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Jacques Gélat, La Couleur inconnue, éditions José Corti.
Dans Paris, trouver l'Académie du Grand Billard Central s'apparente à l'impossible. Répertorié nulle part, ce club mythique est dissimulé derrière de hauts murs réputés introuvables. Pourtant, un jour, un jeune homme, beau comme un ange, les découvrira. Derrière eux, il découvrira aussi, dans une salle somptueuse, une attachante société de joueurs. Mais ces derniers semblent subir silencieusement la loi impitoyable d'un homme : le patron. Mais quelle loi ? Et comment l'applique-t-il ? Et pourquoi ? Serait-ce, comme il le prétend, pour protéger son Académie qu'il considère comme l'un des derniers refuges de la beauté dans la ville encrassée et violente ? Serait-ce pour d'autres raisons, moins avouables ?
Ainsi, sous le regard des joueurs, et à travers un suspense savamment mené, doublé d'une histoire qui n'est pas sans rappeler les contes philosophiques, va s'engager entre ce jeune homme et le patron du Central, une partie dont l'enjeu, autour d'un paradis perdu, pourrait bien être le pouvoir ou la liberté, le bien ou le mal, autant de choix que l'auteur laissera volontairement à l'appréciation du lecteur dans ce récit surréel, un rien métaphysique.
Jacques Gélat, scénariste sous pseudonyme, a déjà publié aux éditions Denoël, Le Tableau, qui a obtenu un prix de la société des Gens de Lettres. Il écrit actuellement son troisième roman.


Chapitre 1
(intégral)
Lacadémie du grand billard central que tout le monde appelle le central se trouve au centre de Paris dans une des rues les plus passantes, les plus bruyantes et les plus polluées de la capitale. Rue étroite, goulot obligé entre deux avenues, les voitures sengouffrent dans cette erreur durbanisme, sy entassent immobiles puis sy énervent pare-chocs contre pare-chocs, avant de sy affronter rageusement à grands coups daccélérateurs, chaque centimètre gagné ici valant son poids de haine et doxyde de carbone confondus. Certains jours il arrive aussi quà trois mille kilomètres de là, dans la splendeur azuréenne de ses huit mille mètres daltitude, lanticyclone des Açores, pris de paresse, refuse de se dérouler convenablement. Dès lors latmosphère se confine, la vapeur dessence stagne dans la narine du Parisien, elle lobstrue, elle raréfie son oxygène, il saffole, il veut fuir la rue infernale, il séparpille hors du trottoir parmi les voitures au grand dépit des conducteurs qui, encore freinés dans leur progression millimétrée, redoublent de haine mais, chacun le sait, la haine inopérante se transforme en désespoir et une immense clameur sélève alors dans la rue, ce sont mille klaxons qui hurlent ainsi limpuissance, immense plainte désaccordée qui réclame la sortie mais la sortie ne vient pas et le conduit auditif du Parisien, maintenant saturé de décibels, commence à se dilater ; la chose venant après lencombrement de la fosse nasale cen est trop pour certains vaisseaux sanguins, ils explosent en silence, le blanc de lil du passant se strie de rainures rouges, le système nerveux se dérègle, les défenses tombent, ladrénaline suinte de partout, les cancers saccélèrent, la mauvaise foi aussi, et ce soir dinjustes règlements de comptes conjugaux auront lieu, aussi injustes que cette rue puisquelle nest pas ce que les hommes ont voulu ; en la dessinant, le baron Haussmann ne la voyait pas telle quelle, pas plus que les conducteurs ou les fabricants dautomobiles, non personne ne la voulait ainsi et pourtant elle existe, elle ne sest pas faite toute seule, destin si étrange quun philosophe un jour perdu dans ce goulot infernal, sest remémoré la phrase de Friedrich Engels : " Lhistoire se développe de telle façon que le résultat final sort toujours de conflits entre des volontés individuelles qui à leur tour sont le fruit dune quantité de conditions particulières dexistence, chaque volonté est entravée par les autres, et ce qui ressort nest voulu par personne. "
Mais il est vrai aussi quEngels était athée, lhomme était son roi, il ne croyait pas au céleste. Or celui qui connaît lexistence de lacadémie du grand billard central sera naturellement porté un jour à y croire. Question de gratitude ; lexistence du central est en effet si discrète quelle confine à la disparition, et sa découverte relève de la grâce.
