Jacob et Wilhelm GRIMM | Contes pour les entants et la maison.
Édités et traduits par Natacha Rimasson-Fertin
Collection Merveilleux n°40 | [
Classification Aarne-Thompson]

Voici la première édition intégrale commentée de l’ensemble des 201 contes des frères Grimm auxquels sont joints les 28 textes qu’ils ont supprimés dans la dernière mouture de leur recueil, et 10 légendes pour les enfants.

Natacha Rimasson-Fertin a voulu se démarquer de ses illustres devanciers (Armel Guerne et Marthe Robert notamment) en choisissant une traduction très proche du texte original, dans le souci de faire goûter au lecteur la spécificité du style des frères Grimm.

Les lecteurs français n'avaient pas accès à une édition critique des contes de Grimm, c'est chose faite : chaque conte est suivi d’un commentaire alerte mais précis – le nom des conteurs ou des informateurs, le contexte de la composition, les éventuels remaniements. Ces commentaires font également une large place aux notes que les frères ont eux-mêmes établies dès la deuxième édition et montrent combien ce célèbre recueil a évolué au fil du temps.

Les  spécialistes retrouveront évidemment la classification internationale des contes ainsi que d’éventuelles remarques sur des variantes d’autres pays. Indépendamment de la postface, l’appareil critique comprend une traduction des préfaces successives des Grimm qui posent des questions essentielles sur le genre du conte, notamment sur son rapport au mythe et à la légende. Un index fouillé permettra au lecteur de circuler dans ce vaste ensemble.

De nombreuses illustrations, commentées en fin d’ouvrage, ponctuent le recueil.

Voir également la page suivante :
Les interviews accordées par Natacha Rimasson-Fertin à la revue La Grande Oreille et au Monde des Livres.

– Une analyse de Cyrille François sur Fabula.org

Voir ci-dessous :
L'article de Nathalie Crom, Télérama

Le texte de Pascal Quignard pour Le Monde des Livres

Le texte de Philippe Lançon pour Libération

L'article d'Isabelle Rüf, Le Temps


   

Les collectes de contes de la collection Merveilleux :

Karr (Alphonse), Souvestre (Émile), Sébillot (Paul),
Trois fées des mers, édition établie par Françoise Morvan, 1998 ; Anonyme Égyptien, Le Conte des deux frères suivi de Le mari trompé, édition établie par François Schuler, 1999 ; Straparola (Giovan Francesco), Les Nuits facétieuses, édition établie par Joël Gayraud, 1999 ; Hyltén-Cavallius (G.O.) et Stephens (G.), Le Chien boiteux, traduit du suédois par Éléna Balzamo, 1999 ; Kristensen (Evald Tang), La Cendrouse et autres contes du Jutland, traduit du danois par Jean Renaud, 1999 ; Espinosa (Aurelio M.), Blanca Flor et autres contes d’Espagne, traduit de l’espagnol par Marianne Millon, 2003 ; Arnason (Jón), La Géante dans la barque de pierre, traduit de l’Islandais par Jean Renaud et Astrid Magnusdottir, 2003 ; Raphoz (Fabienne), Des Belles et des bêtes, suivi de L’Âme d’or des bêtes, 2003 ; Dymchitz (Valery), Contes populaires juifs d’Europe orientale, 2004 ; Schuler (François), Le Livre de l’Amdouat, 2005 ; Basset (René), 1001 contes et légendes arabes, 2005 ; Massignon (Geneviève), De bouche à oreille, Anthologie de contes populaires français, 2006 ; Crews (Cynthia Mary), Contes judéo-espagnols des Balkans, édition établie par Anna Angelopoulos, 2009.
    






