![]() |
||||||||||||||
Tatiana ARFEL, L'Attente du soir collection Merveilleux n°37 Merveilleux "Contemporains" Ils sont trois à parler à tour de rôle, trois marginaux en bord de monde. Il y a d’abord Giacomo, vieux clown blanc, dresseur de caniches rusés et compositeur de symphonies parfumées. Il court, aussi vite qu’il le peut, sur ses jambes usées pour échapper à son grand diable noir, le Sort, fauteur de troubles, de morts et de mélancolie. Il y a la femme grise sans nom, de celles qu’on ne remarque jamais, remisée dans son appartement vide. Elle parle en ligne et en carrés, et récite des tables de multiplications en comptant les fissures au plafond pour éloigner l’angoisse. Et puis il y a le môme, l’enfant sauvage qui s’élève seul, sur un coin de terrain vague abandonné aux ordures. Le môme lutte et survit. Il reste debout. Il apprendra les couleurs et la peinture avant les mots, pour dire ce qu’il voit du monde. Seuls, ces trois-là n’avancent plus. Ils tournent en rond dans leur souffrance, clos à eux-mêmes. Comment vivre ? En poussant les parois de notre cachot, en créant, en peignant, en écrivant, en élargissant chaque jour notre chemin intérieur, en le semant d’odeurs, de formes, de mots. Et, finalement, en acceptant la rencontre nécessaire avec l’autre, celui qui est de ma famille, celui qui, embarqué avec moi sur l’esquif ballotté par les vents, est mon frère. On ne cueille pas les coquelicots, si on veut les garder vivants. On les regarde frémir avec ces vents, dispenser leur rouge de velours, s’ouvrir et se fermer comme des coeurs de soie. Giacomo, la femme grise, le môme, que d’autres ont voulu arracher à eux-mêmes, trouveront chacun dans les deux autres la terre riche, solide et lumineuse, qui leur donnera la force de continuer.
Je suis né d’un oiseau grimpeur avec pour haie d’honneur les pattes poudrées de cinq caniches, dont un royal. J’ai plongé dans l’odeur de transpiration, de sucre d’orge et d’huile camphrée qui fut celle de ma mère le maigre temps qu’elle vécut. Un visage grimé, inquiet, flottait sans corps derrière les fumées maternelles : mon père, clown de profession, avait pour l’occasion retiré son nez rouge et cessé ses mimiques. Les larmes délayaient ses fards. Ma mère a accouché dans sa roulotte. Une vieille sage-femme du village où nous donnions les représentations était accourue, alertée par les lamentations et les cris de mon père. À peine quelques heures auparavant,mamère répétait un numéro de trapèze. Tatiana Arfel lit un extrait de l'Attente du soir sur le site "Lire à voix haute" de Libération. Elle a été enregistrée par Frédérique Roussel le 27 avril 2009. Trois personnages prennent la parole à tour de rôle. Un vieux directeur de cirque, une femme froide et grise et «le môme» luttent contre l’adversité, d’abord seuls, ensemble plus tard. Le môme surgit de nulle part, tout petit enfant livré à lui-même, dans un terrain vague, qui va accéder à la conscience par les couleurs. Les mots viendront ensuite. Ainsi, «il pense longtemps "rouge" quand une chose lui plaît». Dans ce récit, qui prend son temps comme par respect pour les personnages et le lecteur, le regard, et l’absence de regard, jouent un rôle vital.
Le corps du délit, par Richard Blin. C’est l’esprit du conte qui anime, infuse L’Attente du soir, de Tatiana Arfel. Un parti pris quelque peu ironique tant il s’agit de montrer que la vie n’est pas un conte de fées. Et manifestement, elle sait de quoi elle parle puisque diplômée de psychologie clinique et de psychopathologie, elle anime des ateliers d’écriture visant la décharge, par l’écrit, du trop-plein de souffrance. Ils sont trois à parler à tour de rôle, trois en proie au vertige de l’inadéquation au monde. Il y a Giacomo, dresseur de caniches, orchestrateur symphonique de parfums, vieux clown blanc aimant la poésie et les mots. Un homme qui n’aura jamais fait que vendre du rêve sous le chapiteau du cirque dont il devient le directeur après que le Sort eut jeté mortellement au sol sa trapéziste de mère et fait perdre la tête à son clown de père. Un homme resté sans femme « Je voulais être arraché à moi-même et, quand je le fus enfin, j’étais bien trop vieux pour espérer un sentiment de retour » , et qui aura passé sa vie à inventer des histoires qui racon- tent routes la même chose, des hommes « livrés à un monde immense, sauvage, joyeux et désordonné où ils sont les derniers à s’y retrouver loin derrière les ca- niches ». Un homme constamment en transit et obnubilé par la nécessité de tenir le Sort à distance, « en lui jetant du rire ou de la poésie à la figure ».
Il y a Mlle B., une sorte d’emmurée vive, retirée d’elle, absente, exilée « au bord de la scène », condamnée, dans un corps sans regard et avec un coeur sans émoi, à regarder les autres vivre. Une morte-vivante, que ses parents ne voyaient « littéralement pas », implacablement niée par une mère mue par une haine silencieuse, et obsédée par l’hygiène et la javellisation des corps. Vivant sous cloche, prisonnière du gris de sa chair grise, ne désirant rien, elle lutte en se réfugiant derrière le monde connu et fiable des chiffres, en se récitant interminablement des tables de multiplication, ou en suivant les trajets imaginaires que son imagination trace au sol contre les images d’yeux cloués qui l’assaillent, ou contre la terreur blanche de l’angoisse, qui l’empêche même de crier, car sa bouche « serait étouffée par un amas déplumes blanches ».
