Des Belles et des Bêtes. Anthologie de fiancés animaux,
Collection Merveilleux n°23,
édition établie et postfacée par Fabienne Raphoz,
éditions Corti, 2003.



     Jean Marais a immortalisé sous ses traits la formidable stature de la Bête, dans la fameuse mise en scène de Jean Cocteau. Le scénario du film, directement issu du conte de Madame Leprince de Beaumont est, comme tous les contes, une bien vieille histoire : une histoire de métamorphose et l’une des plus répandues du répertoire indo-européen. Dans une monographie érudite de 1955, un folkloriste danois (J-Ö Swahn) fait le compte : plus de 1100 variantes de La Belle et la Bête parcourent le monde.
     La tentation était grande de réunir non seulement les versions les plus représentatives de ce conte, de partir en quête de ses sources et migrations, mais aussi de le mettre en perspective avec d’autres contes à métamorphose où la bête est "une" animale (de la Chatte blanche de Madame d’Aulnoy jusqu’aux variantes les plus populaires) et le prince, un sauveur.
     Cette réunion thématique, de 41 contes littéraires et populaires, nous fera remonter dans l’Antiquité, avec le conte de Psyché ; et au Moyen âge, avec le mythe de Mélusine.
     L’anthologie s’accompagne d’une trentaine de photographies de belles et de bêtes éternelles : de pierre et de marbre ; et d’une dizaine de gravures du XIXe siècle.



Sommaire

Tous les contes du recueil
et leurs références

Femmes

1 – La Chatte blanche, Madame d’AULNOY, Contes nouveaux ou les fées à la mode, Le cabinet des fées, TIII, Genève 1785.

2 – Le Château aux chats, Evald Tang Kristensen, La Cendrouse et autres contes du Jutland, traduction de Jean Renaud, © éditions Corti, Collection Merveilleux N°9, 1999 (première édition en danois, 1893-1895). Conté par Karl Hansen, Tjorring.

3 – La Princesse-grenouille, Afanassiev, Les contes populaires russes, © Maisonneuve et Larose, 1988, traduit du russe par Lise Gruel-Apert, (première édition en russe, 1855-1860).

4 – La Fille aux écailles de poisson, Geneviève Massignon, Contes de l’Ouest, Vendée, Angoumois, © Erasme (DR), 1954. Conté en 1950 par Pierre Thureau, 88 ans, Grande Brière.

5 – Le Corbeau, Grimm, J. et W., Contes (Kinder-und Hausmärchen, 1812), © Flammarion, 1967, traduit par Armel Guerne.

6 – La Princesse Troïol, Luzel, François Marie, Contes populaires de Basse-Bretagne, tome 1, Paris, Maisonneuve, 1887, réédités par Françoise Morvan chez Terre de Brume, 1996. Conté par Jacques Sesson, sabotier de la foret de Beffou, commune de Loguivi-Plougras, décembre 1869.

7 – Pipi Menou et les femmes volantes, Luzel, op. cité, tome 2. Conté par Marie Tual dans l’île d’Ouessant, mars 1873.

8 – Le Tambour du roi, François Cadic, Nouveaux contes et legendes de Bretagne, tome IV, Paris 1922, réédités par Fanch Postic chez Terre de Brume, 1998. Conté par M. Méliau Le Cam, de Pluméliau.

9 – Le Chevalier Bayard, François Cadic, La Paroisse Bretonne, 1912. Conté par Joseph Jégouzo, de Melrand.

10 – Hélène la magique, Afanassiev, op. cité.

11 – La Fée grenouille, Littérature orale de Picardie, Paris, Maisonneuve, 1883. Conté par Michel Stoulig, Colmar, 1885.

12 – Habit de plumes de la fée, Jin-Mieung Li, Coyaud M., Tigre et kaki et autres contes de Corée, © Gallimard, Collection “Connaissance de l’Orient”, 1995. Contes extraits et traduits de l’édition en 10 volumes de Park Yong-joon, Séoul, 1974.

13 – La Femme grue, BIHAN-FAOU, F., SHINODA, C.,(traduits et annotés du japonais) De serpents galants et d’autres, contes folkloriques japonais, Gallimard, collection “Connaissance de l’Orient”, 1992. Conté par Tsuneyo Hosoya.

14 – L’homme qui épousa une renarde, conte eskimo, d’après la collecte de Knud Rasmussen, 1932. Traduit de l’anglais par Bertrand Fillaudeau pour la présente édition, © Corti.

