Fabienne Raphoz,
L'Aile bleue des contes, l'oiseau
Une anthologie commentée.

70 dessins originaux de Ianna Andréadis
Cahier couleur de 32 pages
suivie de "L'oiseau-monde, une omniprésence (en continu)"

Collection Merveilleux n°41, éditions Corti, novembre 2009.



Cent un contes et mythes de tradition orale de tous les continents sont ici donnés (ou traduits) et commentés qui, tous, illustrent la fascinante figure de l’oiseau, lequel réalise l’image première dont parle Bachelard : « celle que nous vivons dans les sommeils profonds de notre jeunesse ».

L’anthologie est divisée en deux grandes parties : les contes d’oiseaux et l’oiseau des contes. De la première, consacrée aux contes d’animaux proprement dits et aux mythes des Nations Premières, il semblerait ressortir que le gouffre n’est plus si grand entre l’occident des contes et les sociétés totémiques (aborigènes) ou animistes (amérindiennes) telles que les a définies Philippe Descola, dans la mesure où les contes d’oiseaux témoigne d’une certaine forme de continuité entre l’homme et son environnement. Dans la deuxième, l’oiseau, tour à tour héros, aide, plus rarement, adversaire, intervient dans toutes les fonctions du conte merveilleux. Les plus séduisants sont les mieux connus, ce sont les oiseaux fabuleux, oiseaux d’or ou de feu ; ce sont aussi les moins typiquement oiseaux d’entre eux, ces humains métamorphosés, princes aux ailes bleues, femmes-cygnes, frères corbeaux…

Les notes portent sur la structure du conte lui-même et ses variantes et sur l’oiseau en tant qu’espèce lorsque les commentaires ornithologiques s’imposent.

Tous les oiseaux de ces histoires sont aussi présents par l’image. Soixante-dix d’entre eux ont été spécialement dessinés par l’artiste Ianna Andréadis tandis que le cahier central et le dossier complémentaire poursuivent les portraits et les analogies.

L’anthologie est suivie d’une postface : L’oiseau-monde, une omniprésence ; elle comporte trois index (oiseaux, animaux, pays) et la liste typologique des contes du volume.

 

Du même auteur : Les Femmes de Barbe-bleue, une histoire de curieuse, Métropolis, Genève, 1995 ; La Poussière du ciel, édition Filigranes, 1997 ;  Des belles et des bêtes, Corti, 2003 ; Pendant 1-62, Genève, Héros-Limite, 2005 ; «Jeux d’oiseaux dans un ciel vide, augures », à paraître aux éditions Héros-Limite.

Une partie des oeuvres de
Ianna Andréadis peut être consultée sur son site.


Ce volume contient

CONTES D’OISEAUX
N° 1 Le Langage des animaux (Amérique du Nord) 15
N° 2 Comment les oiseaux obtinrent leurs couleurs
et leur « flûte » (Amérique du Sud) 16
N° 3 La Couleur des oiseaux (Brésil) 23
N° 4 Le Cycle des corbeaux (Amérique du Nord) 25
N° 5 L’Oiseau dont les ailes faisaient le vent
(Amérique du Nord) 32
N° 6 La Vie brève (Amérique du Sud) 34
N° 7 Origine de la sarigue (Amérique du Sud) 35
N° 8 Le Feu des oiseaux-tonnerre (Amérique du Sud) 36
N° 9 Le Diadème de feu (Amérique du Sud) 37
N° 10 Renard et la femme Pic (Amérique du Sud) 38
N° 11 Petit-Aigle, une légende du clan de l’Aigle
(Amérique du Sud) 42
N° 12 L’Homme et l’aigle (Amérique du Nord) 47
N° 13 Sedna et le Fulmar (Amérique du Nord) 48
N° 14 La Légende du Tsikoloto (Madagascar) 51
N° 15 Ainsi naquit le colibri (Paraguay) 52
N° 16 L’Émeu et la Grue brolga (Australie) 54
N° 17 L’Origine de la mort (Amérique du Nord) 56
N° 18 L’Oiseau aux sept couleurs (Nouveau-Mexique) 57
N° 19 Le Renard, le merle et le chien Pigon (France) 59
N° 20 Le Chacal et le Crabier (Inde) 65
N° 21 Le Renard et la perdrix (France) 70
N° 22 Les Trois conseils du rossignol (France) 71
N° 23 L’Aigle et le Roitelet (France) 73
N° 24 L’Aigle et le renard (France) 76
N° 25 La Grue, les poissons et le crabe (Inde) 77
N° 26 Le Rossignol et l’orvet (France) 80
N° 27 Le Perroquet dénonciateur (France) 83
N° 28 La Pie, la corneille et le corbeau (Laponie) 85
N° 29 Le Héron et la cigogne (Russie) 87
N° 30 La Chienne et le pivert (Russie) 89
N° 31 La Partie de ballon entre oiseaux et animaux
(Amérique du Nord) 92
N° 32 Le Takatra et le hibou (Madagascar) 95
N° 33 Les Calaos et les crapauds (Afrique) 101
N° 34 La Femme et les deux perroquets (Inde) 102
N° 35 Le Pic et le lion (Inde) 104
N° 36 Le Perroquet et le marchand (Perse) 106
N° 37 Le Cri du Calao (Afrique) 108
N° 38 L’Alouette (Kirguiz) 110
N° 39 L’Hirondelle (Balkans) 112
N° 40 Le Martinet (France) 114
N° 41 Comment le Pinson du nord et la
grive apprirent à chanter (Suède) 116
N° 42 Comment le Malin créa le plongeon (Suède) 117