Concernant la grâce, chacun le sait, deux écoles saffrontent. Certains la croient donnée, offerte par Dieu à de rares prédestinés. Cest entre autres lécole de Jansénius, dont on connaît le malheureux destin des disciples, dautant plus injustement frappés par Louis XIV que ce dernier se disait roi par la grâce de Dieu. Dautres, comme les jésuites, affirment au contraire la grâce comme non offerte mais à conquérir au terme dune croisade aussi longue quintime, âpre cheminement encombré des pièges du malin dont le mystique se jouera à force de prières, de renoncements, voire dautoflagellations, toutes actions méritoires qui, dillumination en illumination, le mèneront à la triomphale béatitude.
Face à cet antique débat théologique le membre de lacadémie du grand billard central ne prendra plus parti. Tout à la béatitude davoir découvert ce lieu caché, il a immédiatement oublié sil la devait à la providence ou à de longues recherches. La plénitude du céleste réside aussi en cela ; elle efface tout et, une fois atteinte, on oublie les chemins qui y mènent.
Ainsi peu importe si certains membres, il est vrai rarissimes, de lacadémie du grand billard central lont découvert sans lavoir voulu, la plupart du temps à lheure où dans la rue infernale le génie conjugué des pétroliers et des ingénieurs automobiles atteignant son zénith, la providence, apparentée ici à un ultime sursaut de linstinct de conservation, a offert soudainement au prédestiné, à cet instant quasiment gazé, un dernier appel dair en lui dictant douvrir au hasard une porte cochère.
Certains mystiques le disent, si lhomme apercevait par surprise ne serait-ce que le pan de la robe de Dieu, il tomberait foudroyé. Nous naffirmerons donc pas que le bienheureux évacué de lenfer mécanique va instantanément voir le céleste ; sinon, en toute logique, lacadémie du grand billard central serait restée éternellement vide. Non, le divin, sagement prévenu par nos saints, a choisi doffrir à celui qui passe la porte cochère une osmose progressive. Elle commencera ici par lapparition dun silence si pur que le choc dune telle différence serait fatal à plus dun rythme cardiaque si la nature navait eu la délicatesse dy glisser le bruissement dun paisible acacia. Outre déviter au transfuge une attaque, ce dernier repère auditif contient déjà la quiétude de lendroit. Cest une cour délicieusement pavée à lancienne, de la mousse et des herbes folles la parsèment, un lierre et une glycine sy enlacent, un banc de pierre sabandonne aux lichens, des fleurs sauvages sétirent hors de leurs vasques, le sourire dune nymphe se reflète dans leau immobile dun bassin, tout murmure la paix ou loubli, comme on voudra, puisque les traces de lhistoire de ce lieu ont disparu, sans doute effacées par le ciel pour ne pas troubler le ravissement du passager.
Mais, nous lavons dit, losmose se veut progressive ; aussi, amusé de cet enchantement, le céleste le prolongera encore quelques instants avant de diriger le regard du visiteur vers les trois baies vitrées en arc de cercle dun petit bâtiment. Lopposition sera que, maintenant lavé de lenfer mécanique et tout empreint de la sérénité du lieu, le visiteur, se prenant à rêver du banc de pierre, arrêterait volontiers tout ici. Mais le ciel est plus fort, il a ses raisons et immanquablement le passager de la porte cochère sera emmené vers les trois baies vitrées. Cest là, derrière la transparence de cette trinité, que le divin lui joue son dernier tour : hors du temps, impénétrables, six billards de compétition sont posés sur un parquet.
Comme pour la grâce plusieurs écoles saffrontent au sujet de léternité. Certains la disent pure vacuité, indifférente à la naissance et à la mort des éphémères, pucerons ou galaxies, qui la parcourent. Dautres la voient plus compatissante et lappellent Dieu. Enfin, quelques-uns voient les éphémères comme léternité elle-même, matière incréée en mutation infinie.
