Henry Rider Haggard, Éric aux yeux brillants

       traduit de l'anglais par Bertrand Fillaudeau,
       Collection Merveilleux n°32.

     Au moment où, en France, s’éteignait la grande tradition du roman populaire (Balzac, Dumas, Sue, et tant d’autres) avec le XXème siècle, les Anglo-saxons prenaient le relais et de quelle façon (Stevenson, Kipling, Wilkie Collins, Rider Haggard, etc.).
    Sir Henry renouvelle complètement le genre du roman d’aventure avec sa capacité d’inventer des histoires élémentaires (C.G. Jung comprit que le romancier avait réussi à atteindre le nœud éternel des archétypes humains) tout en réactivant des genres existants (merveilleux, fantastique, science-fiction, etc.).
    Éric aux Yeux Brillants est l’une des démonstrations les plus éclatantes de cette étonnante faculté.
     Fasciné par les sagas islandaises, qu’il a lues et après un voyage en Islande, Rider Haggard, en 1891, se lance. Tout en restant fidèle à l’esprit du genre (les exploits guerriers, la vengeance) il le réinvente en y introduisant de nouveaux éléments, la passion amoureuse et le genre héroïque (on peut penser que Conan le Barbare est tout droit sorti d’Éric), tout comme il fait revivre le « merveilleux magique » cher à Breton. On s’étonne moins dès lors que sir Henry Rider Haggard ait pu fasciner des personnalités aussi différentes que Stevenson, Jung, Kipling ou Henry Miller.

    Lorsque deux femmes aiment le même homme et que l’une d’elles est une sorcière ; lorsque, parallèlement, deux hommes, dont l’un est un guerrier et l’autre un seigneur, aiment une même femme, que se passe-t-il ?

   
  
    Sir Henry Rider Haggard (22 mai 1856 – 14 mai 1925) est né dans le Norfolk. Ses œuvres les plus célèbres sont le cycle de She et Les Mines du Roi Salomon.
    Du même auteur, chez Corti : Le Jour où la terre trembla.


  





