(l'Autre côté d'Alfred Kubin)

     L'Autre côté, d'Alfred Kubin, Collection Merveilleux, éditions José Corti.
     51 illustrations de Kubin, lui-même.


     Comme pour certains grands créateurs, un média ne suffit pas à Kubin : d'une main, il dessine, de l'autre, il écrit ; "il n'est que trop malaisé de déterminer qui influe sur l'autre, c'est la même main qui écrit et dessine".
     Son seul roman, l'Autre côté, qu'Herman Hesse, déjà, considérait comme un livre majeur, est devenu, depuis sa parution, en 1909, une des œuvres-clés de la littérature dite moderne. L'Autre Côté a influencé Kafka, Jünger et les surréalistes, de même que le groupe du Cavalier Bleu auquel Alfred Kubin appartenait.
     Comme la plupart des livres qui comptent, L'Autre Côté, son Empire du rêve — tel un avatar angoissant des confins — ne se résume pas. Théâtre de fantasmagories échevelées, de métamorphoses hallucinées et de décompositions de toutes sortes, l'Autre Côté de Kubin est le contrepoint même du rêve. Tout est rêve tant que tout demeure en deçà des frontières de l'Empire éponyme : le voyage, la quête, la lumière ; au-delà c'est-à-dire au-dedans, le cauchemar éveillé : ciel lourd, resserrement, prémonition jusqu'à la lente dégradation mortifère.
     Voici donc une parodie de l'utopie, du voyage extraordinaire, et du Merveilleux !

     Depuis l'édition de Pauvert, de 1964, ce livre manquait.
     
     
Contenu du Dossier Complémentaire :

     – "Quelques souvenirs de ma vie", autobiographie subjective d'Alfred Kubin ;
     – Une lecture du libraire Laurent Évrard ;
     – Une chronologie de l'auteur.

     



     
Parmi mes amis de jeunesse se trouvait un homme curieux dont l'histoire mérite d'être ravie à l'oubli. J'ai fait tout mon possible pour décrire fidèlement, comme il sied à un témoin oculaire, une partie au moins des événements étranges qui s'attachent au nom de Claus Patera. Ce faisant, il m'advint une chose singulière : alors que je consignais consciencieusement mes souvenirs, il s'est glissé dans mon récit, sans qu'il y paraisse, la description de quelques scènes auxquelles il est impossible que j'aie assisté, et dont personne n'a pu m'instruire. On va apprendre quels étranges phénomènes d'imagination le voisinage de Patera provoqua dans une collectivité tout entière. C'est à cette influence que je dois attribuer ma mystérieuse double vue. Que celui qui cherche une explication s'en tienne aux ouvrages de nos ingénieux psychologues.
J'ai fait la connaissance de Patera il y a soixante ans à Salzbourg, quand nous entrâmes tous les deux au lycée de cette ville. C'était alors un garçon plutôt petit, mais de large carrure, et dont à la rigueur la tête découpée à l'antique et joliment bouclée pouvait attirer l'attention. Mon Dieu, nous étions à l'époque des gamins sauvages, des rustres, et quelle importance n'accordions-nous pas au côté extérieur des choses ! Cependant je dois mentionner qu'aujourd'hui encore, tout vieux que je sois, le souvenir de ces yeux immenses, légèrement saillants, de couleur gris clair, m'est parfaitement resté en mémoire. Mais qui donc, dans ces temps d'alors, pensait au " plus tard " ?
Trois ans après je changeai de lycée et entrai dans un autre établissement scolaire. Les rapports avec mon ancien camarade allèrent en se raréfiant jusqu'à ce que finalement je quitte Salzbourg pour une autre ville et que je perde de vue, pour de nombreuses années, tout ce que j'y connaissais.
     Le temps passa et avec lui ma jeunesse ; j'en avais vu de toutes les couleurs, j'avais alors trente ans, j'étais marié et je faisais mon chemin dans la vie, honnêtement sans plus, comme dessinateur et illustrateur.










Traduit par
Robert Valançay
380 pages
mai 2000
Deuxième édition
2007
ISBN : 2-7143-0721-3
20 Euros

Collection Merveilleux
N°12
éditions José Corti

Illustrations d'Alfred Kubin
Lecture de Laurent Évrad