Le valet avisé


Comme un maître a de la chance et comme sa maison est bien tenue lorsqu’il a un valet intelligent qui écoute, certes, ce que son maître lui dit, mais qui agit autrement, en suivant plutôt ce que lui dicte sa propre sagesse. Un jour, Hans, un garçon malin de cette espèce, fut envoyé par son maître à la recherche d’une vache qui s’était égarée. Il était parti depuis longtemps, et son maître se dit : « Ah, ce bon Hans est si dévoué qu’il ne craint aucune peine dans son travail ! »Mais comme il ne le voyait toujours pas revenir, le maître se mit à craindre qu’il ne lui soit arrivé quelque malheur, et il partit lui-même à sa recherche. Il dut le chercher longtemps, mais il aperçut finalement son valet qui courait çà et là dans un vaste champ.
 – Eh bien, Hans, as-tu trouvé la vache que je t’ai envoyé chercher ? dit le maître.
– Non, maître, répondit Hans, je n’ai pas trouvé la vache, mais je ne l’ai pas cherchée non plus.
 – Qu’as-tu donc cherché, Hans ?
– Quelque chose de mieux, et cette chose, j’ai réussi à la trouver.
– Qu’est-ce donc, Hans ?
– Trois merles, répondit le valet.
– Et où sont-ils ? demanda le maître.
– J’en vois un, j’entends le deuxième, et je poursuis le troisième, dit le valet avisé.
Que cela vous serve d’exemple : ne vous préoccupez pas de votre maître ni de ses ordres, mais faites plutôt ce qui vous passe par la tête et ce qui vous chante, et vous agirez alors aussi sagement que Hans le malin.

[voir également la Classification Aarne-Thompson de tous les contes de la Collection Merveilleux]





Il n’existait pas à ce jour d’édition scientifique en français des deux cent un contes collectés par les frères Grimm, Jacob (1785-1863) et Wilhelm (1786-1859), au début du XIXe siècle, d’ après la tradition orale du centre de l’Allemagne d’où ils étaient originaires. C’est chose faite désormais, grâce aux efforts conjugués de la traductrice Natacha Rimasson-Fertin et de Fabienne Raphoz, responsable de la collection Merveilleux aux éditions José Corti. Les voici donc, ces récits préservés de l’oubli par la volonté des deux frères, mythographes érudits, inlassables collecteurs de contes et légendes qu’ils surent transcrire dans une langue vive et précise. Des récits tantôt heureux, tantôt très noirs, mais toujours « traversés par la même pureté que celle qui fait que les enfants nous semblent si bienheureux et merveilleux », notaient Jacob et Wilhelm Grimm dans de superbes préfaces que Natacha Rimasson-Fertin a eu la riche idée de reproduire ici.

Soit donc deux beaux volumes, copieusement annotés et soigneusement illustrés, où les célèbres Cendrillon, Hänsel et Gretel, Petit Chaperon rouge ou Blanche-Neige cohabitent avec des dizaines d’histoires bien moins célèbres, mais non moins poétiques, truculentes ou précieuses. Postface, notes copieuses, index précis : l’appareil critique est sans faille, mais jamais pesant – libre au lecteur de choisir de l’oublier ou d’en faire son miel.

Nathalie Crom, Télérama, 24 juin 2009.



Les contes forment un genre presque inhumain. De nombreux animaux rêvent. Les rêves sont des suites orientées d'images. Plus tard, quand les langues apparurent chez les hommes, la narration linguistique les a insensiblement relayés.

C'est "ce qui n'est pas" qui s'invente dans le conte, comme dans le rêve, comme dans le désir. L'affamé voit tout à coup une table mise couverte de tout ce qu'il préfère. L'assoiffé fonce vers un mirage d'eau qui brille au loin. L'homme frigorifié tire au-dessus de son corps qui tremble un édredon de plumes. L'homme solitaire imagine une femme merveilleuse.

Enfin paraît en France la première édition intégrale des 239 contes collectés par les frères Grimm, y compris les censurés, y compris les retranchés. Cette édition est indispensable à tous ceux qui aiment les livres. Elle est due à Natacha Rimasson-Fertin. Tous les contes ont été retraduits avec la plus grande simplicité possible. Et chacun d'entre eux est commenté, en notes, avec l'érudition la plus sûre.

La beauté des contes, comme le pouvoir des rêves, c'est qu'ils sont portés par un élan qui envahit l'âme irrésistiblement. Ni l'un ni l'autre ne connaissent la position sujet. Le rêveur surgit dans le rêve avec son corps et son visage ; c'est une troisième personne comme les autres personnages du rêve ; comme tous les héros de conte, il y poursuit sa quête.