15 – La Peau de la Phoque, Jon Arnason, La Géante dans la barque de pierre et autres contes d'Islande, traduits par Jean Renaud © Corti, 2003, collection Merveilleux n°22.

Hommes


16 – La Belle et la Bête, Madame Leprince de Beaumont, Le magasin des enfants, Paris, Belin-Leprieur, 1852.

17 – Histoire de la Bête, extrait de La Belle et la Bête de Madame de Villeneuve, in La jeune Amériquaine et les Contes marins, La Haye, 1740.

18 – La fauvette-qui-saute-et-qui-danse, Grimm, op. cité, N°88.

19 – L’homme-crapaud, Luzel, op. cité. Conté par Barba Tassel. Plouaret, 1869

20 – Le Roi des Corbeaux, Bladé, J.F., Les contes populaires de la Gascogne, Paris, Maisonneuve, 1885. Conté par Cazaux de Lectoure

21 – Le Loup Blanc, Cosquin, E., Contes populaires de Lorraine, Paris, F. Vieweg, 1886. Recuilli à Moutiers-sur-Saulx, 1881.

22 – Le Roi noir, Busk, R.H., Le folklore de Rome , Londres, 1874.

23 – Les Trois filles du roi O’Hara, Curtin, J., Myths and folk-lore of Ireland, Little, Brown and Co., Boston, 1893. Recueilli à Kerry (Galway). Traduit de l’anglais par Fabienne Raphoz pour la présente édition.

24 – L’histoire de Juan del Mundo de Austria et de la Princesse Maria, Gardner, F., Tagalog Folk-tales , Journal of American Folklore 20, 1907. Collecté dans les Philippines, 1907, Luzon. Traduit de l’anglais par Bertrand Fillaudeau pour la présente édition.

25 – Trois plumes, Jacobs, J., More english fairy tales, Londres, 1894.
Recueilli à Depford, 1894. Traduit de l’anglais par Bertrand Fillaudeau pour la présente édition.

26 – Le Crabe, Dawkins, R.M., Modern Greek folktales, Oxford Clarendon Press, 1953. Recueilli à Lesbos Grèce, 1901. Traduit de l’anglais par Bertrand Fillaudeau pour la présente édition.

27 – Les Dix serpents, NOY, D., Folktales of Israel, University of Chicago Press, “Folktales of the World”, 1963. Collecté par Abraham Shani auprès d’une lavandière de Bukhara. Traduit de l’anglais par Bertrand Fillaudeau pour la présente édition.

28 – Le Roi porc, Straparole, Les Nuits facétieuses, deuxième nuit, première fable, édition Corti, Collection Merveilleux N°7, 1999. Recueil original paru à Venise en 1550. Traduction de Larivet et Nouveau revu par Joël Gayraud pour l’édition Corti.

29 – Le Crapaud qui tousse, Görök-Karady, V., Contes d’un tzigane hongrois. Janos Berki raconte, CNRS, 1991. Recueilli par l’auteur en 1980.

30 – La Grenouille-cavalier, Contes populaires tibétains, Beijing, 1990.

31 – Le Prince malade, Kristensen, op. cité. Conté par Juliane Marie Nielsdatter, à Vogslev.

32 – Le Roi-Grenouille ou Henri-le-Ferré, Grimm, op. cité, N°1.

33 – La Jeune fille et le crapaud, Kristensen, op. cité. Conté par Juliane Marie Nielsdatter, Vogslev.

34 – Burba et le serpent, Baumgart, U., Parenté et alliance dans les contes peuls du Cameroun, in “Le mariage dans les contes africains”, direction Veronika GÖRÔK-KARADY, Karthala, 1994. Recueilli au Cameroun, en 1986.

35 – L’Entêtée, MBODJ, C., KESTEKOOT, L., Contes et mythes Wolof, NEA (Nouvelles éditions Africaines).
Cycle du “mari sans cicatrice” largement attesté en Afrique de l’Ouest.

36 – La Femme Tolowin et l’Homme-papillon, L’oiseau -tonnerre et autres histoires, mythes et légendes des Indiens d’Amérique du Nord, Albin Michel, collection “Terre Indienne”, 1995. Traduit de l’américain par Simone Pellerin.
Conte Maidu, recueilli par Roland Dixon en 1904.

