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L'esprit de la forêt et autres contes estoniens
édition établie et traduite par Eva Toulouze
collection Merveilleux n°46, Corti, octobre 2011
Parmi les pays européens, l’Estonie est l’un de ceux qui a historiquement accordé à ses traditions orales une attention toute particulière. Ceci s’explique par l’émergence de la sensibilité « nationale » d’abord auprès des lettrés (pasteurs surtout) issus du monde germano-balte et de culture germanique, relayés par la suite par des lettrés originaires de la « terre », dont la langue maternelle est l’estonien.
La quête d’oralité en vue de la préserver relève ainsi, dès la deuxième moitié du XIXe siècle, d’une double démarche : mettre en valeur un patrimoine ignoré, rehausser le prestige de ses porteurs, qui étaient au bas de l’échelle sociale ; mais aussi consigner une richesse déjà ressentie en cours de disparition.
Ainsi, depuis maintenant près d’un siècle et demi, les campagnes estoniennes ont été systématiquement arpentées par des folkloristes chargés de noter les chants, récits, expériences, proverbes, devinettes des paysans de toutes les régions de ce petit pays. Ce travail n’a pas cessé : il se poursuit, permettant de suivre l’évolution de la créativité populaire au fil du temps, les variations des thèmes et de moyens d’expression. C’est ainsi, qu’avec plus d’un million et demi de fiches, les Archives Estoniennes de Folklore sont parmi les plus riches du monde.
Il existe de nombreux recueils de contes en Estonie. Celui-ci est recueil original de textes issues de ces archives, certains remontant au XIXe siècle, d’autres recueillis au début du XXIe dans les régions les plus diverses d’Estonie. Il s’est concentré sur deux principes :
· donner un échantillon des contes estoniens les plus divers contes merveilleux, contes d’animaux, contes dont le héros est le diable etc.
· présenter des variantes plus particulièrement estoniennes de contes très largement connus.
Ceci impliquait une maîtrise considérable de l’immense corpus disponible aux archives de folklore. Pour cela, la sélection a été réalisée par Risto Järv, ancien directeur des archives de folklore, et spécialiste justement des contes estoniens, auteur de plusieurs sélections.
Thématiquement, le recueil tourne autour du thème de la forêt, qui est omniprésent dans l’imaginaire estonien. Contrairement aux traditions occidentales, la forêt, pour les Estoniens, est certes un endroit où les chemins peuvent se confondre la plupart du temps du fait de l’intervention d’un esprit malin mais c’est aussi un univers familier, celui où l’on va chercher fortune quand on est dans le besoin, et où souvent la chance vous sourit.

Les contes crus,
par Hugo Pradelle, Quinzaine Littéraire, n° 1051, décembre 2011
Un recueil fort étonnant de contes populaires estoniens centrés autour de la forêt qui définissent l’identité même d’un peuple et d’un territoire minuscule. Sur les franges de la littérature se donne à voir la beauté d’une culture orale et vivante.
II y a une joie envoûtante et primitive à lire des textes bruts. Comme si la langue regagnait une certaine matérialité originelle, comme si les voix acquéraient une consistance particulière, semblant venues du fond des âges, à la fois chantantes, légères et teintées d’une raucité presque fruste, comme si le langage s’extrayait de nous-mêmes, reconduisant sans cesse des structures ou des processus similaires, redonnant un corps à la parole, organisant un univers poétique commun et une socialité politique élémentaire. La parole n’arrive pas de nulle part mais possède une histoire, elle est en quelque sorte organique. Première, vitale, elle semble crue.
Il en va ainsi pour une grande partie des cultures lorsqu’elles font passer leurs voix propres de l’oralité, manière de communauté organisée par la parole partagée, à son inscription, fixité établie qui permettra de constituer un corps plus clairement identifié, moins souple certes, mais plus évident. Les Estoniens, subissant les influences germaniques et russes qui occupaient jusque très récemment toute la place à la fois politique et littéraire se rejoue ici toujours la même domination, le même remplacement ou la même imposture , ont longtemps été relégués à leur statut de paysans, confinant leur langue, mobile, instable, habitée par des formes dialectales nombreuses, à leur état de « peuple de la terre » parlant le « maakeel », « langue de la terre », ou plutôt « langue du cru » (1). La dépossession s’avère insupportable et les êtres luttent âprement contre l’effacement de leur singularité, faisant se cristalliser des discours pour mieux contredire leur minorité ou leur inutilité.