OISEAUX DES CONTES
N° 43 L’Oiseau Benjamin (Danemark) 121
N° 44 L’Aigle du monde souterrain (Turquie) 123
N° 45 Le Corps sans âme (France) 140
N° 46 La Bataille des oiseaux (Écosse) 153
N° 47 La Chemise magique (Russie) 166
N° 48 Les Miracles de saint Georges (France) 170
N° 49 Les Oies sauvages (Russie) 180
N° 50 Le Prince Maure et le Prince Chrétien (Chili) 183
N° 51 Les Sept frères qui voulaient épouser Ramitoviamandreniny (Madagascar) 188
N° 52 La Montagne du Soleil (Israël) 194
N° 53 Les Animaux secourables (Amérique du Nord) 198
N° 54 Les Corbeaux reconnaissants (Corée) 199
N° 55 L’Oiseau-Chagrin (Turquie) 200
N° 56 Blanche Colombe (Nouveau Mexique) 207
N° 57 La Petite orpheline (Chili) 215
N° 58 L’Oiseau vert (Nouveau Mexique) 220
N° 59 Geaibleu et la jeune femme (Amérique du Nord) 226
N° 60 La Fille qui épousa une Corneille (Amérique du Nord) 227
N° 61 Le Hibou se marie (Amérique du Nord) 229
N° 62 La Vengeance du busard cendré (Terre de feu) 231
N° 63 L’Histoire d’une fée et d’une princesse (Birmanie) 233
N° 64 L’Oiseau Rouge (Philippines) 241
N° 65 L’Oiseau d’or et l’oiseau d’argent (Tibet) 243
N° 66 Ermei et la demoiselle Phénix d’or (Chine) 248
N° 67 La Femme grue (Japon) 254
N° 68 Les Douze Oies Sauvages (Irlande) 258
N° 69 L’Oiseau noir (Autriche) 264
N° 70 Le Pigeon Blanc (France) 269
N° 71 L’Oiselle de feu (Russie) 272
N° 72 L’Oiseau de fortune et la source de vie (France) 276
N° 73 L’Oiseau d’or (Norvège) 283
N° 74 L’Anneau de la tourterelle (Afrique) 290
N° 75 Les Trois filles (France) 296
N° 76 Frère Yves et l’oiseau chanteur (France) 301
N° 77 Le Brahmane et le vautour (Inde) 307
N° 78 Les Corbeaux dénonciateurs 310
N° 79 Le Coq Rouge (France) 311
N° 80 Fleur-héronne (Corée) 312
N° 81 L’Oiseau qui fait du lait (Afrique Australe) 313

QUELQUES AILES SUBSIDIAIRES
N° 82 Le Langage des oiseaux (Belgique) 321
N° 83 Comment les oiseaux obtinrent
leur plumage (Guyane) 323
N° 84 La Couleur des oiseaux (Argentine) 324
N° 85 Le Conte de l’oiseau bleu (France) 325
N° 86 Le Grand Corbeau et la Femme-Excrément
(Sibérie) 326
N° 87 Corneille et Faucon, créateurs du monde 328
N° 88 L’Hiver et le Roitelet (France) 329
N° 89 Les Oiseaux qui veulent élire un roi
(Madagascar) 337
N° 90 Les Trois corbeaux du gibet (Danemark) 338
N° 91 La Poule Blonde (France) 343
N° 92 La Fiancée de la source (Arménie) 346
N° 93 Le Merle d’Or (France) 349
N° 94 L’Oiseau de Paradis (France) 354
N° 95 L’Oiseau Magique (Chine) 356
N° 96 L’Engoulevent (Tibéto-Birman) 360
N° 97 L’Oiseau du monde (France) 363
N° 98 La Sagesse du hibou (Afrique du Nord) 373
N° 99 La Part des oiseaux (Afrique) 375
N° 100 Le Choucador et le ver de terre (Afrique) 377
N° 101 Le Rossignol et la rose (Wilde) 378
Liste des contes 385
Liste typologique 389
Index des oiseaux 391
Index des animaux 395
Index des pays ou des peuples 397
Postface : L’Oiseau-monde : une omniprésence (en continu) 399
Bibliographie 433
Dossier iconographique complémentaire 447
Liste des illustrations 467
Table des matières 471




Ci-dessous les articles de :
Isabelle Rüf pour Le Temps
– 
Marie Etienne, Le Silence des contes, La Quinzaine littéraire
– Yann Granjon pour Pages
– Elisabeth de Fontenay pour Libération
– Tristan Hordé pour Poezibao
– Ronald Klapka pour La Lettre de la Magdelaine
Patrick Kechichian pour La Croix
Elise Rousseau, L'Oiseau mag., hiver 2009.