37 – Le Chien aux sept chaînes, Nacer Khémir, L’Ogresse, La découverte, Collection “Voix”, 1991.
Conté par l’auteur et sa famille.

38 – Comment Yine’a-ne’ut épousa un chien, Charrin A. V., Le petit monde du grand corbeau, Récits du Grand Nord Sibérien, PUF, 1983.

Dossier complémentaire

39 – Riquet à la Houppe, Charles Perrault, première édition connue sous ce nom : 1781.

40 – Sire Semoule ou la création de l’homme époux, De SIKE Y., Et la femme créa l’homme, Cahiers de littérature orale, N°34, 1994.
Skiros-, collecté en 1979.

41 – Le conte de Psyché, extrait L’Âne d’or ou les Métamorphoses d’Apulée, dans une traduction du latin de J. A. Maury.

Postface 
L'âme d'or des bêtes, par F. Raphoz







     
La Bête humaine : un texte (intégral) de Philippe Lançon, © Libération, 13 novembre 2003.
     Femmes fauvette et hommes loup : un livre-monstre qui scelle des hymens où le plus animal n'est pas celui qu'on pense

     Jean Cocteau tourne la Belle et la Bête, pendant neuf mois, en 1945 et 1946. Plus le tournage avance, plus il est malade. Sa peau se recouvre d'eczéma, comme si un sortilège – ou une angoisse – le rapprochait de sa pauvre bête sentimentale. Dans l'introduction au journal si précis de son film (1), il écrit : «Le postulat du conte exige la foi et la bonne foi de l'enfance. Je veux dire qu'il faut y croire à l'origine et admettre que cueillir une rose puisse entraîner une famille dans l'aventure, qu'un homme puisse être changé en bête et vice versa. Ces énigmes rebutent les grandes personnes, promptes à préjuger, fières du doute, armées de rire.» C'est un bon mode d'emploi pour entrer dans l'anthologie sertie par Fabienne Raphoz.

     Elle est née de la frustration d'une thèse inachevée : comme la bête devient prince ou princesse, le brouillon de l'étudiante s'est transformé en beau livre. Il existe 1 100 contes recensés sur le thème de «la recherche de l'époux disparu». Une classification délirante de précision, établie par un Finlandais et un Américain, l'immatricule : AT 425. Le grand exégète de cette catégorie s'appelle Swahn. Il est moins proustien que danois. AT 425 est le thème favori de Fabienne Raphoz : celui où s'ancrent les histoires de fiancés animaux, ces êtres au grand coeur enseveli sous la bête. Ces histoires viennent de partout et sont de toutes époques.

     Pour sa thèse, elle en avait recensé 250. Elle a conservé celles qui lui semblaient essentielles ou magnifiques. Les histoires se suivent comme des variations : elles racontent toujours la même chose, jamais de la même façon. Leur chemin initiatique est connu ; ce qu'on y croise ne l'est pas. Le conte vaut par la rapidité, l'ellipse, le sens du détail qui réveille ou qui tue. Il n'explique pas. Le conte est de la poésie en action. Il dégage une beauté muette et une violence incurable. Ici, pas de psychologie, de contrôle ou de cellule de soutien. Des rêves s'envolent. L'angoisse tire dessus. Ils saignent, mais ne tombent pas : ils disparaissent dans la forêt. Le récit s'arrête à l'orée. Il ne lance aucun commentaire à leur suite.

     Dans la première partie de l'anthologie, les histoires racontent des femmes corbeau, chèvre, fauvette, princesse-grenouille ou reine des chats. Dans la seconde, elles montrent des hommes monstre, papillon, chien, loup, serpent ou crapaud. Toutes et tous sont victimes d'un sortilège. L'amour doit les délivrer. Mais l'amour est aveugle, et pas comme un devin. Il se prend souvent les pieds dans le piège. L'amour ne suffit pas : le «désenchanteur» transgresse un interdit et l'être aimé disparaît, définitivement, sous sa pelisse de bête. Ces contes sont peut-être les plus beaux. Une note mélancolique leur donne la caresse finale. On regarde une fauvette s'envoler au crépuscule, tristement, comme celui qui par curiosité l'a perdue.

