Rahel HUTMACHER, Fille
      collection Merveilleux n°43 – Merveilleux "Contemporains"
     
 traduit de l'allemand (Suisse) par Fernand Cambon.


Fille : dans ces quelques pages, serrées et vibrantes, une mère, Rahel Hutmacher , face à sa fille, en une sorte de huis clos. Mais huis clos qui est ouvert sur la nature, traversé par les vents et la neige, envahi par tout un bestiaire mouvant. Ce « monde » est, réellement et apparemment, celui du conte. Et Rahel Hutmacher ne se prive pas de jouer à la sorcière. Cependant, de même qu’une sorcière n’est pas que méchante, qu’elle détient des savoirs, pouvoirs et secrets transmissibles, de même, le conte « de fées », déjà dans la tradition, n’est pas qu’idyllique. Et, si Rahel Hutmacher s’entend merveilleusement à jouer du merveilleux, c’est pour nous faire entendre, comme par antiphrase, de quelles tensions, de quelles inquiétudes, voire de quelles violences la relation mère-fille, immémoriale et ultramoderne, est tissée, jusqu’au déchirement.

Dans cette prose, tout est bref : le livre entier (publié en allemand en 1983), chacun de ses chapitres qui sont autant de poèmes en prose, chaque phrase, chaque mot. Ce que le lecteur retiendra sans doute au terme, c’est un certain rythme, unique, inimitable, comme une respiration haletante d’attention et d’inquiétude. C’est donc à une enfilade de variations musicales sur quelques motifs désespérément obstinés que nous sommes invités.

   


  Rahel Hutmacher est née à Lausanne en 1944.

© Mara Meier pour la photo. 
   


Les contemporains de la collections Merveilleux :

Jacques Gélat,
La Couleur inconnue ;
Anne-Sylvie Salzman,
Sommeil ;
William Olivier Desmond,
Voyage à Bangor.
Tatiana Arfel,
L'Attente du soir ;
Rahel Hutmacher,
Fille.
Christoph Ransmayr,
Dames & Messieurs sous les mers







Ma fille est partie. Elle m’a arraché la moitié de mon coeur alors que je dormais, et elle est partie avec. Ma voix, elle me l’a volée dans ma bouche, alors que je l’appelais. Maintenant je ne peux plus crier Reviens. Je vous en supplie : Rendez-moi ma fille. Nous ne pouvons te rendre ce qui ne t’appartient pas. Désormais tu es seule. Mais pourtant elle m’appartient. Rendez-la moi. Cherchez-la, rattrapez-la, ramenez-la moi. Elle ne t’appartient pas. Elle ne t’a jamais appartenu. Mais pourtant elle a besoin de moi. Il faut qu’elle mange, il faut qu’elle boive, il lui faut des chants pour s’endormir. Il faut qu’elle soit bercée tous les jours qui restent encore. Tu peux bien la bercer : si elle veut. Si elle ne veut pas, il te faut la laisser partir : elle ne t’appartient pas. Mais pourtant elle est encore petite. Elle est nouveau- née. Elle a encore des os d’hirondelle. Elle n’a encore qu’un oeil et qu’une main. Douze peaux lui manquent encore. Ramenez-moi ma fille, je vous prie. Nous ne pouvons la ramener. Désormais tu es seule. Désormais tu es sans bouclier : comme tout le monde. Désormais tu attends. Peut-être qu’elle reviendra : pendant que tu es en train de dormir. Peut-être qu’elle mangera de ta nourriture : si tu ne regardes pas. Elle saura combien, toi pas, toi plus jamais. Elle ira et viendra comme neige ; te regardera ou pas : tu ne peux l’appâter. Elle t’aimera quand elle voudra, pour la raison qu’elle voudra. Elle te haïra sans te dire pourquoi. Elle t’apportera des cadeaux la nuit : pendant que tu dors et que tu ne l’attends plus. Elle sera vexée si tu l’en remercies. Si tu ne la remercies pas, elle sera vexée et ne viendra plus de sept ans. Avec quoi puis-je l’attacher. Tu ne peux l’attacher. Toujours elle partira en laissant là ce que tu entasses devant elle, les friandises, les sept présents, les souliers neufs.






