Patrick Saurin, Les Fleurs de l'intérieur du Ciel
      Chants de l'ancien Mexique traduits du nahuatl,
      éditions Corti, Collection Merveilleux n°39,


    

Connaît-on vraiment les anciens Mexicains ? Que sait-on des pensées, des rêves et des sentiments qui habitaient leur coeur ? Trop peu, hélas, même si les hasards de l’histoire nous ont laissé quelques fragments de leur poésie. Pourtant, ces paroles vieilles de plus de cinq siècles nous laissent entrevoir un peu de l’intériorité des femmes et des hommes de Mexico-Tenochtitlan. Dans la langue nahuatl parlée dans la capitale aztèque à l’arrivée des conquistadores, la poésie était désignée par le binôme in xochitl in cuicatl, littéralement « la fleur, le chant ». Pouvait- il en aller autrement si l’on a à l’esprit la prégnante présence florale déclinée en d’infinies variations dans les créations poétiques.  

Ce livre propose un voyage dans le temps vers un monde disparu pour y saisir quelques échos de voix oubliées. Lors de ce cheminement, la fleur sera notre fil conducteur. C’est elle que nous suivrons et qui nous guidera de cette source mystérieuse d’où naissent les chants, l’Intérieur du Ciel, jusqu’à ce point d’épanchement, le coeur, où ils viennent éclore pour être ensuite offerts en partage. C’est elle encore qui sera au centre des rencontres imaginées entre les poètes nahuas et les lettrés d’autres mondes et d’autres temps. Enfin, une fois le livre refermé et les chants retournés à leur nuit, persistera longtemps en nous l’empreinte subtile de cette présence florifère.

Bibliographie de Patrick Saurin :

Teocuicatl. Chants sacrés des anciens Mexicains, Paris, Institut d’ethnologie du Musée de l’Homme et Muséum national d’histoire naturelle, 1999.
La fleur, le chant. In xochitl in cuicatl. La poésie au temps des Aztèques, avant-propos de Claude Louis-Combet, Grenoble, JérômeMillon, 2003.
Chants à Celui par qui l’on vit, postface de Claude Louis-Combet, Bruxelles, La Pierre d’Alun, 2004.





 

Illuminations Aztèques
Par
Jean-Yves Masson, Le Magazine Littéraire, Décembre 2009

Ce livre illustre bien la collection « Merveilleux » des éditions Corti, l’une des entreprises éditoriales les plus originales d’aujourd’hui : c’est, en effet, une merveille ! Merveille de goût et d’intelligence poétique du traducteur, Patrick Saurin, qui, dans ses commentaires à la science sûre et légère, sait nous amener à entendre dans ces chants de l’ancien Mexique une des manifestations les plus pures de l’essence de la parole poétique, en nous montrant, par un jeu subtil de citations et de références, les affinités électives qui relient ces poèmes composés il y a cinq ou six siècles par des princes des hauts plateaux de l’Amérique centrale à quelques-uns des plus beaux textes de la tradition occidentale (de Jaufré Rudel à Rilke, de Bertrand de Born à Rimbaud), et même à certains poèmes japonais. Ce n’est nul- lement là une tentative de réduire à du déjà-connu l’originalité de ces quinze « chants », vestiges d’une civilisation assassinée par l’hispanisation et la christianisation forcées : c’est au contraire nous faire entendre à quel point ce qui a été détruit était un trésor poétique de portée universelle. Quinze chants donc, recueillis par des religieux espagnols à partir de sources orales au temps de la conquête, et dont la simplicité, la beauté, jaillissent comme une évidence de cette traduction qui en restitue la miraculeuse splendeur. 

Au contraire d’autres langues irrémédiablement disparues (plus d’une centaine lorsque commença la colonisation en 1519), le nahuatl, qui était utilisé dans tout le Mexique du fait de l’extension des conquêtes aztèques, est encore parlé aujourd’hui par un million et demi de locuteurs, au Mexique, au Nicaragua, au Guatemala. C’est une langue agglutinante dont la particularité rare est de ne pas distinguer les verbes des noms, tout mot pouvant être utilisé comme prédicat. Il en résulte une vision du monde bien différente de la nôtre. La poésie nahuatl ancienne qui nous est parvenue témoigne d’une simplicité, d’une ferveur miraculeuses, avec ses cris extatiques et ses onomatopées d’invocation que la traduction respecte, indices d’un rituel à jamais perdu mais qui nous reste imaginable : toute citation partielle que j’en pourrais faire ici paraîtrait dérisoire, car il faut lire ces chants à voix haute pour en éprouver la continuité dansante. Que ces vestiges d’un monde disparu nous deviennent accessibles par des livres tels que celui-ci est la preuve, s’il en fallait, que la traduction n’est pas une simple opération linguistique, mais un acte spirituel. Une expérience d’une rare intensité.










Les Fleurs de l'intérieur du Ciel
Anthologie établie par
Patrick Saurin
208 pages
novembre 2009
978-2-7143-1010-1
20 euros

Collection Merveilleux
N°39