Enfin, il y a le môme, l’enfant sauvage, abandonné dans un terrain vague et survivant au milieu des herbes, des immondices et des bouts de ferraille. Il marche les mains au sol, aboie, mange et fait ses besoins comme un chien. Mais il résiste, au sens le plus héroïque du terme. Et fort de la force de l’instinct, il découvre la couleur, faisant sortir sur le papier en s’aidant de ce qu’il trouve dans les sacs poubelles « ce qu’il y a dans sa tête ». Sans mots pour penser, il peint pour rassembler les bouts de sa vie. Ces trois-là vont se rencontrer. Parce qu’ils ont su attendre, c’est-à-dire pa- tienter, accepter le pâtir, la souffrance, le déchirement mais aussi l’espoir d’un mieux. Et rien ne traduit mieux cette espérance que le cirque, que ce culte quotidien rendu aux fastes de l’illusion, dont le chapiteau est « la crypte sacrée », et Giacomo le grand-prêtre, celui qui, avec sa science du parfum et son sens de la dimension cachée du sensible, délie les sensorialités et réveille les coeurs. Au même titre que les peintures du môme retrouvant à travers les substances naturelles jus de plantes, sang, sanie, cendre le sens premier des couleurs, le sens originel de la peinture : primauté sur la parole, pouvoir de guérison, de jouissance et de voyance une façon de lier le voir et le savoir, qui reconduira le môme jusqu’à ses origines. Un premier roman ample et ambitieux - même si parfois trop prévisible ou trop didac- tique , zébré du trafic cruel et sournois des désirs frustrés, mais riche er réson- nant de ces splendeurs clandestines qui ferraillent parfois à l’horizon chimérique de nos rêves. Richard Blin, Le Matricule des Anges, N° 99, janvier 2009 Texte à trois voix, le premier roman de Tatiana Arfel donne à lire trois expressions de la marginaltié et de la solitude qui s'associent, se contredisent et se complètent : un artiste de cirque en fin de piste, une femme effacée et seule, un enfant sauvage, qui partagent un même commentaire silencieux de la vie, une même espérance voilée par le dépit qui persite. Plus encore, ces trois personnages sont habités par une même langue sinueuse, subtile, à perte de souffle. Si le texte manque par moments d'habilité romanesque, sil a parfois des longueurs, il excelle en revanche dans son débit soutenu, méticuleux, qui force parfois à la lecture à voix haute, à pleine voix. Sans concesssion pour son lecteur, L'Attente du soir s'inscrit dans la lignée des premiers romans ambitieux et radicaux sans doute trop, dirait-on. Mais certaines des dernières pages rédemptrices du récit illuminent à l'évidenceun beau talent choral, une belle énergie à manier ses personnages. Des promesses qui invitent le lecteur à l'impatience de lire à nouvau Tatiana Arfel. Nils C. Ahl, Le Mondes des livres, 9 janvier 2009.
Guillaume Benoit, Évène.
Parer d’une blancheur crayeuse l’âcre noirceur de la vie : telle est la folle entreprise dans laquelle se lance, avec ce premier roman, une psychologue de 30 ans. Ce badigeonnage immaculé n’a aucune vocation d’effacement, ni de camouflage. C’est un roman blanc, comme il y a la page blanche, le clown blanc, la voix blanche : pétri d’angoisse brute et de rêves étoilés. Compartimentés dans des chapitres de moins en moins étanches, trois personnages felliniens y chuchotent des mots fleuris, secs et violents. Giacomo, enfant de la balle devenu dresseur de caniches dans un cirque miteux. Mlle B, enfant du silence que sa mère n’a jamais regardée, secouée de monologues intérieurs ensorcelants : « Je me couchai, en proie à des fusées d’idées qui rendaient la peau de mon crâne de plus en plus transparente. Je sentais ma cervelle se détacher de moi et je la voyais, blanche et pleine de filaments, voleter à travers la pièce. Il y avait des idées qui s’en détachaient pour s’inscrire dans l’air comme des messages de fumée, mais je ne pouvais pas les lire. » Enfin, il y a « le môme », l’enfant sauvage, l’enfant-légume, l’enfant-déchet, qui survit dans un terrain vague. Si le roman démêle les liens qui unissent ces trois âmes perdues, c’est quand il leur accorde individuellement le droit d’exister qu’il se montre le plus envoûtant. Fortement imprégnée par son travail en milieu psychiatrique, Tatiana Arfel regarde au plus profond des êtres, pour en extirper ce qu’ils ont de plus beau. Peu à peu son roman se teinte de mille couleurs, reflets chatoyants de leur aptitude à exprimer les nuances de leurs émotions. Pour devenir, à l’instar des toiles que « le môme » finit par peindre, un livre « qui crie ».
|
||||||||||||||
![]() 336 pages 2006 978-2-7143-0986-0 19 € Collection Merveilleux N°37 |
||||||||||||||