C'est un trésor à découvrir dans cette collection de Corti où figurent notamment Robert Walser et Tatiana Arfel : Fille, un conte fascinant de Rahel Hutmacher (née à Zurich en 1944). Présenté et traduit par Fernand Cambon, le livre met en scène un face-à-face entre mère et fille, dans un espace traversé par la neige et le vent. L'enfant silencieuse et rebelle y joue avec la belette et le renard. « Formules » et talismans (peau de lièvre et « pierre à vent ») sont là pour exorciser l’angoisse de la nécessaire séparation : « Tu peux bien la bercer : si elle veut. Si elle ne veut pas, il te faudra la laisser partir : elle ne t'appartient pas. » Ce conte, où un bestiaire enchanté surgit au rythme haletant des émotions, est composé de 48 variations, harmonieuses ou dissonantes, dont chacune pourrait être lue comme un poème en prose. Pourtant un récit a eu lieu insensiblement. Le départ redouté s'est produit. Réconfortée par la sagesse de l'ourse blanche, la mère est redevenue joyeuse et légère: « Maintenant, affirme-t-elle, je n'appartiens plus à personne, personne. »
Monique Petillon, Le Monde, 12 février 2010




Voici un joyau, espace de liberté et de respiration arraché à la trivialité et à la tristesse. Rahel Hutmacher (née en 1944 à Zurich) réussit ce que nombreux ont tenté : une représentation ardente, haletante, fébrile, tourmentée, d’une relation de mère à fille. Relation cartographiée sur l’imaginaire d’enfant, c’est-à-dire sur les coordonnées primitives, obscures, d’un monde sauvage et enfui, où les désirs se font pouvoirs, où les émotions prennent des formes animales, où les choses participent d’une même économie que les vivants, où il n’y a point de rupture entre l’humain et le monde dont il émerge. 

Tissé d’événements et situations hallucinés, il s’agit à la fois d’un récit, mu par une sombre énergie pulsatile, de fond en comble balayé par des rais de lumière ou secoué de paroxysmes de violence ; et d’un long poème en prose, à la langue translucide comme une surface réfléchissante. Dépouillée jusqu’aux déterminants et pronoms (« maintenant tu es une qui doit rester assise sous l’eau, qui tisse et at- tend un homme »), aux phrases courtes, mots et périodes brefs (« Elle n’a encore qu’un œil et qu’une main. Douze peaux lui manquent encore »), la langue restituée recourt à la répétition, à la symétrie narrative, tourne quelquefois en la psalmodie de la ritournelle. L’esthétique est celle d’un conte trempé dans l’élément de la poésie ; si bien que le son rendu est à la fois mélodieux, grave et opaque. Afin de dire non pas l’histoire d’une sorcière devenue mère, mais plutôt comment être mère, être fille, c’est aussi être sorcière. Comment cette condition unique et infiniment rejouée s’exerce aussi dans un registre violent, irrationnel, pulsionnel, qui nous dépasse et nous aspire. Combien, de déchirements en blessures, de départs en fuites, cet amour rend prodigieusement fort et infiniment vulnérable. Et qu’il s’agit, encore et toujours, de vivre la fragilité, l’impuissance et la perte. D’admettre la ténuité de ce que vaut parfois rester vivant, rester humain : « Désormais tu es seule. Désormais tu es sans bouclier : comme tout le monde. Désormais tu attends ».
Marta Krol, Le Matricule des Anges, n° 109, janvier 2010




C’est sous le signe de la dépossession que s’ouvre le petit livre de Rahel Hutmacher Fille. Cet arrachement est celui de la plus insupportable des séparations, la plus nécessaire aussi : « ma fille est partie. Elle a arraché mon cœur alors que je dormais, et elle est partie avec». Fille fait entendre la voix de la mère, en dialogues ressassés de la conscience et de la mémoire, pour raconter la difficulté d’élever, de nourrir, d’aimer pour bientôt laisser aller, c’est-à-dire faire partir : se départir. 

Une question se pose quand on ouvre Fille : dans quel genre littéraire nous emmène-t-on ici ? Fille raconte. Après une sorte de prologue forme de déploration (Seule), un récit rétrospectif semble se dessiner en filigrane, au pas mesuré des quatre sections, chronologiques, qui suis les jours envolés d’une croissance : Enfant-Loup, la première section, narre l’enfance, moment de la fusion et de la nourriture ; mais la séparation sourd déjà dans les promesses inquiétantes que sont toutes les petites fuites nécessaires à l’exploration du monde. Noyer (l’arbre, le Nussbaum est le temps du fiancé, attirant et effrayant à la fois puisque à l’instar des sirènes, il « appelle du fond de l’eau, il chante du fond des joncs et des bateaux ». La troisième section, Maintenant tu n’es plus une enfant, rejoint le présent solitaire de la mère, déchirée entre désir de retenir les visites de « la belle », et volonté de la chasser pour s’affranchir. Dans la dernière section. Nouvelle lune, ce n’est en définitive plus à la fille d’apprendre et de découvrir, mais à la mère, qui finit par retrouver un chemin propre car vierge de progéniture, comme un conte initiatique qui se termine bien…

