Daniel Defoe, Histoire et aventures de Duncan Campbell,
      Collection Merveilleux n°22, traduit par André Fayot, éditions Corti, 2003.



     Que connaît-on vraiment de Daniel Defoe (1660-1731) ? Robinson, bien sûr, Moll Flanders et Journal de l’année de la peste, peut-être. Mais qui sait que cet homme, dont la vie fut aussi mouvementée que celle de ses héros, outre ces trois chefs-d’œuvre, est l’auteur d’une production énorme, gigantesque, de quelque 560 livres et brochures ? Et qu’il fut non seulement romancier, mais journaliste, pamphlétaire, essayiste politique, économique et religieux, grand voyageur et espion pour le compte de Guillaume III, entrepreneur parfois heureux, plus souvent malheureux… ?
L’Histoire de Duncan Campbell (1720), jamais encore traduite en français, ouvre une échappée sur l’un de ces Defoe encore peu connus ici, l’amateur de paranormal et le fin connaisseur du monde de l’Étrange. Elle relate la vie d’un sourd-muet venu s’établir à Londres comme diseur de bonne aventure, et dont les prédictions et la capacité de double vue défrayaient la chronique au début du XVIIIe siècle. Pourtant, quelle part de vérité y a-t-il dans ce livre ? C’est un point difficile à déterminer. Est-ce une mystification ou un texte sérieux ? Avec Defoe, on ne sait jamais exactement quel est le rapport entre ce qu’il raconte et la réalité qui lui a servi de point de départ. Est-il passionné de fiction au point de ne pouvoir écrire une histoire vraie sans l’assaisonner de détails inventés, ou bien épris de vérité jusqu’à truffer ses canulars de détails véridiques ?
     Plus encore que la vie de son héros, c’est la façon dont Defoe la traite qui retient l’intérêt du lecteur moderne. Dans ce récit hybride, qui prétend même parfois à un caractère scientifique avec argumentations raisonnées et appels à l’autorité des grands auteurs, se juxtaposent différents éléments du genre romanesque sous une forme qui reste composite : narrateur protéiforme, changements de ton, digressions fréquentes et centres d’intérêt multiples. C’est dire qu’il s’agit là d’un texte précieux aussi bien pour l’étude de l’histoire du roman que des mentalités, pour la fascination exercée sur Defoe par les phénomènes paranormaux que pour l’analyse de son écriture, dont les aspects très variés, du polémique au documentaire en passant par le comique, se déclinent plus librement dans un ouvrage tel que celui-ci que dans ses romans. À ces divers titres, l’Histoire de Duncan Campbell permet une plongée fascinante dans l’univers de cet auteur génial et dans son art.
     Quant à la préface érudite de George Aitken, qui par souci d’exhaustivité a choisi de joindre à l’Histoire deux autres récits qui y font écho, elle entretient avec une extrême élégance plutôt qu’elle ne dissipe ce flou cher à Defoe entre réalité et fiction, en ajoutant comme un parfum « borgesien » à l’ensemble.
     AF






