Sgard, Prévost romanier, José Corti.

     La publication de Prévost romancier en 1968 fut, de l’avis des critiques qui l’avaient lu, l’occasion d’établir une vérité littéraire : l’auteur de Manon Lescaut n’était pas l’auteur d’un seul livre. Les travaux érudits de Jean Sgard n’ont été, depuis plus de vingt ans, ni contredits ni augmentés, raisons dont l’éditeur ici se prévaut pour le remettre à la disposition du public.
     Le but que se propose ici l’auteur est de mettre au jour la pensée directrice qui a présidé à la création d’un ensemble romanesque. L’enquête se situe à trois niveaux qui ne sont jamais dissociés : le critique interroge d’abord la vie de Prévost (pour l’auteur la vie et l’œuvre sont étroitement liées) ; il rencontre ensuite les thèmes obsessionnels, les héros, les schémas élémentaires, toutes les structures du roman et les formes spontanées dans lesquelles elles s’expriment ; il cherche enfin à découvrir le sens profond d’une œuvre qui est une "méditation continue à partir du rêve et de l’irrationnel". Le critique analyse alors, un à un, les romans, les récits historiques, les récits de voyage et les traductions en s’efforçant de les présenter dans une évidente continuité. Car Prévost est en effet parti d’une forme discréditée, celle des mémoires apocryphes, et il l’a chargée peu à peu de vérité intérieure, il lui a donné la dignité de la somme morale, de la quête philosophique, de l’état des mœurs. Il n’est désormais plus possible de faire l’histoire du roman du XVIIIe siècle sans tenir compte de l’œuvre romanesque entière de l’abbé.



     CHAPITRE I. – Ambiguïté de Prévost
     Cette étude porte sur l’ensemble des romans de Prévost et sur la place qu’y tient l’Histoire du chevalier des Grieux. Prévost n’est pas l’homme d’un seul roman ; il apparaît bien dans toute sa carrière comme un romancier-philosophe (9). Il a apporté au genre romanesque le sérieux, l’imagination vraie et l’ampleur des problèmes (12).
     Ses romans sont nés de ses contradictions (14). Sa condition sociale, sa situation historique et son instabilité naturelle le prédisposent à l’ambiguïté ; l’unité de sa vie est à chercher dans sa vocation d’écrivain. La contradiction qui domine son œuvre est celle du cœur et de la raison, celle de l’individu et de la société, mais surtout celle des instincts entre eux (18) ; alternance du bonheur et du spleen, conversions déchirantes, opposition de l’ombre et des lumières.
Problèmes de méthode (21) : l’œuvre de Prévost s’explique en partie par sa vie, mais cette vie est avant tout celle d’un écrivain (22). Difficulté d’établir cette biographie : aux apologies ont succédé les réquisitoires (23), car la vie de Prévost est réellement double. On s’efforcera d’en retrouver la logique à travers toute l’œuvre écrite. Symétries dans la vie d’écrivain de Prévost : cloître, crise hollandaise, crise parisienne et vieillesse. Évolution d’une pensée et constance des mythes (26) ; métaphysique du sentiment (28) : le lyrisme et l’analyse sont, chez Prévost, inséparables.
      Économie de cet exposé : il repose sur une triple enquête, concernant la vie, la sensibilité et la pensée de Prévost (30) ; il met en valeur un passage continuel des situations vécues aux mythes sensibles, et des mythes à la vision claire (31). Jusqu’à l’Histoire du chevalier des Grieux. Prévost tend vers l’unité d’une vision et d’un style ; après quoi l’on observe un divorce croissant, dans son œuvre, entre la pensée lucide et la rêverie (34). Prévost romancier, c’est Prévost aux prises avec le roman.

     
CHAPITRE II.– Une jeunesse antérieure
Prévost écrit dès l’âge de trente ans des « mémoires », comme si sa vie était révolue ; un premier cycle de sa vie s’achève en effet en 1720. Le conflit familial : mort de sa mère et de sa sœur en 1711 (39) ; engagement chez les Jésuites, campagne de 1712 ; rupture avec son père (40).
Influence des Jésuites sur la carrière de Prévost (42). Le style jésuite, le didactisme moral, l’esprit missionnaire (43). L’esprit jésuite représente pour lui le goût des lumières, face à l’esprit de mortification des Bénédictins.
La Régence (45). Elle a marqué profondément l’œuvre de Prévost, comme le montrent les Aventures de Pomponius (47). Date de l’œuvre ; participation de Prévost ; satire religieuse (49) ; politique de Prévost (51). L’esprit de la Régence annonce, dans son œuvre, l’esprit des lumières, mais les vrais problèmes sont esquivés (53).

    
 CHAPITRE III. – La claustration
     La carrière bénédictine de Prévost s’explique par sa vocation d’écrivain. Son engagement fut contraint ; dès 1721, il entre en dissidence. Brancas de Villars et Pomponius (58) la traduction clandestine du de Thou (59) ; l’histoire. Sa nomination à Paris fut une mesure de discipline (61). Le conflit avec Dom Thibault (62).
Le premier tome des Mémoires d’un homme de qualité est centré sur l’angoisse de la claustration (63). Prévost y développe un conflit familial très proche de celui qu’il a vécu ; à travers trois histoires, il décrit la même malédiction (64). L’histoire de Rosambert est d’inspiration bénédictine (66) ; mais l’anecdote de la « demoiselle » s’explique par le féminisme de Mme de Lambert (68). La fatalité naît successivement de la nature des passions, de l’obstacle social et de l’absurdité des enchaînements (69).
     Prévost hésite sur la forme des mémoires (70). Il imite, sans conviction, Courtila de Sandras, mais préfère le mythe intérieur à l’histoire (72) ; il redonne vie à une forme démodée (74). Le narrateur, obscur à lui-même, existe avant de se comprendre.

