De la courte vie de Wilhelm Hauff, de l’effervescence de son écriture concentrée sur deux années (1825-27), de l’influence de l’école souabe sont nés, outre trois volumes de nouvelles, des fantaisies et un roman parodique, un recueil de Märchen sous forme d’almanach.
     Les deux textes réunis ici sont d’inspiration orientale : dans une caravane, cinq marchands trompent l’ennui des longues attentes diurnes en se racontant des histoires ; pour oublier son chagrin, le cheik d’Alexandrie demande des contes à ses esclaves. Si le lecteur familier des Mille et une nuits reconnaît ici ou là certains motifs chantés par Shéhérazade, il n’en sera pas moins surpris par l’imagination de Hauff qui parvient à utiliser le subterfuge bien connu du récit-cadre pour enfermer des histoires parfaitement autonomes entre elles : le petit Muck (Moucheron) aux babouches rapides comme l’éclair, Fatma la belle emprisonnée, le nain au long nez, (entre autres célèbres caractères) ; tout en les liant subtilement au moment de la chute. Un des conteurs se révèle le héros d’une histoire à venir. Hauff nous embarque dans cet Orient rêvé – comme chez Beckford en Angleterre – où la féerie semble conaturelle à la civilisation et où les sentiments et les actes peuvent s’exacerber : trahison, vengeance, fatalité, amour fou.
     Une fois de plus, en matière littéraire, un autre paradoxe, celui de la classification des genres, vole en éclats : Hauff, adapté pour la littérature enfantine se révèle bien être au merveilleux ce que Hoffman est au fantastique : un enchanteur qui prête au rêve ce que d’autres amènent au cauchemar.


     Le volume contient :
     – La Caravane (L'Histoire du calife Cigogne ; L'histoire de la main coupée ; Le sauvetage de Fatma ; L'Histoire de Moucheron ; L'Histoire du faux prince) ;
     – Le Cheik d'Alexandrie et ses esclaves (Le Nain Nasique ; Abner, le juif qui n'a rien vu ; Le Singe sous les traits d'un homme ; L'Histoire d'al-Mansur)
     – Le Dossier complémentaire (Chronologie de Wilhelm Hauff ; deux histoires proches : Voltaire, Le Chien et le cheval ; Histoire que raconta le médecin juif, tirée des Mille et une Nuits)



    (Extrait de L’histoire du calife Cigogne)
     
Par une belle après-midi, Chassid, le calife de Baghdad, était mollement allongé sur son divan ; il avait fait un petit somme, car la journée était chaude, et à son réveil, il semblait de fort belle humeur. Il tira quelques bouffées de son chibouk en bois de rose en dégustant le café que lui servait un esclave, et à chaque gorgée qu’il goûtait, d’aise il se caressait la barbe. Bref, tout indiquait que le calife était dans les meilleures dispositions. C’était le moment le plus propice pour l’entretenir en audience, le moment où il se montrait habituellement débonnaire et plein d’aménité, c’est pourquoi son grand-vizir Mansur venait le voir tous les jours à cette heure-ci. Il vint donc aussi cette après-midi-là ; or, cette fois-ci, contrairement à son habitude, Mansur avait l’air préoccupé. Le calife éloigna un peu sa pipe de la bouche :
     – Pourquoi as-tu cette mine renfrognée, grand-vizir ?
     Le grand-vizir croisa les bras sur sa poitrine, s’inclina devant son maître et répondit :
     – Maître ! Je ne sais si j’ai l’air renfrogné, ce que je sais, c’est qu’au pied du palais il y a un bazar où sont de si belles marchandises que je me ronge de n’avoir qu’une fortune limitée.
     Le calife, qui depuis longtemps cherchait un petit gage d’amitié pour son grand-vizir, fit descendre son esclave noir chercher le bimbelotier. L’esclave ne tarda pas à revenir avec lui. L’homme, vêtu de guenilles, était un petit gros au teint bistre. Il avait sous le bras un coffre empli de tout un attirail. Des perles et des bagues, des pistolets richement incrustés, des timbales, des peignes d’écaille. Le calife et son vizir examinèrent soigneusement le tout. À la fin, le calife acheta de beaux pistolets pour lui et pour Mansur, sans oublier la femme du vizir, pour laquelle il acheta un peigne à cheveux. Le marchand s’apprêtait déjà à refermer son coffre lorsque le calife aperçut un petit tiroir et demanda s’il avait là aussi des choses à vendre. Le boutiquier sortit le tiroir de son logement et y fit voir une petite boîte contenant une poudre noirâtre et une feuille de papier portant une étrange écriture que ne purent lire ni le calife, ni Mansur.
     – Je tiens ces deux objets d’un négociant qui, à La Mecque, les avait trouvés dans la rue, dit le boutiquier, je ne sais pas ce qu’ils contiennent ; ils sont à vous pour un prix modique car je ne sais quel parti en tirer. Le calife, qui aimait à orner sa bibliothèque de vieux manuscrits sans se soucier de savoir les lire, acheta l’écrit et la boîte et congédia le marchand. Or il aurait bien aimé savoir ce que contenait le manuscrit et demanda au vizir s’il ne connaîtrait personne qui sût le déchiffrer.
     – Gracieux seigneur et maître, répondit celui-ci, près de la grande mosquée habite un homme qu’on appelle Sélim l’Érudit et qui connaît toutes les langues ; fais-le venir : peut-être connaît-il ces signes énigmatiques.
     On alla aussitôt chercher Sélim l’Érudit.
     – Sélim, lui dit le calife, on dit que tu es très savant ; jette donc un œil sur cet écrit, et vois si tu sais le lire ; si tu le déchiffres, je t’offrirai une belle robe neuve, sinon, tu auras douze soufflets et vingt-cinq coups sous la plante des pieds pour avoir usurpé ton surnom de Sélim l’Érudit. Sélim s’inclina et dit :
     – Ta volonté soit faite, ô maître ! Il considéra longuement le manuscrit et soudain s’écria : C’est du latin, maître, où que je me fasse pendre.
     – Dis-moi ce qui est dit là, ordonna le calife, puisque c’est du latin.
     Sélim se mit à traduire : “Toi qui trouveras cet écrit, loue Allah le Très-haut. Qui prisera de la poudre de cette tabatière en prononçant le mot mutabor, il peut se changer en tout animal et entendra la langue des bêtes. S’il veut retrouver sa forme humaine, qu’il s’incline vers l’orient et dise la formule ; mais garde-toi de rire étant sous l’apparence animale, sinon le mot magique disparaîtra de ta mémoire et tu resteras une bête.”
     Quand Sélim eut fini de lire, le calife se montra tout à fait content. Il fit jurer le savant de ne rien dire de ce secret à qui que ce soit, lui offrit une robe magnifique et le congédia. Puis il dit à son grand-vizir :
     – Voici ce que j’appelle une bonne acquisition, Mansur ! L’idée me plaît furieusement de me changer en animal ! Viens chez moi demain matin ; nous sortirons dans les champs, prendrons une petite prise de ma tabatière, et nous pourrons surprendre tout ce qui se dit dans les airs et dans l’eau, dans les bois et dans les champs !





     



suivi du
Cheik d’Alexandrie
Traduction de
Nicole Taubes
Illustrations de Bertall
1999
384 pages
ISBN 2-7143-0675-6
120 F


Collection Merveilleux
N°4