A travers les contes, Fabienne Raphoz montre l’universalité de la présence de la gent ailée dans notre inconscient.

Le bleu des contes, Fabienne Raphoz le fréquente depuis longtemps, et pas seulement celui, naïf, des fleurs. Elle s’est d’abord occupée de celui qui zèbre de reflets effrayants la barbe noire de l’ogre: Les Femmes de Barbe-Bleue, une histoire de curieuses (Métropolis, 1995) recensait à travers le monde les infinies versions d’un thème universel: la transgression punie, le regard interdit. Depuis son enfance bretonne, Fabienne Raphoz baigne dans l’univers des contes, avec toute leur violence. Elle a emporté ce goût en Haute-Savoie puis à Genève où elle était libraire. En 1998, elle crée la collection Merveilleux aux Editions José Corti, qu’elle dirige, depuis 1996, avec Bertrand Fillaudeau. Cette prestigieuse maison, fondée en 1938, est riche d’un fonds très important: l’oeuvre de Julien Gracq, les surréalistes, beaucoup de poésie. Fabienne Raphoz publie également ses propres textes poétiques aux Editions Héros-Limite à Genève.

La collection Merveilleux est plus qu’une collection de contes populaires. On y trouve la magnifique édition des Contes de Grimm en 2009, des sagas nordiques, des contes de tous pays, mais aussi des essais, le Blanche-Neige de Robert Walser, du Daniel Defoe et du Jules Verne. Fabienne Raphoz elle-même a constitué deux recueils: Des Belles et des Bêtes, une «anthologie de fiancés animaux» (2003), et L’Aile bleue des contes: l’oiseau, suivi d’une étude, «L’oiseau-monde, une omniprésence». De très beaux dessins originaux de Ianna Andréadis et deux cahiers d’images illustrent l’universalité du motif de l’oiseau dans l’imaginaire populaire. L’anthologie, avec notes et sources, compte 101 contes ou textes sacrés, cueillis dans le monde entier, une bonne moitié parmi les peuples indigènes des Amériques.
Fabienne Raphoz cite Bachelard: «L’oiseau réalise l’image première, celle que nous vivons dans les sommeils profonds de notre jeunesse.» Il allie l’air, la terre, l’eau et même, dans la mythologie, le feu, puisque le Phénix renaît de ses cendres. Pour les Indiens Gé d’Amazonie, c’est un pic qui a donné au Soleil son diadème de plumes de feu, alors que Lune a laissé tomber le sien, embrasant toute la savane et ses habitants. Zeus est un aigle, Athéna, une chouette, Thot, un ibis. Pour les Indiens des plaines, le créateur est le corbeau. Les colombes peuplent la Bible. Des animaux, il y en a dans tous les contes, ce sont souvent des oiseaux, mais sont-ils là pour eux-mêmes ou juste pour remplacer l’homme?, se demande Fabienne Raphoz. «La morale implicite ou explicite des contes d’animaux est fatalement humaine (La Fontaine s’en souviendra) mais révèle parfois une observation plus subtile du vivant.» Plus l’animal est sauvage, plus il révèle le sentiment du mystère de la nature. L’aigle est un de ces héros insubstituables, qui entraîne hommes et bêtes dans des voyages libérateurs ou initiatiques. Avec le corbeau, il joue d’ailleurs le rôle principal dans cette anthologie, parallèlement au cheval et au serpent, vedettes parmi les autres animaux.
Que représentent tous ces êtres ailés? Chez les frères Grimm, le Seelenvogel est souvent une «épiphanie» de l’âme, dont l’ange ne serait qu’un avatar. Le «petit oiseau» des garçons, et autres «noms d’oiseaux», joue une autre partition, plus incarnée! Les belles femmes-oiseaux doivent dépouiller leur plumage pour séduire les humains tandis que les garçons se parent de plumes pour plaire aux femelles. Et n’oublions pas que ce sont les oiseaux qui ont appris aux hommes à chanter et à jouer des instruments, au temps où ils se parlaient encore.

Isabelle Rüf, Le Temps, 23 janvier 2010.