     Cocteau s'inspire d'un conte fameux écrit par Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, 1711-1780. On le retrouve ici. Mais on y trouve bien autre chose. Et d'abord, une histoire de la bête avant le sortilège, tirée d'un long récit écrit en 1740 par Madame de Villeneuve. Les nobles raffolaient des contes. Ils y introduisaient des monstres, des fantômes, du sexe, toute sorte de violence et d'enchantement que les moeurs réprouvent, mais qu'enfants et amants emportent volontiers au lit. La Bête était, nous apprend Madame de Villeneuve, un jeune prince élevé par une vieille fée puissante et vindicative. Elle devient amoureuse de lui. Il la repousse. Elle en fait une bête hideuse et assortit le sort de quelques règles cruelles : «Et comme on n'a pas besoin d'esprit, quand on est aussi beau, je t'ordonne de paraître aussi stupide que tu es affreux, et d'attendre dans cet état pour reprendre ta première forme, qu'une fille, belle et jeune, vienne volontairement te trouver, quoiqu'elle soit persuadée que tu la doives dévorer. Il faut aussi, qu'après qu'elle ne craindra plus pour sa vie, elle prenne une assez tendre affection pour te proposer de l'épouser.» La Bête a peu de chance de redevenir un beau. Mais une autre fée, une vraie marraine, pas une amatrice frustrée de chair fraîche, l'aide à retrouver sa peau – et son statut – d'origine.

     Les variations sont parfois infimes, mais, comme un trou de serrure, les détails qui changent ouvrent un monde. Dans le conte original comme dans le film de Cocteau, Belle demande à son père de lui ramener de voyage une rose ; il la cueille dans le château de la Bête : celle-ci veut le tuer ú sauf si sa fille vient en échange. Mais il n'y a pas que les bêtes pour parler. Dans «le Loup blanc», la fille demande à son père de lui rapporter «la rose qui parle». Le père trouve dans un château un buisson de roses bavardes et chantantes. Saint-Exupéry a-il lu ce conte lorsqu'il décrit dans le Petit Prince les roses papotantes ? Le loup blanc apparaît et veut tuer l'homme qui cueille. On négocie. Le père revient avec sa fille, que l'animal accepte. Elle en tombe amoureuse. Mais il signale que ni l'un ni l'autre ne devra jamais révéler son secret. Il montre un écriteau : «Ici, on ne parle pas.» Au lit, le loup redevient prince avec sa belle (dans la vie, c'est souvent le contraire). Mais, un jour, elle parle et le loup meurt dans un cri.

     Dans ces contes, les bêtes sont souvent plus sensibles que les hommes. Ceux-ci sont indiscrets, frivoles, bavards, envieux, snobs, attachés aux apparences. Les bêtes parlent peu. Elles ont une âme grosse de solitude et d'espoir. On dirait qu'elles portent dans leurs plumes et poils toute la sagesse – et la dépression – du monde. Chacune est le «premier chien» que Supervielle décrit dans la Fable du Monde : «Il est l'angoisse qui soupire/ tout en n'étant qu'un pauvre chien.» Les bêtes sont aussi à la limite. Elles sont dans l'homme. Elles le dégoûtent et l'attirent. Elles en sont victimes. C'est alors à Pierre Guyotat qu'on pense : «Il y a quand même une exploitation de la bête par l'homme, une lutte entre les animaux, une énorme histoire.» Les illustrations d'époque, qui accompagnent les textes comme un parcours secondaire, montrent tout cela. On y funambulise entre morale et pornographie. Les photos de statues, prises par Fabienne Raphoz dans le jardin italien de Bomarzo, fonctionnent plutôt comme un contrepoint analogique.

     Enfin, la bête est pudique. Elle vit du secret. Quand son élu le surprend ou le révèle, elle en meurt. Le grand modèle, publié à la fin du recueil, est l'histoire de Psyché. On la trouve dans l'Ane d'or, d'Apulée. Eros l'invisible enlève Psyché ; elle le prend pour un monstre. Si elle le voit, elle le perdra. Une nuit, elle finit par allumer la lampe et découvre le beau dieu endormi. Une goutte d'huile le brûle. Il s'envole et disparaît pour toujours. Psyché veut voir qui la fait jouir. Mais on ne sait jamais qui on aime, ce qui nous touche, ni exactement ce qu'on lit. Le grand mérite de ces contes n'est pas de le rappeler – on le savait – mais de le faire vivre.

     Voir également : Carte merveille : un entretien entre Philippe Lançon et Fabienne Raphoz.