     Il y a bien longtemps dans le sud vivait un homme ; c’était avant que Thangbrand*, fils de Wilibald, ne prêche en Islande le Christ blanc*. On l’appelait Éric aux yeux brillants, fils de Thorgrimur, et en ce temps-là aucun homme ne l’égalait en force, beauté et témérité ; pour toutes ces choses, il était le premier. Mais en matière de chance, il n’était certes pas le mieux placé.
     Deux femmes vivaient dans le sud, pas très loin de l’endroit où les îles Westman* se dressent au-dessus de la mer. L’une se nommait Gudruda la belle, et l’autre Swanhild, la fille de Groa, surnommée la sans père. Elles étaient demi-sœurs, et aucune femme ne les égalait à cette époque car elles étaient les plus belles de toutes, encore qu’elles n’aient rien eu en commun si ce n’est leur sang et leur haine.
     Maintenant d’Éric aux yeux brillants, de Gudruda la belle et de Swanhild la sans père, il nous faut raconter l’histoire.
     Ces deux belles femmes virent le jour à la même heure tandis qu’Éric aux yeux brillants était leur aîné de cinq ans. Le père d’Éric était Thorgrimur aux orteils de fer. C’était un homme puissant mais dans un combat avec un Baresark 1 qui l’avait assailli alors qu’il ensemençait son blé, son pied avait été tranché, aussi, après cela, il porta une jambe de bois chaussée de fer. Néanmoins, il parvint à tuer le Baresark, en se tenant sur une jambe et en s’appuyant sur un rocher, ce qui lui valut l’admiration de tous. Thorgrimur était un fermier fortuné, lent à la colère, juste, et riche en amis. Déjà âgé, il prit pour femme Saevuna, fille de Thorod. C’était la meilleure des femmes, douée d’un esprit solide en même temps que du pouvoir de seconde vue ; son ample chevelure aurait pu la recouvrir tout entière. Mais ces deux-là ne s’aimèrent jamais énormément et ils n’eurent qu’un enfant, Éric, qui naquit alors que Saevuna était déjà d’un âge avancé.
     Gudruda avait pour père Asmund Asmundson, le Prêtre de Middalhof*. C’était le plus sage et le plus fortuné de tous ceux qui, en ce temps-là, vivaient au sud de l’Islande. Il possédait de nombreuses fermes ainsi que deux navires marchands et un bateau de guerre, avec de surcroît beaucoup d’argent placé. C’est en écumant les côtes anglaises, comme Viking, qu’il avait acquis cette fortune. Des histoires très sombres circulaient sur ses actions en mer lorsqu’il était jeune ; car c’était un Viking aux « mains rouges ». Asmund était un bel homme, aux yeux bleus et à la barbe ample ; il possédait en outre une grande habileté en matière de justice. Il aimait beaucoup l’argent et était craint par tout le monde. Néanmoins il avait de nombreux amis, car, en prenant de l’âge, il gagna en bienveillance. Il avait reçu en mariage Gudruda, la fille de Björn, qui était très douce et très bonne, d’où son surnom, Gudruda la gentille. De ce mariage naquirent deux enfants, Björn et Gudruda la belle. Björn eut une adolescence semblable à celle de son père ; costaud et rude, il était âpre au gain ; tandis que Gudruda, mis à part sa beauté exceptionnelle, était tout à fait l’enfant de sa mère.
     Swanhild la sans père avait pour mère Groa la sorcière. C’était une finnoise, et on racontait que le bateau sur lequel elle naviguait, tandis qu’il longeait les îles Westman, à l’abri de ses côtes, pris dans un violent coup de vent du nord-est, avait été mis en pièces sur les rochers, et que tous ses occupants avaient été capturé dans le filet de Rán1* et noyés, à l’exception de Groa elle-même, qui s’en était tirée grâce à ses pouvoirs magiques. Une chose est sûre : lorsque, le lendemain de la tempête, Asmund le Prêtre descendit sur le rivage, à la recherche de quelques chevaux perdus, il y trouva une femme magnifique, qui portait une robe pourpre et une grande ceinture d’or. Elle était assise sur un rocher et peignait sa chevelure noire, tout en chantant. À ses pieds, gisait un cadavre d’homme, allant et venant dans un bassin au gré du courant. Il lui demanda alors d’où elle venait, et elle répondit :
     – De là où se baignent les cygnes*.
     Ensuite, il la questionna sur sa famille. Alors, désignant le cadavre, elle lui confia qu’il en était le seul et dernier représentant.