Le silence des contes

 D’une certaine manière, le conte est une  forme celée, comme la poésie

II est rempli de jeunes filles obligées de se taire pour désensorceler leurs frères, sauver la vie de leur époux et laver un péché dont elles sont innocentes. C’est leur silence qui permettra à la joie, au bonheur, de revenir parmi les leurs, et au conte d’aboutir à ses fins. Pour le lecteur adulte le silence se poursuit : que cache-t-il ? Que donne-t-il à déchiffrer ? 

Le conte intitulé « Frère Yves et l’oiseau chanteur », dans lequel le sommeil prend la place du silence (est-ce si différent ?) relève d’une longue tradition écrite. Le plus ancien texte connu est celui de Maurice de Sully, évêque de Paris au XIIe siècle. Voici ce qu’il raconte : après avoir constaté que le monde est rempli de méchanceté et que mieux vaudrait s’ensevelir dans un couvent. Frère Yves entre dans un monastère de trappistes. Au bout de quelques mois, il commence à avoir des doutes sur la valeur du Paradis où il travaille si durement à obtenir une place. Il craint de s’y ennuyer. Au cours d’une promenade, il entend un chant qui le séduit tant qu’il l’écoute pendant... 300 ans ! Quand il revient au monastère, il ne retrouve aucun des anciens compagnons de sa vie antérieure. 

On aura reconnu le long sommeil de notre Belle au bois dormant, mais aussi et surtout celui des Sept Dormants d’Éphèse, qui a pris la tournure que nous lui connaissons vers l’an 500 et que l’on retrouve dans le Coran, à la sourate 18. Sommeil qui figure également dans le De Gloria martyrum de Grégoire de Tours. Et dans le Rip Van Wickle de Washington Irving, où le héros s’endort dans une grotte (comme les sept dormants d’Éphèse), « sujet de sa Majesté britannique George III » et qui « se réveille citoyen de États-Unis d’Amérique » (Trois récits américains). Les sept dormants, eux, s’endormaient chrétiens persécutés dans un empire païen qui, à leur réveil, se révélait chrétien. 

Autre exemple d’un sujet riche en circulation :  celui de la Belle, du Dragon et de son Sauveur, autrement dit de la légende de Saint-George et du dragon. Cette dernière nous est chère à cause de la peinture de Paolo Uccello, visible au British Museum de Londres. Cette fois, la raison du  malheur absolu est un dragon hideux auquel une jeune fille doit servir de repas. Le triangle est en place pour donner lieu à d’infinies variantes. On s’aperçoit alors que dans le conte, comme au théâtre, ce sont elles qui ravissent. Comment comprendre, sinon, qu’une histoire quasiment identique puisse capter, toujours ? 

Le conte parle par onomatopées : « Ton karari, ton karari », dit le métier à tisser de la femme-grue. 

Par énigme : « Que roules-tu et déroules-tu ainsi. – Je roule pour faire proche le lointain et je déroule pour éloigner le proche. » Ou bien : la petite fille des « Oies sauvages » arrive à « l’isba montée sur pattes de poule qui tournait sur elle-même. Par la porte entrebâillée, elle vit, gueule béante, la baba yaga à la jambe d’argile ».  Au moyen de chanson :           

« Roi des poissons, accours, accours, car j’ai besoin de ton secours ». 

En langue régionale : 

« En passons un barat , Aqui se soun negats »

(En passant un fossé tous deux se sont noyés).

 Autrement dit, le conte ne parle pas sauf peut-être aux enfants, ou bien s’il parle, c’est une langue différente, qui est comprise de par le monde, qui est commune à ceux qui habituellement ne se comprennent pas et s’entendent encore moins, il traverse les frontières, il n’emporte des cultures que ce qu’il faut pour faire signe et il les fait communiquer, échanger leurs  données, il abonde en chansons sans objet, en onomatopées, ou en propos énigmatiques. 

Dans les livres qu’elle édite ou qu’elle publie en tant qu’auteur (chez Corti, collection « Merveilleux »), Fabienne Raphoz, spécialiste des contes et par ailleurs poète, ordonne les textes autour d’un thème. Qui est, pour le présent volume, l’oiseau, animal fascinant, déjà présent dans une fresque de Lascaux, « l’air libre personnifié, intermédiaire entre l’ici-bas tangible et l’au-delà incertain », comme elle l’écrit dans sa postface.

  L’influence, la prégnance des contes dans la littérature de tous les temps n’est plus à démontrer.  Ils sont pourtant souvent mis de côté, méprisés, au profit de ce qui se donne comme la vraie, la bonne, la grande littérature. La collection « Merveilleux » oeuvre à combler ce qui nous apparaît comme un déni. Mais attention, au contraire des romans, ces livres sont à lire sans hâte, et chaque conte isolément, faute de quoi seront perdus leur saveur entêtante, leur ferment nourricier.