Le conte pénètre directement dans l'inconscient. Il ne faut jamais expliquer la signification d'un conte à un enfant.

De même, il ne faut jamais espérer une interprétation univoque pour un rêve. Leur pouvoir les précède. Une force sourd en nous. Cette force entêtée ne cherche pas la vérité. Elle est vouée à ce qui n'est pas. Elle est antitemporelle.

Enfin, grâce à Natacha Rimasson-Fertin, depuis presque deux cents ans paraît de façon officielle en français Das eigensinnige Kind (L'Enfant entêté).

Un enfant entêté ne faisait rien de ce que sa mère voulait. Dieu lui envoya une maladie. Il mourut. On l'enterra. A peine eut-on tassé la terre, son petit bras sortit brusquement de terre, tendu vers le ciel. Un homme s'accroupit, allongea le bras de l'enfant sous la terre, l'y maintint, remit sur lui de la terre neuve. Mais le bras ressortit. "Le petit bras ressortait sans cesse. La mère de l'enfant dut alors se rendre sur la tombe de celui-ci et donner un coup de baguette sur son petit bras. Et lorsqu'elle eut fait cela, le bras rentra dans la tombe." Cet entêtement de l'enfant entêté est le rêve.

Entêtement se dit magnifiquement en allemand Eigensinn. C'est le signe fixe comme une idée fixe. De même que rien n'entête que la différence sexuelle, les signes fixes où elle s'interroge précèdent les lettres écrites.

Mais le mot français entêtement, qui date de 1640, est plus extraordinaire encore que le mot allemand. Il dit qu'il y a quelque chose à l'intérieur de la tête qui ne cède pas le pas devant l'acquisition du langage. Il y a une poussée dans le crâne plus forte, plus têtue, plus entêtante que la conscience. Cette poussée fait remonter du mot à l'Histoire, de l'Histoire à la légende, de la légende au mythe, du mythe au conte, du conte au rêve. Le rêve est une "tête rebelle dans la tête", plus ancienne, sans psychologie, sans narrateur. Il y a au fond du conte, continuant de rêver, en état de rébellion à l'état pur, en état de splendeur à l'état pur, un jadis animal aussi intraitable que l'enfant incorrigible.

Pascal Quignard, Le Monde des Livres, Vendredi 26 juin



Ils sont nés I’un derrière l’autre, comme marchent les sept nains, de 1785 à 1790, mais ils n’étaient que cinq et deux seulement, les aînés, Jacob et Wilhelm, ont véritablement écrit ces contes populaires allemands au début du siècle suivant. On connaît en France Blanche Neige, Hänsel et Gretel et quelques autres, mais on en ignore la plupart, tout aussi bons, que cette remarquable édition intégrale et annotée permettra de découvrir. 

Jacob et Wilhelm sont des inséparables vivant dans la cage enchantée du récit. Même chambre d’enfants puis d’étudiants, même pièce d’écrivains : la manière dont ils évoquent leur vie ressemble à certains de leurs contes, par exemple à Petit-frère et Petite-sœur, où la seconde doit sans cesse veiller sur le premier, transformé en faon par l’enchantement d’une « marâtre » et ne pouvant résister à l’envie de provoquer les chasseurs. Le cri qu’ils poussent, « Dieu et nos cœurs, ils pleurent ensemble ! », colore de nombreux textes, et l’on peut imaginer qu’à les écrire, ce cri devint celui des Grimm : tout véritable narrateur est un enfant abandonné dans la forêt, dont les pleurs finissent par devenir des chants. Rien ne dit mieux l’ardeur naturelle et sans âge de ces histoires qu’une phrase du vieux Wilhelm Grimm, écrite en 1843, dans une lettre à Bettina Von Amim : « Le parfum des orangers et des tilleuls monte vers moi depuis le parc, et je me sens revigoré et capable d’éprouver la haine et l’amour avec toute l’ardeur de la jeunesse. » La violence du récit est un baume qui conserve. 

