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Vintzentzos Cornaros, Érotokritos
Ouvrage édité en collaboration avec
l'Atelier Européen de la Traduction,
traduit du grec par Robert Davreu,
Collection Merveilleux n°31.
Chanson de geste crétoise en cinq parties ou chants de plus de dix-mille vers, écrite au XVII° siècle, peu avant que la Crète, après une résistance farouche, ne passe sous la domination turque, lEROTOCRITOS est, non seulement pour la Crète, mais pour la Grèce, un poème fondateur, à la fois populaire et nourri de culture savante. Son auteur, Vitzentzos CORNAROS, noble crétois ou vénitien, est manifestement lhéritier de la tradition lyrique des troubadours et des chansons de geste françaises et italiennes, et son uvre se situe dans limmense mouvement de translation créatrice en langues vulgaires de ce qui constitue le fonds de la culture et de la civilisation occidentale, à la fin du Moyen-Age et durant toute la Renaissance. Ce qui est cependant remarquable, cest que cette uvre écrite ait été jusquà nos jours relayée par la tradition orale, au point que de larges passages en sont connus par cur par de simples paysans, aussi bien que par des universitaires, et que les membres de toutes les couches de la société semblent se reconnaître et communier en elle. Il est de ce point de vue frappant de constater combien son rythme même le vers iambique de quinze syllabes a imprégné la diction et le phrasé de la langue communément parlée. Tous les grands poètes grecs, de Solomos à Séféris, ont célébré ce poème et dit ce quils lui devaient.
Que ces dix-mille vers neffraient pas : il conte les amours contrariées dErotocritos pour Aréthuse, fille de roi. Lui sera exilé, elle sera emprisonnée. Sur fond de tournois de chevalerie, de combats héroïques, et de métamorphoses jusquaux retrouvailles, ce long poème aux accents raciniens, se lit comme un roman de cape et dépée.
Cette traduction, sous légide de lAtelier Européen de la traduction et de la Scène Nationale dOrléans, sest faite à partir du texte grec, tel quil a été établi et annoté par Stylianos ALEXIOU. Elle est le fruit dun collectif qui réunit trois personnes, Louisa MITSAKOU, Klairi MITSOTAKI et Constantin BOBAS, grecques de langue et dorigine dont une crétoise aux compétences multiples et reconnues, ainsi quun poète et traducteur français, Robert DAVREU qui par sa formation, est à même de lire le grec et de reconnaître, sur le plan lexical et sémantique, létymologie (ce qui veut dire aussi nombre darrière-plans culturels et philosophiques) sous la langue du XVII° siècle. Ce dernier a été chargé, à partir dun mot à mot rigoureux, de donner à lire et à entendre en français une version définitive qui, au-delà dun document, soit un poème.
Le texte est accompagné dun DVD où il sera donné à entendre et à voir Erotokritos tel quil est chanté, aujourdhui encore en Crète par les bergers (spectacle donné à Aghios Nikolaus en avril 2006).

Du cercle les révolutions, ascension-et-déclin,
Et de la roue qui va, touchant tantôt le haut tantôt le fond ;
De lheure les changements qui trêve ne connaissent,
Mais marchent vers le bien et vers le mal se hâtent ;
Des armes le fracas, la hargne et le fardeau ;
DAmour lempire et de lamitié la vertu ;
Voilà ce qui, au tournant de ce jour, me presse
De recueillir et dire tout ce quils accomplirent, et ce quil en échut
À une fille et à un jouvenceau qui lun à lautre se tissèrent
Dans un amour pur et sans faille.
Et quiconque fut du désir un temps le serviteur,
Quil vienne prêter loreille à tout ce qui est ici consigné,
Prendre exemple et conseil, se pénétrer à fond,
Dun pur amour qui jamais ne déçoive ;
Car à qui son désir sans malice poursuit,
Sil connaît au début le tourment, bonne est la fin promise.
Écoutez donc, et que comprenne qui le peut,
Afin quil sache ailleurs porter bonne parole.
Aux temps anciens, quand les Grecs gouvernaient
Et que leur foi navait ni socle ni racine,
En ce temps-là, au monde un amour fidèle apparut
Qui dans le cur sest gravé, ineffaçable à jamais ;
Et du désir, deux corps en tout honneur entrèrent en la fournaise.
Chère à ces jours lointains, une geste eut pour théâtre
Athènes, qui de la science dispensait la manne,
Trône de lexcellence et du savoir le fleuve.
Un grand Roi dirigeait ce valeureux pays
Ainsi que beaucoup dautres, et fameuse était au-delà sa bravoure.
Héraklis était son nom, éminent entre tous les autres,
Surpassant les plus avisés, premier entre tous les grands ;
Roi parfait, plein de mérites à tous égards,
Dont les paroles étaient école et loi pour tous les hommes.