Marie Étienne, La Quinzaine Littéraire, n° 1007





Saluons chaleureusement la parution du beau travail de Fabienne Raphoz qui, avec L’Aile bleue des contes : l’oiseau, comblera les ornithologues amateurs autant que les amateurs de contes.

Sans son vol, aurions-nous jamais eu l’idée de voler ? Sans son chant, la musique serait-elle jamais apparue ? L’oiseau manquait encore au catalgue des contes de la très belle collection « Merveilleux » des éditions José Corti... L’oiseau, merveilleux véhicule symbolique, source intemporelle d’inspiration, d’admiration et de rêve pour l’esprit des hommes, intermédiaire privilégié des relations entre le ciel et la terre, entre le monde du haut et le monde du bas. Trait d’union entre les éléments, à travers l’air, il s’élance et s’élève presque sans limites. Dans l’eau, il plonge, ou nage. Sur la terre, il se pose avec légèreté, toujours prêt à reprendre son envol... Qu’il soit l’annonciateur du destin, le messager de l’autre monde, le symbole de l’âme, ou de l’esprit et de l’intelligence, il occupe de tous temps sur les cinq continents une place et un rôle primordiaux dans l’imaginaire de l’homme. Les 101 contes d’oiseaux rassemblés ici par Fabienne Raphoz ne sont pas tous inédits, ni même inconnus.

Ils constituent cependant un corpus dont Claude Lévi-Strauss – à qui plusieurs contes, extraits des Mythologiques, ont étés empruntés – aurait sans doute apprécié le juste équilibre entre connaissance et plaisir de lecture : passion et érudition se mêlent en effet dans ce remarquable travail pour donner, en complément des contes eux-mêmes, de nombreux commentaires portant sur les sources, la typologie, les variantes, et souvent d’utiles précisions à caractère ornithologique sur les espèces concernées.

Non seulement parfait par son contenu exigeant, conclu par un essai éclairant que l’auteur discrètement situé en postface, ce bel ouvrage est aussi richement illustré par deux cahiers iconographiques situés au milieu et à la fin de l’ouvrage, et surtout par les nombreux dessins originaux de Ianna Andreadis, représentant pour notre œil mal exercé la plupart des oiseaux évoqués dans ces contes (le lecteur trouvera en fin d’ouvrage un index des illustrations).

Yann Granjon,
Librairie Sauramps, Montpellier, Page des Libraires, décembre 2009.






Hauts faits des oiseaux, par Élisabeth de Fontenay, Libération, jeudi 19 novembre 2009

« Une chouette vole, tête de folle ; elle vole, vole, se pose, remue la queue, écarquille les yeux et repart ; et à nouveau, elle vole, vole, se pose, remue la queue, écarquille les yeux... Ceci n’est pas encore le conte mais seulement le début. »

Suit l’histoire, russe, des demandes en mariage réitérées que s’adressent, en vain, le héron et la cigogne. Un tel exorde, on l’aura compris, n’appartient, pas plus que l’histoire qu’elle annonce, au domaine de la rationalité. Et cette manière irré- vérencieuse de railler l’emblème de la sagesse, l’oiseau de Minerve, en dit long sur un monde dont les savoirs merveilleux se construisent à partir d’enchaînements dénués de vraisemblance. 

Platon, dans le Politique, fait dire à un personnage que, si d’aventure une grue se trouvait douée de langage, elle tracerait une ligne de démarcation entre les grues et tous les autres animaux. N’est-ce pas ainsi que font les hommes d’Occident quand ils se placent en face et au-dessus des bêtes ? Oui, mais il leur est pourtant arrivé, à ces désenchanteurs, d’inventer des contes dans lesquels, comme ici, les oiseaux sont leurs partenaires. 

Ailes. « Comment, pauvre bête, vous parlez aussi dans la langue des hommes Un gros livre bleu roi, l’Aile bleue des contes, illustré d’admirables encres de Ianna Andréadis, rassemble, comme exhaustivement, les oiseaux et les peuples du monde. Les grandes personnes qui lisent ces histoires aux enfants en viennent vite à se poser l’immense question : n’y a-t-il pas une couche profonde de l’imagination humaine, une identique constitution de  l’esprit qui produirait, toujours et partout, des structures narratives semblables ? Si l’on s’en tenait à « ces événements qui n’eurent lieu à aucun moment mais existent toujours », il y aurait en effet peu de différences entre l’Occident, à condition qu’il ne soit que celui des récits merveilleux, et les Nations premières, totémiques ou animistes. Car c’est à l’intérieur d’une même continuité que les hommes et les bêtes échangent paroles, femmes et services, et que l’on rencontre des princes aux ailes bleues, des femmes cygnes, des hommes corbeaux. Si des oiseaux parlent et interviennent dans la vie des autres vivants, c’est parfois qu’ils ont été métamorphosés et que leur existence animale ou hybride est provisoire. Mais, souvent, l’on entend raconter aussi comment de vrais oiseaux se comprennent entre eux, comment ils s’entretiennent avec nous et les autres animaux terrestres. C’est là une vieille, une universelle conviction que cette croyance à des messages secrets : il a toujours fallu que des augures interprètent les vols des oiseaux, que des poètes comprennent et traduisent leurs chants, que des conteurs fassent figurer leurs traits de caractère dans des histoires. 