     L’EXOTISME DE RIDER HAGGARD
     Il est vain de chercher la trace de Sir Henry Rider Haggard (1856-1925) dans les histoires de la littérature anglaise. Ses nombreux romans d’aventure, qui ont eu tant de succès en leur temps, ne lui ont pas permis d’y avoir accès, car ils ont fait de lui un représentant de la littérature dite populaire, qui n’a pas sa place dans la vraie littérature. Ainsi, son contemporain Henry James, romancier intellectuel s’il en fut, n’avait que mépris pour lui. Et pourtant, d’autres étaient prêts à lui accorder leur estime, en pensant qu’un auteur si « populaire » (dans ce que le terme a de plus authentique) avait nécessairement quelque talent. C’était le cas de Stevenson, par exemple, mais plus encore de Kipling, avec lequel il a entretenu une longue amitié (et une riche correspondance). Tous deux étaient de vrais patriotes et, chacun à sa manière, des chantres de l’Empire britannique. Enfin, une même expérience tragique les rapprochait intimement : tous deux eurent le malheur de perdre un fils au combat pendant la Première Guerre mondiale.
     La carrière de Rider Haggard est étonnante. Fils d’un avocat et d’une riche héritière, il naît dans un milieu privilégié. Très jeune, il quitte l’Angleterre pour l’Afrique du Sud où il occupe divers postes dans l’administration coloniale de la province du Natal. Mais, n’acceptant pas les concessions faites aux Boers par les Britanniques, dans les conflits incessants qui aboutiront à une terrible guerre, il décide de retourner en Angleterre et d’y vivre confortablement avec sa femme qui lui a apporté en dot une belle fortune. Il se prépare au métier d’avocat, par tradition familiale, mais découvre qu’il n’est pas vraiment fait pour cela. Ses goûts le portent ailleurs : il va se consacrer à ses activités de propriétaire terrien et à l’écriture de romans, où sa connaissance de l’Afrique lui permettra d’aborder des sujets nouveaux. Il se fait remarquer par deux best sellers: Les Mines du roi Salomon (1885) et Elle (1887).
     Ces premiers succès l’encouragent à exploiter ce filon dans des suites qui forment des cycles, puis dans d’autres romans d’une inspiration comparable. Curieusement, il sera anobli non pas pour son œuvre romanesque, mais pour ses traités d’agriculture... Dans sa « Collection Merveilleux », l’éditeur José Corti nous propose simultanément deux autres romans de lui, qui appartiennent à deux périodes différentes de sa carrière, séparées par près de trente ans. Éric aux yeux brillants (1891) a été publié dans la foulée des premiers succès; quant à Le jour où la terre trembla (1919), il a été rédigé en pleine guerre, et, malgré des épisodes amusants, il porte la marque d’une inspiration pessimiste, due à la boucherie qui ravage alors l’Occident et à la dépression personnelle de l’auteur.
     Aucun des deux romans ne se passe en Afrique, mais tous deux relèvent de l’exotisme. Exotisme dans l’espace, pour commencer. Le premier se déroule en Islande, un pays que Rider Haggard, grand voyageur, avait visité avec enthousiasme ; le second se situe dans une partie du monde plus difficile à préciser, dans une île non cartographiée de l’Océanie, mais il comporte également un voyage au centre de la terre comme on en trouve souvent chez Haggard avec de plus grands dangers encore que chez Jules Verne. Exotisme dans le temps aussi car le premier nous ramène à l’époque des Vikings, tandis que le second fait revivre, à manière, le mythe de l’Atlantide et des civilisations englouties. Dans les deux cas, il y place pour des aventures palpitantes et l’évocation de mondes qui échappent à la banal réalité quotidienne des Victoriens et de leurs enfants.
     Dans Éric aux yeux brillants, Rider Haggard renoue avec l’inspiration du poète victorien William Morris qui avait redécouvert les grandes sagas islandaises et la littérature scandinave. C’est aussi pour lui une façon indirecte de célébrer les vertus patriotiques, puisque les sujets de la reine Victoria sont de lointains descendants des Vikings venus d’Islande et que la langue islandaise est restée assez proche du vieil anglais parlé avant la conquête normande. Le héros aux cheveux blonds de cette magnifique épopée incarne les valeurs de vaillance, de bravoure au combat et même (ce qui paraît assez peu crédible) de chevalerie qui annoncent très certainement celles qui font la supériorité du peuple anglais de la fin du XIXe siècle. L’auteur reste fidèle au genre en nous présentant des exploits guerriers sur terre et sur mer, et aussi de terribles vengeances. Il 1e renouvelle, cependant, en y introduisant la passion amoureuse. L’intrigue principale voit en effet s’affronter deux hommes amoureux d’une même femme, et, pour faire bonne mesure, deux femmes amoureuses d’un même homme, le héros. Pour corser le tout, l’une de ces deux femmes, qui sont en fait des demi-sœurs, est une sorcière qui sait recourir aux sortilèges, aux charmes et aux filtres. L’histoire est dominée par le sentiment du destin, parfois dévoilé mystérieusement dans les rêves. L’autre originalité de cette saga, c’est que le héros, après avoir accumulé les exploits et les hauts faits, prononce son adieu aux armes, ou plutôt au cycle de la violence et de la vengeance, quelque temps avant l’avènement du christianisme dans son pays.
     Le second roman est un hybride, qui se présente au départ comme un emboîtement de romans fort différents. Trois amis se lancent dans une expédition sur un yacht pour se rendre dans les îles des Mers du Sud, ce qui n’est pas sans rappeler l’inspiration comique de Trois hommes dans un bateau de Jerome K Jerome, jusque dans la présence du chien qui jouera un rôle décisif dans l’intrigue. À la suite de ce que nous appellerions maintenant un tsunami, le bateau fait naufrage sur une île, ce qui rappelle plutôt Robinson Crusoe de Defoe. Puis viennent d’étranges découvertes, qui peuvent évoquer, de façon lointaine, L’île mystérieuse de Jules Verne, ou encore L’île du Dr Moreau de H. G. Wells. Une fois qu’ils sont débarrassés provisoirement des sauvages primitifs qui habitent l’île, les aventuriers y découvrent, dans un lieu souterrain, des personnages mystérieux, endormis dans des sarcophages de verre depuis 250 000 ans : Oro et sa fille Yva, les descendants des Fils de la Sagesse. Une fois réveillé, Oro révèle peu à peu qu’il a autrefois détruit ses ennemis, et que son ambition est maintenant de dominer le monde du XXe siècle. La catastrophe mondiale qui doit établir sa suprématie est évitée de justesse, grâce à sa fille qui s’est secrètement convertie à la religion de l’Amour.
Tout semble séparer ces deux romans : le cadre géographique, l’époque, l’intrigue. De l’un à l’autre, on constate en outre une transformation de l’héroïsme, conquérant dans le premier, défensif dans le second (où il s’agit surtout d’éviter le pire pour l’avenir du monde). Cependant, tous deux ont en commun un thème essentiel, qui semble hanter l’auteur dans toute son œuvre : le pouvoir féminin, envisagé sous son aspect négatif (le pouvoir destructeur de la sorcière) ou sous son aspect positif (le pouvoir de l’amour féminin, jusque dans le sacrifice). Encore une marque d’originalité qui remet en question les idées toutes faites sur le machisme qui serait en quelque sorte consubstantiel au roman d’aventures.
     Alain Jumeau, La Quinzaine Littéraire, 1er au 15 avril 2007

