez-vous conçu cette nouvelle traduction ?

Il s'agissait avant tout de proposer une première édition scientifique française des contes, tout en rendant accessible l'intégralité de ces textes. Cela impliquait une très grande fidélité au texte original, même dans ses maladresses, sans chercher à l'enjoliver, comme ont pu le faire mes prédécesseurs, Marthe Robert et Armel Guerne, auteurs d'excellentes traductions devenues aujourd'hui des monuments. Je voulais rendre compte du style des Grimm.

Comment le définiriez-vous ?

Ce sont plutôt des styles, et non un seul : ils varient selon qu'on lit un conte merveilleux ou facétieux, une comptine ou une légende. Quant à leur langue, elle est simple sans être celle du peuple ; c'est une langue littéraire, mais retravaillée pour avoir un aspect oral : des proverbes, des diminutifs ont été ajoutés d'une édition à l'autre, des termes régionaux ou anciens ont également contribué à ce naturel recréé. On se situe ainsi à mi-chemin du conte populaire et de sa forme littéraire.

Les frères Grimm ne reproduisaient-ils donc pas les contes tels qu'ils les collectaient ?

Ils ne les collectaient pas auprès du peuple : leurs informateurs étaient essentiellement des membres de la bourgeoisie cultivée. Dans leurs préfaces, les frères Grimm ont créé leur propre mythe de collecteurs de contes parcourant les villages de la Hesse rurale. Cela dit, leur fidélité à la tradition orale était réelle, même quand ils réécrivaient les textes : dans leur choix de versions, par exemple, ils étaient guidés par la recherche du conte originel. Dès leur époque, ils ont été considérés comme des références pour l'étude du conte, tant dans leur théorie que dans leur pratique. Ils l'ont par exemple distingué de la légende, qui relève du fantastique, et non du merveilleux, et qui, par sa dimension religieuse et son ancrage local, véhicule plus explicitement des croyances populaires.

Quelle était leur conception du conte ?

A leurs yeux, il a une dimension universelle que n'a pas la légende : c'est pourquoi, contrairement aux autres recueils qu'ils ont publiés, celui des contes n'est pas identifié comme allemand, alors même qu'ils le considéraient comme une contribution à l'histoire de la poésie allemande (ils y voyaient notamment des miettes de la mythologie germanique). Les frères Grimm, grands polyglottes, connaissaient bien les contes européens et orientaux ; ils y font référence dans leurs commentaires, relèvent des parentés, des échos. Pour eux, le conte est chez lui partout.

 

Propos recueillis par Marion Faure




Page précédente : présentation du livre

Jacob et Wilhelm Grimm, Contes, traduction, édition critique et notes de Natacha Rimasson-Fertin.