Dans « Le renard, le merle et le chien », les trois compères – faut-il dire les trois mousquetaires ? – se saluent, en bon Gascons, non par un « Bonjour », mais par un « Adieu ». Ce vieil usage chrétien qui affleure dans leur langue paysanne ne peut que charmer les héritiers des transcendances judaïque et grecque que nous sommes. L’air et la verticalité, s’opposant comme le divin à l’ici bas, quelques oiseaux, la colombe en particulier auront reçu le rôle de messagers du ciel. Mais il n’empêche que la plupart des contes européens témoignent de la persistance du paganisme, dont Michelet a si bien su parler dans la Sorcière. Cet extravagant commerce des hommes avec les bêtes, et plus encore avec les oiseaux qui ne sont pas des bêtes comme les autres, a toujours l’air de jouer un bon tour aux interdits théologiques, philosophiques et finalement scientifiques.

Rites. Pour les peuples non européens, en revanche, les contes vont constituer des mythes et même introduire à des rites, pour autant que certains de leurs animaux possèdent, comme l’a montré Descola, une intériorité, des intentions, des sentiments, une morale, en un mot, un langage qui ne diffère pas fondamentalement de celui des humains. Alors que les philosophes, sauf exception, ne traitent jamais que de l’animal, cette froide allégorie qui leur sert à définir le propre de l’homme, les contes nous mettent en présence des animaux eux-mêmes, ils nous apprennent à regarder, dans chaque espèce, dans chaque individu et singulièrement dans chaque oiseau, cette concrète proximité du lointain, qui n’en finit pas de nous abandonner, pauvres modernes trop pressés. Mais sans doute n’est-ce pas un hasard si Fabienne Raphoz, l’auteur de cette rêveuse somme ornithologique, codirige la maison d’édition qui porte le nom à jamais merveilleux de José Corti.




Les amateurs lisent les articles spécialisés, mais très abordables, abondamment accompagnés de photographies, de la revue Oiseaux. Ils savent aussi que la poésie a réservé une belle place aux oiseaux. Henri Pichette a même dressé un splendide catalogue des cris d’oiseaux et souvent écrit à propos des oiseaux dits "sauvages" :

                
Le goéland, la sterne
                frisant la vague
                jettent au vent
       Leur clameur d’enfants d’outre-monde,
                tandis que le huard
                sillant l’eau plane du lac
       pousse jusqu’en votre âme son cri de lumière écorché.

Et les oiseaux de la basse-cour ne sont pas non plus négligés par la poésie, ainsi chez Frénaud :

                Fièrement le coq,
                dessous les nefs qui se défont,
                gorge formée au feu de forge,
                toujours crie fort.

Ce détour pour affirmer qu’il faut un esprit des plus rigoureux, celui du chercheur, et un goût profond pour la poésie (Fabienne Raphoz est également poète), pour entreprendre un recueil de contes aussi important. Un rapide descriptif de l’ouvrage est nécessaire ; 478 pages : 101 contes de la Turquie au Danemark et au Burkina-Faso, de l’Australie au Chili et aux Vosges, partagés en trois ensembles ("Contes des oiseaux", "Oiseaux des contes", "Quelques ailes subsidiaires") ; des notes précises pour chaque conte, jamais pédantes, qui donnent l’aire de diffusion et les variantes, des éclaircissements sur tel oiseau, des références, etc. ; une bibliographie, plusieurs index ; un très beau cahier en couleurs de gravures anciennes et de photographies, complété par un autre cahier de documents variés en noir et blanc. Ce n’est pas tout : des dizaines de dessins de Ianna Andréadis accompagnent le texte — et un dessin bleu et noir de l’oiseau bleu (Frobia) ; une postface d’une trentaine de pages apporte au lecteur toutes les analyses indispensables pour comprendre le rôle majeur de l’oiseau dans l’histoire de l’humanité.