Très jeune il avait pris épouse et uni sa vie pour la vie
Avec cette compagne en qui nul jamais ne surprit un défaut ;
Artémis se nommait cette reine ;
Aucune autre en sagesse négalait celle-là.
Tous deux marchaient dun même pas, en parfait équilibre,
En harmonie dans le plaisir et partageant même désir.
Couple assorti plus et mieux quaucun autre,
Un seule pensée leur causait à tous deux grand souci,
Car, en dépit des ans, leur union ne portait aucun fruit ;
En un tourment profond et lourd pareil sort les plongeait ;
Et charbon nuit et jour embrasait leurs entrailles,
De navoir aucun héritier quand viendrait le déclin de lâge.
Vers le Soleil et vers le Ciel souvent sélevaient leurs prières
Que leur soient accordées dignité et relève dun enfant désiré.
Passent les ans, passe le temps, et voici la reine enfin grosse
Et le roi du poids du tourment allégé.

AU GOÛT DU JOUR
À lheure de la réhabilitation des patrimoines, deux éditeurs optent pour une approche différente de l'épopée d'un poète crétois du XVIIe siècle.
Comment rendre attirant pour le public daujourdhui, ultra-sollicité et habitué aux textes courts (faciles à lire dans un bus ou le métro, cest lexcuse) un poème de plus de dix mille vers, écrit il y a quatre cents ans par un presque inconnu ? un pavé et un défi !
Il aurait pu paraître suffisant de dire quErotokritos (ou avec un « c », selon les traducteurs) est une uvre à nulle autre pareille, quil y règne une modernité formidable, (si si), que le héros éponyme est un jeune homme intelligent, sensible et courageux, épris dune princesse qui ne lui est pas destinée de ce fait, sengage à vivre « faux pas (et) vrai danger » et quau terme des vicissitudes de cet amour contrarié, où folles passions se rencontrent, promesses séchangent, et familles saffrontent, à coup dexil volontaire, forcé, emprisonnement et tournois, un dénouement heureux et un monde de civilité, de sagesse et de tendresse sont les récompenses du lecteur qui naura eu quà surmonter la réticence première dun préjugé car dès les premières pages, on est envoûté. Erotocritos se lit comme un roman. Enfin un bon roman.
Et une étonnante aventure éditoriale: la version qui nous est rendue aujourdhui nest sans doute pas loriginale et la chose fait lobjet de maintes études érudites elle est issue de la publication par Antonio Bortoli, éditeur vénitien, en 1713, qui sattacha « à collectionner les nombreux manuscrits de lErotocritos, que lignorance de certains copistes avait truffés dune foule derreurs, dinterpolations, voire daltérations quasi incompréhensibles »... Quant au texte initial, écrit par Vitzentzos Cornaros, environ un siècle plus tôt, peu de temps avant la conquête de la Crète par les Ottomans, il navait dû sa survivance quau « vivant cortège de la tradition » tel que Georges Séféris le nommait en 1946 dans une conférence , transmission de génération en génération à travers chants et récitations publiques, des montagnes crétoises aux confins du Péloponnèse, chez les lettrés, comme les bergers analphabètes car cela se poursuivit jusquà récemment, tant les versions publiées restaient peu diffusées et force de vitalité des formes rythmées, ici le « vers iambique de quinze pieds » qui sadapte au phrasé grec et sustente la mémoire. Épopée du texte en écho à celle du poème, qui nest pas sans rappeler Le Gésar de Ling tibétain.
Pour la première traduction en français de lintégralité du texte crétois, deux versions paraissent simultanément chez deux éditeurs illustrant la question cruciale de la traduction, posée par toute uvre versifiée (LIliade et lOdyssée avaient ouvert la voie) : parti pris puriste chez José Corti, tant dans la translittération des noms que dans le choix de conserver la forme versifiée du poème. Parti pris de laccessibilité que représentait lutilisation par Cornaros dune langue populaire, par la transformation en prose chez Zoé. Et les deux sont remarquables, servant la sensibilité et le rythme, la proximité et la simplicité du texte. Travail titanesque pour les deux traducteurs. Robert Davreu chez Corti, a misé sur un travail collectif, mis en perspective pendant trois ans par des lectures en assemblée, dans le cadre de lAtelier européen de la traduction, et cette rigueur fouillée se goûte à la lecture. Denis Kohler, chez Zoé, a réuni un imposant dossier historique et sut trouver léquilibre entre lauthenticité dune langue ancienne et sa transcription en une syntaxe moderne. Un seul regret tient à lajout chez Corti dun enregistrement sur DVD du concert donné en mai 2006 dans la ville dAgios Nicolaos, copie dun son médiocre et à limage tremblante quitte à joindre un objet sonore quand le livre offre une maquette dun goût parfait, il aurait été préférable que la qualité technique soit au rendez-vous. Reste dans les deux livres le même plaisir à goûter sans retenue de « cette force qui renouvelle et refonde sans cesse un ordre du monde qui, sans lui, serait voué à une mort certaine » Eros.