Ce sont les contes du cru, ceux qui leur sont propres et que nous nous plaisons à appeler contes crus, qui, premiers, bruts et authentiques, conforment une identité qui se fixe dans une manière d’opposition symbolique et efficace. La tradition ainsi se dépasse, déportée, dénaturée pour devenir autre chose, une matière à proprement exister. Comme leurs voisins finlandais avec qui ils partagent une conformation linguistique et des similitudes politico-historiques, par une sorte de convergence ou d’imitation, la littérature estonienne a entrepris de s’émanciper de dominations culturelles en forgeant, à partir de sources vernaculaires, de grands récits , mythiques qui lui servent en quelque sorte d’assise (2). En parallèle de ce récit fortement structuré, une pratique, en apparence moins cohérente, plus répétitive et variable, s’est maintenue, en particulier dans le sud-est du pays (seto), portée par une pure oralité : la profération, au cœur même de la communauté, de contes populaires qui circulent ainsi de génération en génération et de territoire en territoire.
C’est à cette aventure de la disparate que nous invite L’Esprit de la forêt, nous plongeant dans une manière d’obscurité primitive, dans un lieu où tous les possibles peuvent advenir, au centre duquel le mystère du monde et de la vie se loge, empruntant toutes les formes que l’imagination rend possible, contrecarrant l’irrémédiabilité de l’existence. Nous y découvrons des formes connues, reprises, avec des variations originales souvent piquantes, de contes, forme à la fois étrangement plastique et toute retenue dans une sorte de répétition de l’élémentaire les êtres se transforment, y rencontrent de mystérieux esprits ou des adjuvants sympathiques, des bêtes féroces et métamorphiques, des diables et des génies, s’y perdent ou s’en échappent... La menace se mêle à l’aide miraculeuse, les anciens mythes locaux s’agrègent à un christianisme singulier, la vie à la mort... Ainsi, dans l’un des premiers contes, de manière parfaitement incongrue, « un lièvre blanc sortit des fourrés (...) prit le jeune homme sur son dos et le conduisit loin dans la forêt », dans un autre, se love une formulation comme seuls les conteurs peuvent en inventer, « L’étuve brûla longtemps, et le feu était bleu à en faire venir la chair de poule », ou encore dans l’un des plus fascinants (n° 10) une femme se transforme en arbre pour faire naître l’essence des bouleaux...
Au-delà du plaisir de découvrir, au gré d’une lecture discontinue, des incarnations littéraires particulières et bizarres, de reconnaître des éléments qui demeurent à la base de nos rapports à la lecture chacun se souviendra de son enfance et des lectures qui précédaient le coucher , il nous faut souligner l’étonnement que procurent des textes qui n’ont subi presque aucune altération littéraire contrairement au chefs-d’œuvre d’Andersen, des frères Grimm ou de Perrault… Car l’enjeu ici dépasse la question de l’élaboration littéraire mais fait se jouer la façon dont le corpus dispersé conforme une identité nationale, un sentiment d’appartenance, de différenciation élémentaire en quelque sorte. Il y a dans ces textes qui courent depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’aux années 2000 et très habilement rassemblés selon une construction par anneaux, au gré d’associations efficaces, quelque chose de surprenant dans leur pérennité, dans la façon dont les contes, formes minimales, se transmettent, dans la manière même dont ils sont collectés par des équipes de scripteurs qui parcourent le pays et enregistrent les moindres variantes et la manière dont leur narration change avec le temps, intégrant des valeurs différentes (par exemple une ironie politique) à une répétition qui ne semble pas devoir connaître de fin. Le texte devient une archive de la voix intégrée à un système de conservation collectif exceptionnel, un matériau fascinant qui semble échapper toujours, s’enfouissant dans son accumulation, nous entraînant toujours plus avant sur « un sentier (...) qui s’enfonçait tout droit au cœur de la forêt », comme pour nous perdre tantôt ou nous y retrouver dans la joie.
1. Nous simplifions ici ce qu’explique clairement Eva Toulouze dans son éclairante préface qui resitue les enjeux historiques, politiques et ethnographiques propres à une culture que nous ne connaissons presque pas. Notons les notules lumineuses de Järv qui enrichissent grandement la lecture du recueil.
2. On pensera au Kalevipoeg (1857-1861) (Gallimard, 2004), dont l’importance est explicitée dans la préface et au Kalevala, son modèle (cf. article de Maurice Mourier in QL n° 1 023).

 
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