On l’aura compris, ce livre est une somme passionnante qui s’ajoute aux volumes de la collection "Merveilleux". Le plus réjouissant est que l’on peut laisser de côté tout ce qui n’appartient pas aux contes — sauf les illustrations ! — et lire en retrouvant (cela a été mon cas) la fraîcheur des lectures de l’enfance. Ensuite, on reprend, on s’attarde aux notes, pas toutes, on y reviendra, et comme L’Oiseau de Michelet a été un livre de chevet, on finit par être curieux de la synthèse de Fabienne Raphoz. On ne sera pas déçu.
On ne pense pas spontanément au fait que l’univers des contes
1, comme celui des fables, est peuplé d’oiseaux. Omniprésence de l’oiseau — fascinant parce qu’il vole, marche, nage et dans l’imaginaire est aussi lié au feu. On sait que le fabuleux phénix renaît sans cesse de ses cendres, création « liée à un symbole astrologique (le soleil qui se lève et se couche) ou religieux (immortalité de l’âme qui renaît au « paradis » après la mort). La mue des oiseaux a pu participer de cette mythologie de la régénérescence [...] » ou « n’être qu’une explication merveilleuse donnée par l’homme à l’admiration, mâtinée de crainte, qu’il éprouvait à l’égard de ces oiseaux lorsqu’il ne pouvait comprendre leurs formidables mouvements migratoires » (note, p. 88 et 89).
Les oiseaux, réels ou imaginés, sont présents dans tous les arts ; Fabienne Raphoz les retrouve dans la littérature et la musique (et l’on pense aussi aux étranges sculptures des oiseaux jumeaux de l’art roman), mais également dans tous les domaines de la vie quotidienne. Non seulement ils sont très présents, mais ce qui est remarquable, et qu’expose précisément Fabienne Raphoz dans son commentaire, c’est que certaines associations, comme celle de l’aigle et du serpent, sont communes à des civilisations fort différentes : le Serpent à plumes du mythe aztèque (Quetzalcóatl) est quasi identique dans un mythe babylonien...

Les oiseaux des contes et des fables miment la société des hommes tout en étant oiseau : dans un conte, un aigle ne peut être remplacé par un pigeon, surtout quand il remplit un rôle d’auxiliaire — ainsi l’aigle du monde souterrain (Turquie) délivre le héros en l’emportant sur son dos. L’oiseau aide de l’homme ? Plus encore : dans des contes des Nations Premières, l’homme et l’oiseau (et d’autres animaux) se parlaient, ce qui laisse entendre « une ancienne connaissance intime, une continuité entre l’homme et son environnement, peut-être perdue, sauf dans la parole qui la réitère, cette fois, à son insu ». Dans un autre contexte, la proximité est plus forte puisque l’oiseau est considéré comme une « épiphanie de l’âme » — oiseau augure, oiseau sacré, et si la colombe figure l’esprit saint les anges ne sont-ils pas des bêtes ailées ? Quant au mot oiseau, il appartient comme zizi (déformation de zoizeau) au langage enfantin pour désigner le sexe d’un jeune garçon — "le petit oiseau va sortir du nid"...

La symbolique multiforme de l’oiseau est bien lisible dans les contes, à la condition de les réunir en nombre et de pouvoir les commenter, en les comparant : c’est le cas dans cette somme qui, répétons-le, se prête à des lectures différentes. Pour le plaisir, fermons ce rapide survol avec, encore, Pichette :

                À chacun son oraison
                Le rossignol y la chante
                La dam’ du clocher la chuinte
                La hulotte la houhoule
                La lulu la turelure
                La ramier la caracoule
                Le rougegorg’ la susurre
                L’hirondelle la babille
                La corneille la coraille
                Le coq la cocoricote
                Et le pinson la fringote
                À chacun son oraison

                Oiseau des haies Oiseau des nues
                Oiseau sois le bienvenu

                Dans mon coeur et dans ma maison.


Poézibao, Tristan Hordé, mis en ligne le 4 novembre 2009.


1 Voir par exemple
les Contes pour les enfants et la maison des frères Grimm, dont l’édition complète a paru cette année chez Corti.
2 Le premier poème est extrait de
Poèmes offerts, éditions Granit, 1982, p. 54, et le second de Cahiers Henri Pichette 2, éditions Granit, 1995, p. 53.



La revue
La soeur de l’Ange, donne aux pages 177-179, un texte de Maria João Reynaud, La couleur des oiseaux ; éloge de la diversité, qui aurait pu figurer dans le livre de Fabienne Raphoz, bientôt sur toutes les tables des bonnes librairies. Ce texte, un très beau chapitre de Le Cru et le Cuit, dans lequel Levi-Strauss rapporte plusieurs versions de mythes sud-américains concernant la couleur des oiseaux. Il conclut, relativement aux langues de l’univers, et il faut lire le mythe pour interpréter correctement le mot sacrifice :

Dans leur immense variété chromatique, les langues de la planète établissent un rapport unique et immatériel avec les choses. Elles sont aussi irremplaçables que les couleurs des oiseaux, parce que l’être du monde est composé de nuance et diversité. Mais le fait inéluctable c’est leur disparition, par milliers, au cours des dernières décennies. Et aussi la destruction programmée de la vie sous toutes ses formes. Il nous faudra donc le sacrifice de milliers de cormorans pour préserver le rêve d’un monde plus humain, plus coloré et plus beau.


