Dominique Rabaté, Le Roman et le sens de la vie,
        éditions José Corti, 2010.
Édition José Corti. José Corti

Dans Voyage au Phare, Virginia Woolf parle de « la vieille question qui continuellement traverse le ciel de la pensée, la vaste question générale », qui accapare soudain Lili Briscoe. Cette question n’est rien moins que celle-ci : « Quel est le sens de la vie ? ». Et c’est au même personnage qu’on doit la remarque qu’il s’agit d’un « simple slogan, glané dans quelque livre, qui ne s’ajustait que vaguement à sa pensée ».

« Le sens de la vie » : l’expression porte à sourire, tant elle semble usée et formulaire. On s’étonnera donc que j’aie inscrit dans le titre de ce livre pareil « slogan », sans prendre la précaution de le mettre en italique ou de l’inclure dans une question – ce que Lili Briscoe fait avec plus de prudence. Si je n’ai pas choisi d’afficher une telle ironie, ce n’est pas parce que j’ai l’intention de donner une réponse (même complexe) à semblable question. Je montrerai plutôt que la question doit demeurer, comme une inquiétude, comme un partage. Ce que je veux souligner, avec sérieux, c’est l’articulation que le roman moderne opère quant à ce questionnement dont il fait sa matière mystérieuse.

Ma thèse, si je la simplifie, est que le roman est l’un des lieux privilégiés où ce questionnement se réfléchit avec le plus d’ampleur, le plus de finesse, où se relance « la vieille question » mais selon des inflexions singulières, des réponses partielles, des apories indécidables. Je prolonge une intuition capitale de Walter Benjamin qui voit dans le roman moderne la recherche passionnée du sens de la vie pour des consciences séparées et solitaires. C’est une intuition que je discute dans cet essai. Selon trois temps : d’abord une méditation théorique sur l’idée de « vie à soi » et les pouvoirs de la fiction, méditation qui appelle deux lectures d’œuvres célèbres : La Mort d’Ivan Illitch de Tolstoï et Voyage au Phare de Woolf. Car c’est en nouant le plus personnel avec l’impersonnel que le romancier sait nous donner à penser la vie comme l’impossible totalité qui est la nôtre et qui ne cesse de nous échapper.


Du même auteur, aux éditions Corti :
Vers une littérature de l’épuisement, 1991 (réédition en 2004) ;
Louis-René des Forêts, 1992 (réédition en 2002) ;
Poétiques de la voix, 1999 ;
Le Chaudron fêlé. Ecarts de la littérature, 2006.
   
Chez d'autres éditeurs :
Le Roman français depuis 1900, Que sais-je ?, n° 46, PUF, 1998 ;
Pascal Quignard, Étude de l’oeuvre, Bordas “Écrivains au présent”, 2008 ;
Marie NDiaye, livre-CD, Cultures France et Textuel, 2008.


Direction d’ouvrages collectifs :

– Cahier Louis-René des Forêts, avec J.-B. Puech, Le Temps qu’il fait,
1991.
– Figures du sujet lyrique, Presses Universitaires de France, 1996.
– Modernités 8 : Le sujet lyrique en question, avec J. de Sermet et Y. Vadé,
PUB, 1996.
– Modernités 11 : L’instant romanesque, PUB, 1998.
– Modernités 14 : Dire le secret, PUB, 2001.
– Modernités 15 : Écritures du ressassement, avec E. Benoit, M. Braud,
J.-P. Moussaron et I. Poulin, PUB, 2001.
– Critique n° 668-669 : Louis-René des Forêt, Minuit, 2003.
– Modernités 19 : L’invention du solitaire, PUB, 2003.
– Poésie et autobiographie, avec E. Audinet, cipM et Farrago, 2004.
– Modernités 21 : Deuil et littérature, avec P. Glaudes, PUB, 2005.
– Modernités 25 : L’Art et la question de valeur, PUB, 2007.
– Littérature et sociologie, avec P. Baudorre et D. Viart, PUB « Sémaphores
», 2007.
– Modernités 29 : Puissances du mal, avec P. Glaudes, PUB, 2008.
– Écritures blanches, avec D. Viart, Publications de l’Université de SaintÉtienne,
2009.





Dans un essai dense et lumineux, Dominique Rabaté montre comment le roman moderne a proposé dès l’origine un espace ouvert aux questionnements engendrés par l’individualisme et le déclin des formes traditionnelles de transmission de l’expérience.