D’ailleurs, il semble justement que la fêlure causée par les violences d’un lien voué à sa fin ne puisse se dire autrement que dans langue légère, transparente, poétique, et symbolique du conte, ni autrement que dans l’imaginaire du conte. Ici, le monologue maternel se déploie dans une constante mise en image. Le désir de découvrir et de conquérir le monde se manifeste ainsi chez la fille dans de multiples métamorphoses animales : « Enfant-loup », enfant lièvre, enfant prédateur aux dents pointues, enfant corbeau… Même le fil tissé par la voix maternelle qui récite ne renvoie qu’à celui tissé autour de sa fille qui veut partir, par une mère arachnéenne, ce que « pour ce qui court on peut faire des filets pour ce qui nage on peut faire des fils, pour ce qui vole, on peut faire des flèches ». Mais cette cruauté – n’est-elle pas d’ailleurs aussi un motif privilégié du conte ? – ne va pas que dans un sens : qui impose le plus de violence dans ce lien passionnel ? La sorcière qui enferme l’enfant, ou l’animal de plus en plus affamé comme un vampire ? « Tu m’as mangé toute ma force. Tu as sucé le noir de mes cheveux et le blanc de mes dents », reproche la mère qui vieillit. Qui appartient à l’autre en effet ? La métamorphose incarne en fait, aussi bien pour la fille que pour la mère, la quête d’une identité libre car dépossédée de l’autre, et à la fin, c’est la mère qui trouve dans la peau d’une ourse les chemins « dans lesquels [s]a fille n’a jamais habité, n’a rien cherché ni rien trouvé ». C’est elle encore qui, enfin émancipée, peut proclamer :  « Maintenant je n’appartiens plus à personne, personne. » 

Certes une chronologie se dessine, et certes, il y a là comme un récit bardé d’étoffes de contes. Mais ce qui frappe à la lecture de Fille, c’est que dans la langue de l’auteur, parole ressassée, incantatoire, cyclique, pleine d’allers-retours et de refrains, le temps de l’histoire s’estompe, se morcelle et finit par se répéter, se refléter. L’absence peut-elle se dire mieux que dans l’esthétique du fragment ? Le conte tend en réalité vers le poème en prose, et la poéticité même de la langue employée nous inviterait à adopter plutôt ce repère. Plutôt comptine que conte d’ail- leurs, le livre de Rahel Hutmacher n’a de cesse  de nous faire entendre sa petite musique de l’abandon, en formules courtes, syntaxe souvent brève, à la limite du verset, comme une chanson ou un secret. Petits chapitres, les quarante-huit fragments brodés ensemble sont donc plutôt autant de variations sur le thème ressassé de l’attente, que vient combler le souvenir. Musical par son pouvoir de répétition, le fragment dit aussi les hésitations et les paradoxes qui nourrissent la tension d’un lien : désir de chasser et de retenir, désir de fuir et de revenir, de (se) déposséder (de) l’autre pour mieux se posséder. Dans cette partition c’est en fait plusieurs voix – voix de la mère, mais aussi de la fille, des hommes, des amis, des voisins, des autres – qui se répondent en une polyphonie où la parole circule sans guillemets, comme si toutes les voix étaient à égalité, c’est-à-dire en contrepoint, dans une énonciation libérée, comme des échos tenaces dans la mémoire de la mère, presque hors du temps, touchant à l’universel. 

C’est donc sans doute la musique qui parlera le mieux de Fille, qui comme l’art des sons, fait entendre une voix qui avance tout en se répétant. Cette musique, dans la traduction de Fernand Cambon, réussit son pari, celui de mener le lecteur à l’empathie, tout en lui faisant emprunter des chemins étrangement poétiques, où il chausse, bercé, des « pieds d’or », des « souliers de lune ».
Virginie Rodde, La Quinzaine Littéraire, 15-28 février 2010







Rahel Hutmacher,
Fille,
traduit de l'allemand (Suisse)
par Fernand Cambon,
152 pages
2010
978-2-7143-1015-6
18 €

Collection Merveilleux

N°43

"Merveilleux
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