Face aux six billards, le passager de la porte cochère sait. Léternité est vacuité. Le billard de compétition ne bouge pas, ne pense pas, ne dit rien. Il est limmanence même, limmuable figuré et quels que soient les sentiments dont les éphémères vont lentourer lors de parties endiablées, il le restera. Celui qui le découvre le voit. Le monde le quitte, labsence le gagne. Plus rien narrive.
Cest fait ; confondu une fraction de seconde dans la vacuité, lhomme qui a franchi la porte cochère du jardin pour découvrir lacadémie du grand billard central a senti le divin.
Mais une fraction de seconde seulement. Dans linstant qui suit, le point dinterrogation, ce point fatal à lhumanité depuis laffaire Adam et Ève, contre-attaque, et lhomme, en lieu et place de prolonger létincelle divine, reprend ce quil appelle ses esprits pour leur demander ce qui sest passé.
Cest fini. Son intelligence le pousse à lexplication. Ce nest quun club de billard dans une cour ancienne dont le calme et le charme lont emporté vers une seconde de bonheur. Rien dautre ne sest passé.
La grâce serait-elle à ce point faible pour céder si vite au malin point dinterrogation ? Au contraire, serait-elle si forte et cruelle quelle choisisse volontairement de se faire oublier par ceux qui ne lauraient pas ardemment recherchée ? Le céleste est bon et doux mais, très occupé et discret par nature, il est furtif. À chacun de saisir son instant. Limmense majorité de ceux que le hasard a conduits à franchir la porte cochère ne le font pas. Vaincus par le point dinterrogation, ils sortent de la cour aussi lourds quils y sont entrés. Seuls quelques-uns, plus habilités au subtil, se souviendront du passage dun souffle. Ils ne chercheront pas à lexpliquer mais comprendront quà défaut de savoir le retenir il importe de ne pas loublier pour, peut-être, le reconnaître un jour. Aussi, même sils ne sont pas joueurs, pousseront-ils la porte de lacadémie du grand billard central.
Mais quen est-il des autres ? Ceux que la providence na pas aidés. Ceux qui ne passaient pas dans la rue mais qui, du fond dautres académies, dautres clubs, ont entendu un jour parler du Central, ce lieu réputé introuvable. Pourquoi ont-ils voulu en savoir plus ? Nétaient-ils pas satisfaits de leurs académies, de leurs clubs ou de leurs cafés, bien que, dans ce dernier cas, lon comprenne, vu létat bien connu des billards de café, leur volonté den trouver un plus roulant. Reste que la majorité des académies roulent très bien. Doù vient donc cet acharnement à chercher un lieu dont dailleurs, au final, ils ne connaissent même pas létat, mais seulement le nom ? Serions-nous en face dune autre forme de prédestination ? De celle du grand large, de celle de Colomb, de Livingstone, dArmstrong ? Peut-être.
Le Central nest répertorié nulle part. Aucun annuaire généraliste ou spécialisé ne mentionne son existence. Aucune enseigne ne lindique. Tapi au fond dune cour, invisible de la rue, il reste également inconnu des commerçants du quartier puisque ceux qui y jouent ne le disent jamais. Ailleurs il nexiste plus que dans la mémoire de très vieux joueurs incapables de dire où il se trouve pour en avoir seulement entendu parler. Ils ne lévoquent que rarement et à propos de faits mythiques jamais vérifiés. Avant la guerre, Prévost y aurait aligné une série de trois mille points. Leblanc, limmense Leblanc, sy serait suicidé une nuit après avoir manqué, laprès-midi même, son dernier titre mondial de deux points. Fernando da Silva, le prodige argentin, y aurait atteint le score de sept mille au " quatre billes ", jeu aujourdhui disparu. On y trouvait un billard de trois mètres vingt et une comtesse polonaise y aurait battu Dutilleul. Mais avant quelle guerre ? La première ? La seconde ? On ne sait. Dailleurs, Leblanc ne sest pas suicidé à Paris mais au Palladium de Bordeaux. Peu importe, le mot est prononcé, " Central ". Dès lors, piqué au vif, lamateur de grand large voudra en savoir plus.