            Peut-on trouver dans la littérature un accès renouvelé aux interrogations que notre immersion dans l’existence laisse sans réponse ? En quoi le roman moderne offre-t-il l’opportunité de reconsidérer le sens que revêt à nos yeux notre propre vie ? Dominique Rabaté, chercheur en littérature et enseignant, nous convie à une aventure réflexive qui emprunte les chemins de l’érudition autant que ceux de l’intuition et de la sensibilité. Il explore en effet des territoires de la pensée dont on pressent, au-delà des problématiques de recherche qu’elles mobilisent, qu’elles le préoccupent intimement. 

Au départ de cette étude, on trouve une citation de Voyage au phare, l’un des ro-mans majeurs de Virginia Woolf. Face à un tableau qu’elle est en train de peindre, Lili Briscoe, se pose « la vieille question qui continuellement traverse le ciel de la pensée (...). Quel est le sens la vie ? » Pour Dominique Rabaté, « le roman est un des lieux privilégiés où ce questionnement se réfléchit avec le plus d’ampleur, le plus de finesse. » Non qu’il soit à même de lui apporter des réponses, mais parce qu’il offre la possibilité d’un « partage », l’accès privilégié à une expérience ordinaire et donc commune au plus grand nombre. 

            Il s’agit bien sûr du roman né de la grande mutation du milieu du XIXe siècle et dont Flaubert, en France, est le premier grand représentant. Un roman construit autour de ce que le critique hongrois Lukacs nomme un « héros problématique » (au sens où sa subjectivité n’est plus soluble dans le monde social) ; un genre qui a renoncé à ses ambitions totalisantes en même temps qu’à une volonté de livrer au lecteur un modèle de conduite exemplaire, ce que Walter Benjamin nomme l’Erfahrung. Dominique Rabaté emprunte à ce dernier – en le modulant  – le constat (énoncé dans Le Conteur) de la disparition de cette forme de transmission dont le grand récit européen a longtemps assumé la fonction. Le roman se penche désormais au-dessus de « l’abîme insondable et miroitant de l’expérience inté- rieure, de l’Erlebnis, ce qui est à la fois incommunicable et partageable, commun et incommensurable. » C’est la matière même du texte qui donne à voir « quelque chose du sens (ou du « non sens ») de la vie » à travers tous les moyens que mobi- lise le romancier pour créer « une représentation stéréoscopique de l’existence » :  jeu sur les focalisations, narration extérieure qui accompagne l’exploration de la vie intérieure du personnage... 

            Pour donner corps à son questionnement, Dominique Rabaté s’appuie sur l’étude de deux oeuvres : la première est La Mort d’Ivan Ilitch de Tolstoï ; la se- conde est le roman cité plus haut, Voyage au phare. C’est pour l’auteur l’occasion d’une méditation sur ce qui dans ces romans se donne à approcher du « sens de la vie ». Tolstoï offre au lecteur d’Ivan Ilitch une immersion aux confins de la vie et de la mort travers le processus d’une agonie qui est la négation même de son issue inéluctable. Le partage – qu’autorisent des dispositifs de langage subtilement analysés – d’une expérience qui permet au personnage d’accéder au sens de sa vie dans le temps même où il la perd. 

            Inscrit au coeur du magnifique roman crépusculaire de Woolf, le questionne- ment mélancolique du temps, de la finitude est aussi celui de la perpétuation et circule d’un personnage à l’autre (chacun étant « le vecteur d’une durée qui l’excède »). L’auteur montre que face au point de vue surplombant du « Temps souverain » l’épreuve éminemment personnelle, subjective de la durée occupe toute sa place. C’est à travers elle, « ce temps nécessaire pour que quelque chose s’accomplisse », que le lecteur est invité à repenser la perception de la durée de sa propre existence.

 

Jean Laurenti, Le Matricule des Anges, n° 113, mai 2010 

 


Forces du roman

Pourquoi lisons-nous ? Que nous disent les romans de « l’énigme brûlante du sens de la vie », selon la belle formule de Walter Benjamin ? C’est finalement la seule question qui vaille en littérature. Il faut « remettre le roman au cœur des débats, lui rendre sa vertu polémique », affirme Dominique Rabaté. Car le roman nous offre la possibilité de penser la vie dans son ambiguïté. Une idée qui n ‘est pas sans conséquences politiques.