     Nul ne saurait jamais mettre en question l’excellence et l’ancienneté tant du nom que de la famille de ce monsieur. Il est de la lignée Campbell, issu en droite ligne de la maison d’Argyll, et lointainement apparenté à l’actuel duc écossais de ce même nom, qui est aujourd’hui duc en Angleterre, sous le titre de duc de Greenwich.
     La naissance d’un grand personnage fait souvent l’objet de si longues querelles de la part de différents groupes, chacun le réclamant pour l’un des siens, que le lieu de son premier souffle finit par devenir douteux. Tel est le cas du personnage qui fait l’objet des pages qui suivent ; aussi, puisque je me propose d’observer à l’égard de la vérité historique le respect le plus scrupuleux, je dois dire au lecteur que je ne puis rendre compte avec certitude de ses faits et gestes antérieurs à l’âge de trois ans, époque depuis laquelle je l’ai connu sans discontinuer jusqu’aujourd’hui. J’atteste la véracité des événements se rapportant à cette période et dont je fais ici part au public, mais quant à sa naissance, aux circonstances dans lesquelles elle eut lieu et à la façon dont se sont passées ses trois premières années, je ne puis rien faire d’autre que de lui livrer le récit que d’autres m’en ont fait et le laisser arbitre de son caractère authentique ou fabuleux.
     Selon ces relations, le père de ce Duncan Campbell qui nous occupe fit montre, dès son plus jeune âge, d’un tempérament extrêmement curieux et d’un esprit entreprenant : s’il entendait parler de quelque chose de surprenant, la difficulté même qu’il y avait à le voir suffisait à le persuader d’aller coûte que coûte y jeter un coup d’œil. Une chose est certaine : au cours de troubles et d’émotions civils survenus en Écosse, le grand-père de Mr. Campbell, du fait des malheurs de la guerre, fut chassé, lui, son épouse et sa famille, dans l’île Shetland, où il vécut plusieurs années, et ce fut durant ce séjour que naquit Mr. Archibald Campbell, le père de notre Duncan Campbell.
     Shetland se situe au nord-est des îles Orcades, entre soixante et soixante et un degrés de latitude. La plus grande des îles Shetland, que les habitants du pays appellent la Grande Terre est longue de soixante milles, du sud-ouest au nord-est, pour une largeur qui varie entre seize et un mille seulement.
     Les gens qui vivent dans les îles les plus petites ont a disposition une grande abondance d’œufs et d’oiseaux qui contribue à nourrir leur famille durant l’été.
     Ceux du commun sont, la plupart du temps, fort agiles pour escalader les rochers, à la recherche de ces œufs et de ces oiseaux. C’est là un exercice plus amusant que ne le sont chez nous la chasse à courre ou la fauconnerie ; et certainement serait-il pratiqué pour le simple plaisir par les personnes d’une plus grande distinction s’il ne s’accompagnait de grands dangers, capables de tourner un divertissement en désolation, et qui se sont d’ailleurs souvent avérés fatidiques à ceux qui s’y livraient avec trop de passion. Archibald Campbell prenait néanmoins un extrême plaisir à ce genre de chasse, pour laquelle il n’hésitait pas à se mélanger aux gens ordinaires, aucun des jeunes gens de sa condition n’étant assez hardi pour l’accompagner.
     Son expérience la plus notable en ce domaine se situe dans l’îlot dénommé le Noss de Brassah. Le Noss se dresse à seize brasses de distance de la terre ferme : de chaque côté dans le rocher, sont plantés deux poteaux reliés par des cordes, auxquelles est suspendue une machine appelée berceau, grâce à laquelle un homme peut cheminer du plus grand rocher jusqu’au plus petit et rassembler une provende énorme d’œufs et d’oiseaux. Mais pour se faire à la montée, le retour en est d’autant plus périlleux, quoique ceux qui se trouvent sur le plus grand rocher aient en main une corde attachée au berceau, grâce à quoi ils le tirent avec son passager, qu’ils ramènent à bon port le plus souvent. Voilà de quelle façon, par cordes et berceaux, Mr. Archibald Campbell avec cinq autres hommes fut un jour descendu sur ce rocher ; or avant qu’ils aient pu tous être ramenés le soir tomba, et de peur de se voir pris par la nuit, leurs compagnons durent repartir : Mr. Campbell, qui absorbé par son gibier était allé trop loin sans se rendre compte que le jour baissait, fut donc le malheureux qui fut abandonné sur le carreau. Il passa la nuit, vous vous en doutez, sans beaucoup fermer l’œil et couché à l’air libre dans une grande anxiété – nuit qui, pour ajouter à ses malheurs, fut aussi agitée que son esprit, quoique en définitive cette tempête s’avérât pour lui fort heureuse. Le lecteur doit savoir que les gens de Hambourg, de Brême et de Hollande mènent dans ces parages un grand commerce de poisson, et c’est ainsi qu’un navire hollandais, qui entrait dans la passe de Brassah, fut entraîné par la tempête dans une crique de rochers formant port naturel, et que les membres de son équipage durent un salut providentiel à un rocher dont, humainement parlant, ils ne pouvaient attendre que leur perte en les envoyant par le fond. De même que jamais homme n’a pu se trouver pris dans un désastre si brutal et si soudain, de même nul n’a pu rencontrer secours plus inopiné et plus surprenant que Mr. Campbell lorsqu’il vit un navire si près. Il se porta vers lui et supplia les Hollandais de le prendre à leur bord. Ces barbares matelots de demander alors ce qu’il leur donnerait « sans quoi tu vas rester là où tu es ». Il eut beau leur dire son malheur, ils voulaient de l’argent et rien autre ne parviendrait à les amadouer. Comme il les savait gens intéressés, il s’avisa que s’il leur révélait la quantité d’œufs et d’oiseaux qu’ils allaient trouver là peut-être non seulement le prendraient-ils à bord mais encore aurait-il sa part du produit de la vente. Son plan réussit comme il l’espérait : sitôt mis au courant, tout l’équipage se mit à l’œuvre et en quatre heures de temps le bateau fut rempli, sur quoi chacun revint à bord et l’on appareilla pour la Hollande. Ils offrirent à Mr. Campbell de certes le déposer sur son île, mais il avait envie d’aller voir la Hollande, et, étant maintenant leur associé, d’apprendre leur manière de commercer, qui, pensait-il, pourrait tourner à l’avantage de ses compatriotes. C’est pourquoi il leur répondit qu’il allait plutôt faire la traversée et voir leur pays, à eux ses libérateurs — façon de parler obligée lorsqu’il s’agit de calmer des barbares, qui, si leur intérêt n’avait été en jeu, l’auraient laissé où il était, à jamais l’unique habitant (autant qu’ils pouvaient en juger) d’un épouvantable rocher entouré de falaises, hautes parfois de trois cents brasses. Il en allait tout autrement des habitants de l’île, qu’on tient à tort pour des sauvages : après pareille nuit de cauchemar, ils revinrent le chercher, persuadés de le trouver mais craignant de le voir en bien mauvaise posture. Le rocher fut fouillé de fond en comble, le moindre trou, le plus petit recoin, passé au peigne fin mais sans résultat. Dans un endroit, ils découvrirent du moins un grand carnage d’oiseaux, de quoi nourrir cinquante familles pendant toute une semaine — ce qui leur fit penser, quoiqu’ils n’eussent pas eu le malheur de rencontrer les aigles qu’on voit souvent planer sur l’archipel, que peut-être ces animaux l’avaient dévoré en partie dans quelque gouffre du rocher, avant de jeter ses restes à la mer. Puis vint la nuit, qui leur fit craindre de tomber dans le même embarras dont ils venaient tirer Mr. Campbell : chacun revint à sa nacelle et fut ramené sain et sauf par ses amis, qui du moins furent surpris de voir celle qu’ils avaient descendue pour Mr. Campbell remonter vide, sans le moindre indice le concernant, hormis cette simple supposition qu’il avait été dévoré par les aigles. L’histoire fut rapportée chez lui, et parmi les lamentations de sa famille entière et de tous ses amis, il fut tenu pour assassiné et pour mort.










Histoire et aventures de Duncan Campbell, de Daniel Defoe
traduit par
André fayot

368 pages
octobre 2003
ISBN : 2-7143-
21,50 euros

Collection Merveilleux
N°22