Sa quête commencera par un coup de fil à la fédération. Il sy heurtera à un silence poli : la fédération ne reconnaît que les académies affiliées, versant leur cotisation et organisant au moins un tournoi par an. En plus, en toute bonne foi, ni la secrétaire, ni le directeur, ni même le président ne savent où est le Central. Déjà certains abandonneront ici. Les autres exhumeront de vieux annuaires, ils parcourront dantiques revues ou iront courir, une à une, les échoppes des plus vieux billardiers de Paris et, à force dobstination, un renseignement finira toujours par les mener à un autre. Le Central serait près dune gare, celle de Lyon ou du Nord. Il serait en sous-sol dun café ou au-dessus dun cinéma, en tout cas dans une rue animée. Il faut recouper, plan en main quadriller larrondissement, interroger de vieilles concierges et un jour, enfin, un souvenir se fait plus précis, du côté de la gare Saint-Lazare, oui, au fond dune ruelle, ou dune impasse, des billards, derrière des vitres, oui, peut-être
Oui, pendant des semaines, à leurs heures perdues, ou toute la journée sils étaient à la retraite, des joueurs de billard ont reconstitué, rue après rue, le chemin du Central. Étrange étoile qui mène certains à vouloir ce qui indiffère les autres. Mais quelle récompense quand, soudainement, après la millième porte cochère, apparaît, au fond de la cour tranquille, le grand billard central.
Lenchantement sera-t-il supérieur à celui qui doit sa découverte au seul hasard ? La question nest plus là. Nous lavons dit, à cet instant la grâce fait oublier ses chemins. Méritée ou offerte, la découverte du Central emporte à lidentique. Seule différence, celui qui la ardemment voulu retiendra son ravissement. Pas à pas il traverse le silence de la cour. Il sait que cest là, derrière ces trois baies vitrées que se tient son Éden. Il ne lui échappera plus. Inutile de regarder à travers les carreaux. Il va à la porte. Il louvre. Il entre.
Dans la salle, autour des six billards, tous les visages se tournent vers lui. Promeneur égaré ou obstiné triomphant ? Tous se le demandent. Mais tout de suite lémotion de lentrant leur parvient. Et cest bien le même bonheur émerveillé, le même accomplissement, autrefois ressenti par chacun lors de son arrivée. Il est des leurs.
Pudiques, les joueurs retournent à leurs parties. Ils ne veulent pas troubler lallégresse du nouveau venu. Ils le laissent traverser lentement la salle, caresser du regard les six merveilles de compétition, découvrir la haute voûte richement décorée du plafond et la mezzanine qui court, dessous, à létage.
Le nouveau venu se dirige vers le bar. Fred, le garçon, laccueille. Il lui servira une bière ou un café ou parfois, si cest un riche, une coupe.

Tout commence au cur de Paris, dans lune des rues les plus passantes du quartier Saint-Lazare, si bien quun instant lon pourrait se croire au début dune histoire réaliste, ancrée dans le quotidien le plus trivial qui soit.
Partant de réalités contemporaines et de thèmes aussi divers que la pollution, une rave-party ou les spoliations pratiquées pendant la dernière guerre, Jacques Gélat sen détache rapidement pour nous entraîner dans lunivers de la vie intérieure dont les mouvements infinitésimaux, sortes de «tropismes» de lâme pour reprendre le mot de Nathalie Sarraute, tout en paraissant mener leur vie propre, entrent constamment en écho avec les objets et les êtres qui nous entourent.
Ainsi, à la faveur dun conte porté par une écriture aérienne, le lecteur se trouve-t-il amené à se poser les questions existentielles les plus graves, dont celles-ci : des vérités que recèle notre passé, que pouvons-nous réellement savoir ? comment se les réapproprier ? et le secret du bonheur ne serait-il pas dans une forme de renoncement ?
Vient de paraître, L.L.L., mars 2001

 
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