Lucie Clair, Le Matricule des Anges n° 81, mars 2007
Cest un chef-duvre de la renaissance crétoise. Longtemps, du simple berger au chanteur de renom, le peuple grec a su par cur des passages dErotocritos, sorte de Tristan et Iseult de la Méditerranée, célèbre de Venise à Constantinople.
Écrit au début du XVIIe siècle par le Crétois Vitzenzos Cornaros, Erotocritos est un long poème (plus de 10 000 vers) qui décrit les amours contrariées dAréthousa (Arétuse), fille du roi dAthènes, et dÉrotocritos (« le tourmenté damour ») à qui le roi refuse de donner sa fille parce quil le voit comme socialement inférieur. Cette uvre majeure de la littérature européenne aura attendu 400 ans avant dêtre traduite en français. Et voilà que, ironie du sort, le public la trouve aujourdhui chez deux éditeurs. Chez Zoé dune part, sous le titre Erotocritos, dans une traduction en prose de Denis Kohler, augmentée dun dossier et dune postface de Georges Séféris (320 p., 22 euros). Chez José Corti dautre part, dans une traduction en vers de Robert Davreu accompagnée dun DVD en grec (354 p., 30 euros).
Tandis que les familier du Crétois du XVIIe siècle recenceront les mérites comparés des deux traductions, les autres écouteront dans ce poème chanté ce que Séféris appelait « les frémissements élémentaires de lâme collective». Des frémissements qui, jusquà nos jours, ont exercé une influence considérable sur lensemble des lettres grecques.
Florence Noiville, Le Monde, Vendredi 16 mars 2007
De la littérature grecque, les lecteurs cultivés ne connaissent que les deux extrémités du spectre : les grands maîtres de lAntiquité et les écrivains modernes, tels Cavafy, Sikélianos, Kazantzaki, Séféris et Elytis, ces deux derniers distingués par le Prix Nobel de littérature. Entre ces deux pôles, lintervalle de vingt-quatre siècles paraît empli de néant. La civilisation byzantine a réussi ce tour de force peu glorieux de posséder une culture brillante et de ne léguer aucun écrivain qui fût digne dêtre lu de la postérité. Quant à la période qui sétend de la chute de Constantinople au XXe siècle, mieux vaut nen point parler. La découverte dun poème grec du XVIIe siècle fera donc leffet dune révélation. Pour autant quon puisse en être sûr, Vitzentzos Cornaros naquit en 1553 et mourut en 1613. Il fut donc le contemporain de Shakespeare, de Cervantès ou dAgrippa dAubigné. La première édition de son Érotokritos, un poème long de dix mille vers, fut imprimée à Venise en 1713, un siècle après la mort de lauteur, ce qui indique quil connut une diffusion manuscrite ou (mais les deux termes de lalternative ne sont point exclusifs) que de longs passages en furent appris par cur. Érotokritos narre les amours contrariées du héros éponyme. Luvre a emprunté au roman byzantin (dont lexemple le moins oublié demeure Le Roman de Callimaque et Chrysorrhoé) ses méandres narratifs, sa rhétorique fleurie et son intrigue touffue. En lisant ce poème-fleuve, on pense à lenquête menée au début du XXe siècle par Milman Parry et Albert Lord sur les chanteurs dépopées balkaniques, capables de retenir et de réciter jusquà trois cents chants, de mille à mille cinq cents vers chacun. Parry et Lord avaient cherché à mieux comprendre la transmission de la poésie homérique, mais leurs observations rendent également compte de la survie et de la célébrité, en Grèce et en Crète, de lÉrotokritos. Le DVD joint au volume, qui donne à voir et à entendre une mise en musique dextraits du poème (interprétation de qualité, mais on déplorera labsence de sous-titres), présentée en Crète au mois de mai 2006, rappelle que lon est en présence d une poésie destinée moins à être lue quà être chantée. Cette uvre épique et lyrique à la fois, présentée sous la forme dun long dialogue (où la parole est donnée au poète, ce qui nest pas ordinaire), mérite dêtre connue au-delà du monde hellène. Elle montre que Chateaubriand navait pas tout à fait raison, en tous cas pour la Grèce, lorsquil sexclamait, dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem : « Quel désert ! Quel silence ! Infortuné pays ! Malheureux Grecs ! La France perdra-t-elle ainsi sa gloire ? Sera-t-elle ainsi dévastée, foulée aux pieds dans la suite des siècles » ?
BCLF 691, avril 2007

 
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