 
    Ils sont lion, loup blanc, corbeau, roi porc, crapaud, crabe ou serpent. Elles sont fauvette, grenouille, sirène, chatte ou renarde. Tantôt c'est lui qui se transforme en prince, tantôt c'est elle en princesse, mais l'orinigine en est la plupart du temps une attirance, puis une transgression.
     Souvent, le regard amoureux sert de déclencheur à la métamorphose.[...]
     L'anthologie se compose d'une quarantaine de contes, irréels mais gonflés de désir, d'amour, de fantasmes. [...] Autant dire que de ce livre, et des illustrations qui l'entourent, on sort ravi et...enchanté.
     Alain Delaunois, Quand la belle fait la bête, et vice-versa, Le Soir, Bruxelles, 12 décembre 2003.

     (...) Après s'être laissé porter par le charme des récits, certains littéraires et d'autres populaires, la postface nous éclaire sur la signification initiatique de ce conte, centrée sur l'initiation amoureuse, où prévaut la loi du silence. Dans ce recueil illustré de photos prises dans le jardin des monstres en Italie, les enseignats puiseront des textes originaux et peu connus à travailler avec les élèves. Et on peut surtout, tout simplement, le lire...pour le plaisir.
    Inter CDI, nov/déc 2003.

     (...) Ce livre est un vrai cadeau, tissage à la fois sensible et savant, accessible du coup à des publics très divers. Il devrait devenir le livre de chevet de toute personne un peu intéressée par le conte et surtout curieuse des délices et malheurs de l'amour !
      La Revue des livres pour enfants, novembre 2003, N°213.

    
Métamorphoses. Les contes habillent de peaux de bêtes nos peurs et nos désirs.
    Un article
d'Isabelle Rüf, Le Temps, Genève, samedi 27 décembre 2003.
    Ceux qui étudient les contes sont peut-être à la seule recherche du plaisir de l'enfance, impunément retrouvé. C'est une des clés de la passion de Fabienne Raphoz pour ces textes aux pouvoirs mystérieux. Ils ont nourri son enfance bretonne et l'ont accompagnée dans ses études. Alors qu'elle était libraire chez Descombes à Genève, elle recensa les variantes de l'histoire de Barbe-Bleue dans un ouvrage paru chez Metropolis. Aujourd'hui (...) elle s'occupe avec ferveur d'une collection intitulée Merveilleux, où cohabitent des textes littéraires (...) et des collectes de contes populaires suédois, anglais, islandais... Elle a composé elle-même le numéro 23 (...). Cette anthologie regroupe 41 histoires de «fiancés animaux», ces humains qu'une malédiction enferme dans une peau d'âne ou dans un corps de loup jusqu'à ce que l'amour vienne les rendre à leur vraie nature. (...)
     «Autrefois, les motifs voyageaient, constate-t-elle, les marins et les commerçants les transportaient et ils prenaient la couleur de leur terre d'adoption.» On observe des va-et-vient entre l'oral et l'écrit avec quelques grandes étapes de fixation littéraire – Boccace, Perrault, les frères Grimm, auxquels on ajoutera «Le Vaillant Petit Tailleur» d'Eric Chevillard (Minuit, 2003). Ces versions rejaillissent dans la tradition orale pour subir d'autres variations.(...)
     Des femmes, donc, transformées en chatte ou en fauvette, attendent qu'un prince leur rende leur forme humaine; le modèle de leur pendant masculin, c'est la Bête, dont Mme Leprince de Beaumont a fixé les malheurs, cette créature très laide, très stupide, au cœur généreux, qui manifeste «assez de bon sens, mais jamais ce qu'on appelle esprit dans le monde». La Belle, qui saura l'aimer sous ses apparences hideuses, sera «agréablement surprise» de la trouver métamorphosée en un beau prince avec lequel elle partagera un bonheur «fondé sur la vertu».
     Les formes populaires ne s'embarrassent pas de ces jugements moraux. Elles parlent, plus vigoureusement, de la peur du sexe, du désir plus fort que la peur, de l'interdit et de sa transgression, et de cette part animale en nous avec laquelle il faut négocier. Placé tout en fin de recueil, le conte de Psyché résume très bien toutes ces ambivalences. Au IIe s. ap. J.-C., Apulée l'a enchâssé dans L'Ane d'or. On y voit comment Psyché perd son amant – qui est l'Amour même – pour avoir cédé à la tentation de le regarder: on ne peut voir ce qui vous fait jouir sans le perdre. «Amour, c'est Eros, et Eros est un dieu», rappelle Fabienne Raphoz dans sa belle postface, «L'Ame d'or des bêtes». Et le commerce avec les dieux est dangereux pour les mortels. C'est pour cette raison, et pas seulement pour tromper la jalousie de Hera, que Zeus prend tant de formes humaines et animales quand il veut séduire les belles terrestres.
     Le «tabou du regard» est à l'origine de bien des métamorphoses. Le chemin de la rédemption sera long, semé d'embûches et d'épreuves. C'est la quête de l'époux perdu dont les étapes ont été analysées en détail par Swahn. Elle rencontre un autre interdit: celui de la parole. On peut parfois voir, mais alors il ne faut pas le dire, sous peine, encore une fois, de perdre ce qu'on a vu.
   (...)