La légende dit qu’ils ont collecté les contes eux-mêmes, c’est pourquoi on les appelle souvent « les contes de Grimm », comme si tout avait été fait par un seul homme, mais la légende n’est pas vraie : d’autres ont effectué la cueillette à leur demande et à leur place. On trouvera la liste et le pedigree des honorables chercheurs d’or à la fin du premier tome. Ce qui ne veut pas dire que la légende soit fausse : les Grimm ont, par leur mise en forme, créé une œuvre, pour ne pas dire une langue-concrète et mystique. Ils l’ont fait au gré de leur évolution vers plus de morale et de germanité. 

Acte militant. Les Grimm éliminent peu à peu les contes trop cruels (comme celui où les enfants découpent l’un d’eux pour jouer au boucher) ou dont l’origine est trop française. Sous la pression et les critiques, ils orientent vers l’enfance ce concept alors embryonnaire, ce qui au départ était pour eux une affaire d’adultes : « Ces contes sont-ils composés ou inventés pour les enfants ?, écrivait Jacob Grimm. Je crois cela aussi peu que le fait qu’il soit nécessaire d’instituer quelque chose de particulier pour les enfantsde manière générale. » Ils perçoivent d’ailleurs leur travail comme un  acte militant et scientifique : « Contribuer à l’histoire de la poésie populaire allemande » et « rendre un service à l’histoire de la poésie et de la mythologie » de ce qui n’est pas encore un pays. La langue allemande n’est pas, comme la française, pensée et unifiée. L’Allemagne souffre de Napoléon et d’un défaut de conscience d’elle-même. La collecte des contes contribue à cette conscience : ce sont les histoires du peuple qui peuvent la lui donner. 

Les contes des Grimm doivent leur magie à la souffrance qui les fixe et la liberté qui les porte. Onn est au XVIe siècle, au XVIIe siècle, dans un monde où om ne fait pas bon vivre. Les gens ont faim ; les parents abandonnent leurs enfants ou les mangent ; les père désirent leurs filles ; les belles-mères (les marâtres) tuent la progéniture du premier lit ; les joueurs, les ivrognes, les vagabonds sont incurables ; les idiots le restent ; les innocents se font crever les yeux comme les coupables ; la nature est enchantée, hostile et trompeuse ; les princes et les châteaux ne valent guère mieux ; on promet tout à ceux qui vous sauvent, on ne tient pas quand on va mieux ; l’orgueil, la convoitise, la curiosité, l’envie, le mensonge sont partout – chez les enfants d’abord. Les puissants ont cette manie, comme Barbe-Bleue, de dire à ceux qu’ils aiment qu’il est une pièce où il est interdit d’entrer, tout en leur donnant la clé pour le faire. On parle trop, on regarde trop, on désire trop, on veut trop en savoir, alors même qu’on ne possède pas grand-chose, sinon rien, et que les signes sont opaques et imprévus.

Clairières. La plupart des auteurs feraient de cet enfer des machines moralistes, des manuels édifiants, ou, pire encore, des romans psychologiques. Ici, rien de tel. Lire est un acte libre, même dans des contes antisémites comme la Bonne affaire, que l’on avale sans crainte de passer au détecteur ordinaire de conscience. L’imagination est l’action : elle va vite et à l’essentiel, comme une vie courte réduite à l’essentiel. Les raccourcis qu’elle permet ouvrent sur de perpétuelles clairières où le meilleur de l’homme rejaillit comme une biche de la mare. Toujours la jolie femme revit sous la peau dure : «Mon amour pour elle est si grand que si toutes les feuilles des arbres avait une langue, elles seraient incapables de l’exprimer. » Et pourtant elles le font.

Philippe Lançon, Libération, 2 juillet 2009





Classées au patrimoine mondial de l’Unesco, les 239 histoires recueillies par les frères Grimm, «vivent encore aujourd’hui», comme on dit de leurs héros. Une nouvelle traduction leur rend fraîcheur et rugosité.