Le Roman et le Sens de la vie. Un tel titre ne va pas de soi – a fortiori de la part d’un universitaire. Celui-ci risque fort de se voir taxer de grand naïf, ou d’indécrottable romantique. Pourtant, l’apparente simplicité de la formule masque une forte prise de position : remettre l’expérience existentielle au cœur du questionnement sur la littérature. De la part d’un chercheur aussi reconnu que Dominique Rabaté (de surcroît spécialiste de la modernité littéraire, dont on sait combien elle a parfois voulu évacuer la question), l’opération est d’importance. Dans les années 60 et 70, dans le sillage du structuralisme, et en réaction aux excès de la critique impressionniste et biographique, l’analyse littéraire en France s’est recentrée sur le texte (le Texte), sa mécanique, ses réseaux. Initialement salutaire, cette opération critique a pourtant finalement conduit à laisser de côté la dimension expérientielle de la littérature : le savoir qui lui est propre, la politique qu’elle mène, ce qu’elle dit du monde et du défi de l’habiter. La faute n’en est pas aux fondateurs : Barthes, Todorov, Genette... mais aux épigones, comme toujours plus royalistes que le roi. En conséquence, les études littéraires se sont progressivement éloignées du monde, faisant des œuvres des corps sans substance, des objets de langage pur flottants dans l’éther. Depuis une dizaine d’années pourtant, des voix se font entendre pour repenser autrement la littérature. Littéraires et philosophes redonnent droit de cité à une idée bien simple : en même temps qu’elle est un art du langage, la littérature est une pensée du monde et de l’existence humaine. (On renvoie notamment à l’ouvrage passionnant de Thomas Pavel, La Pensée du roman, à celui de Jacques Bouveresse, avec La Connaissance de l’écrivain : sur la littérature, la vérité et la vie, ou encore à l’ouvrage philosophique collectif Éthique, littérature, vie humaine). 

Le lecteur amateur de théorie s’en réjouit – lui qui a su tout du long que s’il lisait Madame Bovary, ce n’était pas d’abord pour admirer la maîtrise flaubertienne de l’imparfait. 

Rabaté s’inscrit dans cette perspective. Son approche est nettement littéraire et philosophique :  « le roman est un genre essentiellement interrogatif », affirme-t-il. Et depuis le XIXe siècle, il s’interroge surtout sur... la vie, tout simplement. En effet, à mesure que l’individu s’autonomise et que la transcendance perd du terrain, se pose à chacun la question d’une « vie à soi ». Car si quotidiennement il semble évident que nous possédons une vie propre, d’où vient cette sensation d’aliénation : l’impression « qu’on ne vit pas la vie qui devrait être la sienne ? ». Cette tension entre soi et le dehors, entre la conscience que la vie nous déborde et ne nous appartient pas, et le sentiment que pourtant nous voulons mener « notre vie » : pour Rabaté, cette expérience est constitutive de la modernité. Comme telle, elle fonde aussi le roman moderne : 

« Ce qui constitue son domaine inépuisable est une rêverie autour de l’idée d’une autre vie (celle que je pourrais avoir, celle qui me ramènera à accepter la mienne, celle qui me servira d’étalon sinon d’exemple). Cette rêverie implique un rapport spécifique entre le personnel et l’impersonnel, le singulier et le commun, entre ce qui dure et ce qui s’anéantit. » 

« Rêverie » et non point affirmation : le roman est un genre qui doute, une forme qui ne délivre pas de message univoque. Rabaté reprend ici des thèses de Lukács, ou Bakhtine. Il suit notamment la réflexion classique qu’élabore Walter Benjamin dans « Le conteur » : le roman naît avec la déperdition du récit des conteurs – qui était encore apte à transmettre sagesse et valeurs, qui cimentait une communauté. Mais Rabaté ne partage pas le pessimisme de Benjamin : pour lui, en renonçant au mythe du Sens, le roman moderne se donne des moyens inédits d’approcher l’ambivalence fondatrice de la vie. 

En choisissant de raconter des vies, en jouant des points de vue, des effets de structure, le roman devient un formidable lieu où s’examine et se rejoue la question du sens de la vie. « II fait l’effort d’une mise en intrigue où se montre quelque chose du sens de la vie, sa réalisation ou son impossibilité. » Pour Rabaté, il démontre ainsi, à sa manière, combien la singularité d’une vie – ce qui fait « une vie à soi » – n’a rien à voir avec les héros, avec le triomphe d’une exception. Au contraire : Rabaté suggère, à la suite des romanciers du XIXe, que l’incommensurable d’une vie réside dans ses lieux parfaitement quelconques. C’est tout l’« art du roman », pour citer Kundera, que de fabriquer, à partir de petites idiosyncrasies, et de détails infimes répercutés dans . l’infini des consciences, « l’épiphanie du banal ». 