     Des belles et des Bêtes, une Anthologie des fiancés animaux est un merveilleux voyage au pays des contes, explorant le monde, à travers le Japon, l’Amérique du Nord, la Russie, l’Irlande sur le thème de la métamorphose de l’homme en animal.
L'histoire orale se propage, se modifie d’un pays à l’autre, s’amplifie avant d’être fixée par la plume. Un conte est décliné selon les régions, différemment, plus intransigeant, plus doux, plus heureux. Ainsi, la même histoire devient une autre, au gré des voyages. Les transformations parfois minimes sont pourtant essentielles, reflet de la personnalité des conteurs et des spécificités locales.
     Pour la belle et la bête, l’histoire modifiée met en lumière la métamorphose du prince et raconte son enfance.
     Des femmes, des hommes, sous le joug d’un mauvais sort, sont transformés en bêtes avec parfois, une certaine rémission. Seul l’amour fidèle, loin de tout intérêt  peut libérer les êtres mi-homme, mi-bête. Des épreuves rendent souvent la tâche difficile, éprouvant la force de l’amour. Celui qui parle trop, est souvent puni, la quête de l’être aimé devient alors périlleuse ou sonne le glas de l’histoire. L’être métamorphosé meurt, jetant le fautif ou plus fréquemment, la fautive, dans les affres de la culpabilité éternelle. La mise en garde fonctionne et la morale tacite ne se fait pas attendre.
     Des dossiers complémentaires, une étude de la structure générale des contes, ainsi que des notices biographiques, rendent d’autant plus précieux cet ouvrage, dépositaire d’une culture orale, recueil d’histoires oubliées et pourtant inoubliables.
     La postface de Fabienne Raphoz, l’âme d’or des bêtes, éclaire, explique, dévoile cette passion qu’elle nourrit pour les contes.
Ainsi, parmi 250 contes, elle a privilégié la diversité, en choisissant des histoires venues des différentes contrées, placées sous le signe de la beauté, pour le plus grand plaisir du lecteur. Elle a parfaitement réussi à rendre la richesse des mots, des images, des mille variantes déclinées sur le thème de la métamorphose.
     De magnifiques illustrations, dont certaines photos prises par Fabienne Raphoz à Bomarzo, dans le Parc des monstres, ajoutent une touche de finesse et d’onirisme supplémentaire.
     C’est une anthologie merveilleuse dans une édition pleine de finesse.
     Alexandra Morardet, arte-tv.com, sélection de livres.


     La réussite de l'ouvrage de Fabienne Raphoz tient (...) à la richesse du thème de la métamorphose animale, mais aussi à la beauté des contes choisis, qui vont des classiques à d'autres, moins connus. Les pays d'origine font la part belle aux contrées européennes, traditionnellement mieux connues des spécialistes, grâce aux classifications des folkloristes, mais n'oublie ni l'Afrique, ni l'Asie, ni les Indiens d'Amérique, ce qui ne manque pas d'enrichir le tableau, d'autant que la proximité des motifs, malgré l'éloignement des aires géographiques, est troublante. L'ouvrage s'achève ensuite par une "Structure générale des contes types" plus savante, mais non moins intéressante, par des notices biographiques et par une postface de l'auteur, plus anaytique. C'est dire la richesse de ce gros livre dont toutes les rubriques sont bienvenues. Il n'y a ni pédantisme, ni étalage superflu de détails pour spécialistes. On s'adresse à l'honnête homme.
     BCLF, février 2004.








Des Belles et des Bêtes
édition établie par
Fabienne Raphoz
504 pages
octobre 2003
ISBN : 2-7143-0835-X
20,50 euros

Collection Merveilleux
N°23


Illustrations

&

Photographies
[©raphoZ]