Vers 1805, Dorothea Viehmann se rend régulièrement à Kassel pour vendre les légumes de son jardin. C’est ainsi qu’elle fait la connaissance des frères Grimm. D’origine huguenote, elle connaît beaucoup de contes, français et allemands. Elle est leur seule informatrice d’origine paysanne. Les autres sont des bourgeois cultivés, ce qui contredit la légende qui montre les deux chercheurs parcourant la campagne, carnet à la main, pour recueillir la parole populaire à sa source. En ce début de XIXe siècle, l’idée que la langue véhicule l’esprit d’une nation commence à se répandre, en réaction à la francophilie des classes aisées qui réservent l’allemand pour s’adresser aux domestiques. Clemens Brentano et Achim von Arnim viennent de publier Des Knaben Wunderhorn, un recueil de chants populaires paru en 1805-1808. Ils chargent les inséparables Jacob et Wilhelm Grimm de faire de même avec les contes.

Le but des deux jeunes philologues est d’abord scientifique, explique Natacha Rimasson-Fertin dans la postface à sa traduction des Contes pour les enfants et la maison. Cette nouvelle édition, après celles d’Armel Guerne et de Marthe Robert, présente l’intégralité de leur cueillette. La langue est limpide sans être simple transcription de l’oral; les contes sont accompagnés d’un appareil savant pour spécialistes. La violence et la puissance des histoires sont intactes. La première édition de 1815 est d’ailleurs critiquée pour ce style rugueux, trop brutal. Par la suite, une version «désérotisée» connaîtra un grand succès. Les frères suppriment un certain nombre de récits jugés violents ou inconvenants, en édulcorent d’autres. Ici, les trente-neuf éliminés figurent en annexe. La traduction, très fidèle, restitue la simplicité et la fraîcheur de l’original.

On trouve, bien sûr, les grands classiques: Blanche-Neige, Cendrillon, Le Petit Chaperon rouge. Ils ont leur équivalent chez Perrault: les frères Grimm «avaient conscience du caractère universel de ces récits». Dans leurs notes, ils font référence aux contes du monde entier, d’époques différentes. Mais même une histoire aussi connue que celle de Cendrillon est éclairée différemment: les mauvaises sœurs mortifiées n’assistent pas seulement à la noce de leur souffre-douleur, des oiseaux viennent leur crever les yeux, par deux fois, alors qu’elles marchent aux côtés de la mariée.

Il y a du sang, dans ces contes, des coups, des mauvais coups aussi. Ils reflètent des temps de famine, de guerres, d’exploitation. Les parents abandonnent leurs enfants dans la forêt. Les enfants maltraitent leurs parents en retour. L’inceste, le viol sont présents, en sourdine. Le monde est hérissé d’interdits. Passer outre coûte cher. Chacun rêve d’échapper à la misère, et quand survient un génie bienfaisant, l’avidité sans bornes finit par le lasser, et la magie se retourne contre le quémandeur. La violence est parfois gratuite, comme dans le conte 115, dans lequel un vagabond tue un Juif, car il pense que l’homme cache de l’argent. Dans un des contes retranchés, le rossignol et l’orvet font bon ménage, chacun possède un œil. Mais l’oiseau emprunte le sien au naïf serpenteau et s’enfuit en le laissant aveugle. Dans un autre, un petit garçon qui joue au boucher en égorge un autre. On l’innocente par ordalie. Sous des dehors moralistes, il n’y a pas de justice ni de sens.

Comme dans tous les contes, les humains, les animaux, les végétaux et même les objets communiquent et négocient. Les tables se couvrent de victuailles. Les masures se transforment en châteaux puis retournent à leur état premier. «Le conte, dit Pascal Quignard, dans Le Monde du 26 juin, pénètre directement dans l’inconscient. Il ne faut jamais expliquer la signification d’un conte à un enfant.» Ni aux adultes. Il suffit de se laisser emporter par l’élan qui porte d’un récit à l’autre, étonnantes variations sur les thèmes éternels: avoir un toit, manger, aimer et être aimé, être reconnu par les siens.