À l’intérêt de la réflexion théorique, appuyée (et c’est à saluer) sur des analyses précises d’une nouvelle de Tolstoï et du Voyage au phare de Virginia Woolf, s’ajoute dans Le Roman et le Sens de la vie une autre dimension, plus personnelle. En effet, en mêlant à la réflexion sur la littérature une méditation sur ce qu’est une vie, ce qui fait sa valeur, ce qui la rend sienne, Le Roman et le sens de la vie provoque un effet de lecture rarement obtenu par les essais littéraires. Page après page, le lecteur s’interroge : après tout, qu’est-ce pour moi que ma vie ? Comment puis-je la tenir en face de moi, comment l’habiter ? Et que fait pour moi la littérature ? Ce bref essai se charge alors de gravité, et d’émotion aussi : derrière le chercheur Dominique Rabaté affleure l’homme qui s’interroge, et l’amoureux des livres, brusquement fendu en deux sur une plage américaine par la lecture de Virginia Woolf.

Ainsi, ce livre est avant tout celui d’un amoureux de la littérature, d’un homme que la littérature aide à penser sa vie. Une citation qui semble chère à Rabaté pourrait résumer le livre : « La litérature, comme l’art tout entier, est la preuve que la vie ne suffit pas » (Tabucchi, citant Pessoa.

On peut simplement regretter que Rabaté n’aie pas poursuivi la piste ouverte dans la citation qui figure au début de cet article : « Il faut remettre le roman au cœur des débats, lui rendre sa vertu polémique. » La question de la vertu polémique du roman est pourtant une question passionnante, et brûlante d’actualité. Comme les essais les plus réussis sont ceux qui donnent envie de prolonger la réflexion, on se permettra d’esquisser un prolongement à la remarque de Rabaté. Car lorsque Dominique Rabaté écrit : 

« Le roman s’intéresse à la défaillance, au mouvement d’une vie se construisant certes sur un projet, ou sur plusieurs projets en concurrence, mais dans la dynamique d’une incertitude vécue. »

  Ou lorsqu’il affirme que la littérature nous montre ce qu’une vie (la vôtre, la sienne, la mienne) a à la fois de singulier et de commun, il ouvre des voies à une défense politique des forces du roman.

Le roman a longtemps régné seul sur le monde de la fiction, avant d’y être rejoint par le cinéma. Mais aujourd’hui, une forme de mutation est en train de s’opérer. Les puissances de la narration sont investies par de nouveaux professionnels :  de l’économie, de la politique. 

Le monde occidental contemporain est un monde saturé de récits. Il suffit d’ouvrir les journaux, d’écouter la radio, de laisser ses yeux traîner dans le métro : les histoires sont partout. La vie politique est racontée comme un feuilleton à rebondissements, les hommes et femmes politiques nous entretiennent de leurs enfances et de leurs amours, tandis que la publicité délaisse la réclame des produits pour vendre les « histoires » qui vont avec. Depuis les conseillers de Reagan aux États-Unis, ces techniques ont un nom : le storytelling. En d’autres termes, l’exploitation politique et économique des ressorts du récit. Christian Salmon a mis en évidence ce phénomène dans son livre Storytelling : dans la nouvelle ère du récit médiatique, pour maîtriser la réalité, il faut avant tout « avoir une bonne histoire ». La communication politique n’est pas une nouveauté. Mais le gouvermement actuel est de très loin celui qui produit sur lui-même le plus de petites « histoires ».

Car ces histoires obéissent à des schémas narratifs parfaitement ordonnés et prévisibles. On mettra en avant la merveilleuse Rachida Dati plutôt qu’on entamera une réflexion politique sur les discriminations en France. On se focalise sur une trajectoire personnelle et on escamote les mécanismes sociaux.

Or, le (bon) roman sait qu’il n’y a pas de success story, que la limpidité n’existe pas. Il ne vend pas le mythe d’une idiosyncrasie vertueuse qui mérite sa réussite (le petit entrepreneur, le beur méritant). Revenons à Rabaté : contre le mythe roi de l’individu, le roman montre combien toute vie est à la fois singulière et parfaitement commune.

Le roman est la terre de l’indécidable, du sens suspendu, de la vie rejouée.

Ses vérités sont obliques, diffractées, souvent difficilement formulables. 

La lecture est l’expérience du trouble, et de la durée. Elle fait son chemin en nous.

Elle creuse.

En ceci, le roman est l’antithèse du story-telling. Et en ceci, sans se payer de mots, on peut parler de politiques du roman et de politiques de l’imagination. Alors oui, rendons au roman sa « vertu polémique ».

Claire Richard, Quinzaine littéraire, n° 1010, du 16 au 31 juillet 2010.


128 pages
2010
978- 2-7143-1019-4
19 Euros
Éditions José Corti