     Sigmund Freud et Carl Jung se sont penchés sur son œuvre, Henry Miller le comptait comme l’une des influences littéraires les plus importantes de sa vie, et il fut le grand rival autant que l’ami proche de Rudyard Kipling… sir Henry Rider Haggard (1856-1925) reste en Angleterre un indéboulonnable classique, l’équivalent pour nous d’un Alexandre Dumas.
     En France, ce prolifique auteur d’une cinquantaine de romans d’aventures est aujourd’hui encore relativement inconnu. Les éditions José Corti réparent cette injustice en publiant deux textes très différents, Eric aux yeux brillants et Le jour où la terre trembla.
     Dans le premier, paru en 1891, ce voyageur passionné, fasciné par les sagas islandaises depuis un périple en Islande, se lance dans une réinterprétation du genre : aux classiques thématiques d’exploits guerriers et de vengeance, il ajoute le ressort de la passion amoureuse.
     Admettons qu’Eric aux yeux brillants, un peu indigeste pour un novice en sagas islandaises, puisse enthousiasmer les obsédés de ce genre… un peu pointu.
     Plus accessible au commun des lecteurs, Le jour où la terre trembla, formidable réinvention du mythe de l’Atlantide, paru en 1917 : trois gentleman anglais partent explorer le monde à bord d’un bateau, et découvrent une île mystérieuse. C’est l’un des derniers grands livres de Rider Haggard (il en publiera encore neuf), et un très beau roman, à la croisée des genres : d’aventures, mais aussi de mœurs (d’hilarantes joutes théologiques opposent un pasteur et un médecin), d’amour, une exploration mythologique, mais aussi une réflexion philosophique sur la grandeur et la bassesse, sur la guerre…
     Après sa mort, l’écrivain a été taxé d’impérialisme et de racisme, et il lui a été reproché sa fascination pour le concept de surhomme. Le jour où la terre trembla nous montre pourtant le visage d’un homme qui ne se fait pas plus d’illusions sur la nature des « sauvages » que sur celle des « civilisés ». et si l’on trouve un « surhomme », il n’est pas épargné par la mesquinerie commune, qu’exacerbe son délire de puissance. Une bonne porte d’entrée dans l’œuvre de Rider Haggard.
     Raphaëlle Leyris, Les Inrockuptibles, 10/16 avril 2007






416 pages


2007
Isbn 978-2-7143-0937-2
21€
Traduit de l'anglais par
Bertrand Fillaudeau



Collection Merveilleux
N°32