 

Isabelle Rüf, Le Temps, 18 juillet 2009



            Blanche-Neige, Cendrillon, Hänsel et Gretel, les Musiciens de la ville de Brème, le Petit Chaperon Rouge sont des contes connus du monde entier. En fait, les frères Jacob (1785-1863) et Wilhelm (1786-1859) Grimm en ont réuni et transcrit 239. Ils constituent un trésor de poésie “populaire” – selon leur définition, par opposition à la poésie “littéraire” élaborée par des lettrés –, pratiquement sans égal, au point d’être l’ouvrage de langue allemande le plus célèbre après la Bible de Luther. En hommage à l’universalité des “Kinder und Hausmärchen” (Contes pour les enfants et la maison), ils ont été inscrits en 2005 au patrimoine mondial de l’Unesco.

              La totalité des contes des frères Grimm vient de faire l’objet de la première traduction intégrale en français par Natacha Rimasson-Fertin : y compris ceux que les Grimm avaient retranchés, parce qu’ils paraissaient trop inspirés de sources étrangères, tel “Le Chat botté” de Perrault, soit qu’ils leur parussent trop cruels ou indécents pour figurer dans une édition qu’on puisse offrir à des enfants, tel celui où une jeune fille, que son prince charmant n’a pas encore épousée, se demande pourquoi ses vêtements... rétrécissent ! 

            Cette désérotisation correspond à l’avènement de la littérature pour la jeunesse, dans un modèle familial en pleine mutation. Au départ, en effet, les Grimm étaient encore étudiants en droit à Marbourg (Hesse) lorsqu’ils entreprirent de recueillir les contes populaires comme Brentano et Achim von Amim avaient recueilli les chansons populaires du “Des Knaben Wunderhorn” : comme une quête romantique des racines populaires du “génie” allemand. Cela ne les empêchera pas par la suite de poursuivre une brillante carrière qui s’acheva à l’université de Berlin, en tant qu’auteurs des “Antiquités du Droit allemand”, d’une “Grammaire allemande” et du lancement du “Dictionnaire allemand” qui ne sera terminé qu’un siècle plus tard. L'intérêt des Grimm pour les contes procédait donc du souci de sauver, dans un monde chan- geant, le legs poétique et populaire des temps anciens. 

            La récolte des Grimm est d’une richesse et d’une variété incroyables : contes merveilleux, facétieux, légendaires, chrétiens, d’animaux. Outre leur charme, il est fascinant de découvrir leurs ramifications lointaines et souterraines. L’astuce de Rampone, qui déroule sa longue chevelure du haut de la tour où elle est enfermée pour permettre au “fils du roi” de grimper jusqu’à elle comme au moyen d’une échelle de corde, se retrouve dans le “Livre des rois” du poète persan Firdoussi (Xe siècle). Le thème du serpent qui guérit un de ses semblables à l’aide d’une herbe (dans “Les trois feuilles du serpent”) se trouve dans une légende grecque rapportée par Apollodore. L’histoire des musiciens de la ville de Brème trouve sa plus ancienne occurrence européenne dans un poème latin du Flamand Maître Nivard de Gand, l’Ysengrinus, écrit vers 1150. Des versions de “Hansel et Gretel” se retrouvent en Sibérie, Arménie, Caucase, Indonésie, etc. Faut-il imaginer des marchands, des soldats, des clercs, passant d’une région à l’autre, racontant, traduisant, adaptant ?

              En dehors des sélections à l’usage des enfants, les contes collectés par les Grimm ont une portée universelle grâce à la simplicité de la narration, la personnalité bien affirmée des protagonistes – la fille pauvre, le prince charmant, le renard, le loup, le brigand, le curé, le soldat, le petit garçon –, la morale qui s’en dégage, la poésie qui nimbe le tout.

            En 1944, bien qu’il fût en guerre avec l’Allemagne, le grand poète anglais Auden mettait l’œuvre des frères Grimm au rang “du petit nombre d’ouvrages indispensables au patrimoine commun sur lequel peut se fonder la culture occidentale”. On sera donc reconnaissant à Mme Rimasson-Fertin pour le travail magistral qu’elle a réalisé et l’on ne s’étonne pas que la Librairie Corti, connue pour la rigueur de ses publications, l’ait inscrit à son catalogue.

Jacques Franck, La Libre Belgique, 7 septembre 2009





Grimm, J&W
Contes

1184 pages en 2 vol.
sous coffret
2009
978-2-7143-1000-2
50 €

Collection Merveilleux
N°40
30 illustrations