Très certainement, à sa manière, Fabienne Raphoz paie de son temps et de sa personne pour réunir dans
la collection Merveilleux qu’elle a fondée les anthologies telles que celles des Fiancés-Animaux, ou l’édition critique des Contes pour les enfants et la maison des frères Grimm.

Cette anthologie critique (avec un apparat conséquent) qui nous fait faire le tour du monde, plume en tête, comporte en appendice une dimension réflexive de première importance, à laquelle on sent que l’auteure a mis beaucoup de passion (L’Oiseau-Monde, une omniprésence (en continu), pp. 399-431). Concluons avec elle en littérature et en poésie avec extrait du paragraphe :

« Si ton ramage se rapporte à ton plumage » (427-431), ces dernières lignes :

Marie-Louise Tenèze isole également les récits mimologiques :
« ce sont des formules par lesquelles on interprète plaisamment les chants des oiseaux et les cris de divers animaux. Ces formules ont donné lieu à la création de petits contes, ou elles en sont elles-mêmes tirées. [...] Les poètes eux aussi connaissent bien
le truc et certains d’entre eux, à l’instar de Jacques Demarcq, font de la poésie mimologique, si l’on ose ce néologisme, et nous ne résistons pas au plaisir de citer Dominique Meens, lorsqu’il s’amuse avec le troglodyte, dans le chapitre justement nommé « ce très-petit oiseau » que nous conseillons de déclamer à vive allure, si possible, et, mieux encore, sur une branche face au soleil levant, toutes plumes caudales dressées afin que de simple imitation du troglodyte, on passe au devenir troglodyte dans notre tête d’homo sapiens, et à la conclusion de ces lignes, car c’est lui l’oiseau qui aura le dernier mot :

Troglodyte, dites troglodyte. Règle dite, 0 troglodyte, truglu, dis-tu, titriglidi. Itrigli dit, dis-tu trugru, dis, titilgri ? Un gland dompté t’étreint. Les dons t’étreignent. Donc, être un gland : on t’étreint gland, être un gland, donc, être gredin ... Trop gros, dites. Dites « trop gros », Lady Tetrag, sur un grand, très grand train dompté. Oldy regret, dit-elle. II dit : petit tigre, oldy ogre. 0 ogre oldy, grêle du titan dilettante étranger, éteins-le, éteins le grand don ! Éteins le brandon ! T’as le gras, étend le gré, trugludytu ! titille Ilgrid, dite Lady Tetrag, Ilgrid Hittite, a glady glady Lady Tetrag.

Ronald Klapka, Lettres de la Magdelaine.




Par leur poids, certaines sommes livresques nous retiennent au sol. Celle de Fabienne Raphoz sur la présence, le rôle et l’action – secrète, occulte ou bienfaisante – des oiseaux dans les contes et légendes de tous les continents et de toutes les époques nous donne, sinon des ailes, du moins une science rare et un bienfait certain. Dans cette anthologie, l’oiseau de feu croise le hibou malheureux en amour, l’hirondelle des Balkans prend son envol tout prêt du merle d’or breton, tandis que le roitelet gascon en remontre à l’aigle... Le savoir ornithologique est donc bien un chapitre de l’art poétique! Des index par races et contrées permettent de circuler dans ces territoires aériens.

Patrick Kéchichian, La Croix, 10 décembre 2009.




Fabienne Raphoz, poète, auteur et éditrice, est également à ses heures perdues ornithologue amatrice. Et cet amour des oiseaux vibre dans chaque page de cet incroyable travail de recherche qu'est cette anthologie sur l'oiseau. Elle a rassemblé cent un contes d'oiseaux de tradition orale de tous les continents, allant puiser à la fois dans les textes sacrés des Nations Premières (Amérindiens et Aborigènes d'Australie) et dans les contes populaires, merveilleux, religieux, etc. La finesse de l'analyse finale passionnera ceux qui souhaitent aller un peu plus loin et mieux comprendre le rôle de l'oiseau dans les contes. On y apprend, par exemple, que l'aigle est l'espèce la plus récurrente du corpus. Un ouvrage à la fois pointu et accessible, puisque ces contes, comme tous les contes, peuvent être racontés aux enfants.

Elise Rousseau, Oiseau mag., hiver 2009.






Fabienne Raphoz
L'Aile bleue des contes :
L'oiseau.
Une anthologie commentée et illustrée
de 70 dessins originaux

de
Ianna Andréadis


544pages
novembre 2009
2-7143-0835-X
25 euros

Collection Merveilleux
N°41


Illustrations
en couleurs et en N/B

Photographies de Michel Watelet, Franck Bordas et l'auteure.