Bram Stoker, Au-delà du crépuscule, collection Merveilleux, éditions José Corti.

    
 Ce recueil de contes, écrits pour son fils en 1881, peut paraître surprenant sous la plume de Bram Stoker , père de Dracula. Tout commence, à la première lecture, par faire illusion – loin, loin d’ici, existe un beau Pays que nul œil humain n’a jamais vu aux heures de veille – car voilà bien un étrange pays, situé au-delà du crépuscule où les petites filles triomphent des géants malfaisants, où le chiffre sept disparaît, où une rose a plus de pouvoir qu’une armure d’or, où le Poète part en quête de l’Être perdu. Pas de doute, nous sommes ici au pays merveilleux de l’enfance. Toutefois, comme chacun sait, le merveilleux n’est pas l’enfance mais l’expression fantasmée de celle-ci. La peur du sexe, l’éveil de la culpabilité, l’angoisse indicible et sclérosante, l’effroi de ce qui est vu quand les autres ne voient pas, l’éveil à la solitude essentielle : toutes ces choses se trament ici sans qu’on puisse d’abord les appréhender mais surprennent tout à coup comme les images indélébiles lorsqu’elles surgissent du for intérieur.
     Comme le souligne Alain Pozzuoli, “en faisant la description d’une ville idéale gardée par les anges, Stoker semble avoir voulu refouler toute idée de sexualité. Mais, cependant, en arrière-fond subsiste toujours une idée de danger. La ville décrite dans Au-delà du crépuscule est bien en réalité une ville-prison à laquelle on n’accède que difficilement, une ville surprotégée, plongée dans une fausse insouciance, en permanence sur le qui-vive.
     Une brève étude comparée des personnages, des bestiaires, des décors, des genres fantastiques tels qu’ils apparaissent dans Au-delà du crépuscule (œuvre prétendument angélique) et Dracula (œuvre diabolique avérée) conduit à interpréter les deux ouvrages comme complémentaires plutôt qu’opposés.”



     Loin, loin d’ici, existe un beau Pays que nul œil humain n’a jamais vu aux heures de veille. Au-delà du Crépuscule il s’étend, là où l’horizon lointain marque la frontière du jour, et où les nuages, resplendissants de lumière et de couleur, sont comme une promesse de la gloire et de la beauté qui l’entourent.
     Quelquefois il nous est donné de le voir dans nos rêves.
De temps à autre arrivent, doucement, des Anges qui éventent de leurs grandes ailes blanches les fronts en peine, et qui posent leurs mains fraîches sur les yeux des dormeurs. C’est alors que l’esprit de celui qui dort prend son essor. Il s’élève de l’obscurité et des ténèbres de la saison de la nuit. Il cingle à travers les nuages pourpres. Il vogue à travers de vastes étendues de lumière et d’air. À travers le bleu profond du dôme du ciel, il vole ; et contournant l’horizon lointain, il se pose dans le beau Pays Au-delà du Crépuscule.
     Ce Pays ressemble au nôtre de maintes façons. Il a ses hommes et ses femmes, ses rois et ses reines, ses riches et ses pauvres ; il a des maisons et des arbres, des champs et des oiseaux, et des fleurs. Là-bas il y a le jour, et la nuit aussi, la chaleur et le froid, la maladie et la santé. Le cœur des hommes et des femmes, des garçons et des filles bat comme il le fait ici. Les mêmes peines et les mêmes joies existent là-bas, les mêmes espoirs et les mêmes craintes.
     Si un enfant de ce Pays se trouvait à côté d’un enfant d’ici, vous ne pourriez dire quelle est la différence, si ce n’est de par leurs vêtements. Ils parlent le même langage que nous. Ils ne savent pas qu’ils sont différents de nous, de même que nous ne savons pas que nous sommes différents d’eux. Quand ils viennent à nous dans nos rêves, nous ne savons pas qu’ils sont des étrangers, et quand nous allons dans leur Pays dans nos rêves, nous pensons être chez nous. C’est peut-être parce que les hommes bons sont toujours chez eux là où est leur cœur ; et là où ils sont, ils trouvent la paix. Le Pays Au-delà du Crépuscule fut pendant de longues années un Pays merveilleux et plaisant. Rien ne s’y trouvait qui ne fût beau, doux et agréable. Ce n’est qu’avec l’arrivée du péché que les choses là-bas commencèrent à perdre leur beauté parfaite. Mais même maintenant, cela reste un endroit merveilleux et agréable.



     C’est une heureuse surprise de voir publié pour la première fois en France, avec plus d’un siècle de retard, ce recueil de nouvelles. Chaque page révèle son auteur, ses goûts pour le merveilleux mais aussi ses angoisses face à la mort, à la maladie, aux mensonges. Le monde que nous décrit Bram Stoker n’a d'onirique que sa manière de s’imposer c’est-à-dire de s’improviser. L’heureuse collection de José Corti édite ici une œuvre originale.
     Chronic’art

     Dans ces pages un fond mythique est présent, non celui des Carpathes, mais celui de l’Irlande natale de Bram Stoker. Sinon la face diurne de l’auteur de Dracula, ces contes pressentent sa face claire, la plus claire du moins, ce qui n’implique pas qu’il faille les mettre dans les mains des enfants ; il s’en dégage en effet ce quelque chose de délétère lié aux même obsessions qu’il tente d’oublier sans y parvenir, qui est au moins aussi inquiétant (et plus sournois) que les ténèbres du prince des vampires.
     Patrick Cassou, Le Mensuel littéraire et poétique N°264





Traduit par
Jean-Pierre Krémer
Postface de
Alain Pozzuoli
Avec illustrations de
Cockburn et Fitzgerald
1998
280 pages
ISBN 2-7143-0653-5
100 F


Collection Merveilleux
N°1