    
 CHAPITRE IV. – L’évasion
     À un récit d’inspiration claustrale succèdent, dans les Mémoires et aventures, une rêverie exotique, un voyage didactique, puis le journal d’un voyage réel et des nouvelles tragiques ; on voit Prévost improviser à la fois sa vie et son roman. Ses hésitations doctrinales entre Jésuites et protestants s’expliquent par ses projets littéraires (78).
     Le tome II des Mémoires d’un homme de qualité témoigne d’un souci de rapprochement avec les Jésuites (82) ; mais Prévost est tenté par l’hérésie (83) ; il cherche surtout à se libérer du sentiment de sa culpabilité (86).
La Suite des Mémoires et aventures est plus nettement influencée par une esthétique jésuite (88) ; Prévost se tourne vers Télémaque (89), puis vers les grands romans, vers le style noble et théâtral (90). Il cherche à donner aux mémoires et aux relations une unité et un style, mais hésite encore entre le romanesque et le réalisme (93).

     
CHAPITRE V. – Le récit de destinée dans les Mémoires et aventures
     Par une vision pessimiste de l’aventure et par une narration pathétique, Prévost crée le roman moderne. Contraste entre ses romans et les mémoires traditionnels ; passivité du héros (97) ; utilisation malhabile de la chronologie (99) ; recours au temps de la magie (100). Prévost s’exprime à l’aide d’un faisceau d’histoires convergentes (102).
     Dans les romans de Prévost, l’aventure est toujours revécue (104). Le narrateur n’est plus un intermédiaire ; il impose sa présence ; l’auteur est de bonne foi dans l’imaginaire (105). Prédécesseurs de Prévost : à la fin du XVIIe siècle, la carrière d’aventurier se change en destiné malheureuse (106) ; influence de l’Infortuné Napolitain sur Prévost (109).
     Le récit de Prévost est lyrique ; il exprime surtout un état de tristesse (111). Importance des avertissements, des digressions morales, de la psychologie du narrateur (112). Celui-ci tend à se confondre avec l’auteur (114). Découverte du « roman sérieux » (115).

DEUXIÈME PARTIE


     
CHAPITRE VI. – L’histoire et le mythe
     Cleveland représente l’essor d’une rêverie romanesque, et l’Histoire d’un chevalier des Grieux la rencontre de la réalité ; à l’origine de ces deux œuvres, il y a les grandes espérances conçues en Angleterre, et la crise de Hollande après la déception. Pourquoi Prévost est passé en Angleterre en 1728 (120) ; il y a trouvé la liberté d’être lui-même (121) ; quelques témoignages sur ses déceptions sentimentales : Gautier de Faget, ou « Ravanne » (122). L’attitude religieuse de Prévost à cette époque prouve surtout une grande indépendance d’esprit (124).      Première traces de la genèse de Cleveland (126).
Les tomes I et II de Cleveland ont probablement été rédigés en Angleterre (127). Prévost a modifié son plan au printemps de 1731, dans le cours du tome IV (128) ; le tome V n’a jamais paru (129) ; datation des derniers tomes (130). Cleveland et un roman historique (131), mais le traitement des sources y est très désinvolte (132) ; comment il utilise Rapin et Burnet (133).
     Derrière l’histoire apparaît le mythe personnel (136) ; conflit du père et du fils, recherche d’un père idéal, reconstitution d’une famille. Prévost développe le thème de la crypte mortuaire (139), explicite le thème mystérieux des furies de Tusculum (140), et celui de la fuite vers le désert (141) ; mythe du paradis perdu (142) ; valeur du thème de l’inceste (143). L’unité de Cleveland repose sur l’évolution d’un mythe funèbre (145).

    
 CHAPITRE VIII. – Le romanesque
     Dans Cleveland, Prévost revient délibérément au grand roman classique ; une brève querelle oppose les partisans des mémoires populaires et ceux du roman « métaphysique » et romanesque (148). Prévost est fidèle au goût de Mme de Lambert et de Fontenelle (149) ; les grands romans connaissent un renouveau de faveur vers 1730 (151). La passion du romanesque est alors ressentie comme une maladie de l’imagination (153).
     Comme les romanciers classiques, Prévost donne une définition idéale de l’homme, qu’il déduit de la qualité aristocratique, puis de la sensibilité exceptionnelle du héros (155). Il montre que le merveilleux traduit le sentiment du sacré (157). Comme au siècle précédent, le héros est un « illustre malheureux » (158) ; il sait se dépasser en renonçant à son bonheur (159) ; le roman prête alors à l’hypothèse morale (160).
     En cédant au romanesque du cœur, Prévost n’évite pas les poncifs précieux (161). Le P. Bougeant voit là un retour au Tendre (163). Un exemple de mystification romanesque emprunté à Caylus (164). Mais Prévost décrit en même temps un dérèglement de l’imagination (165) ; sa critique du romanesque annonce celle qu’en fera Voltaire (167). Le romanesque devient le vrai sujet du roman.

      
CHAPITRE VIII. – La métaphysique du sentiment
     Dans Cleveland, l’aventure est intérieure, et Prévost se livre à une longue analyse de la sensibilité, décrite dans ses états extrêmes. Comme chez Pascal et Malebranche, la psychologie se comprend dans une perspective métaphysique (171). La création romanesque est centrée sur l’analyse d’une « masse de douleur » (174) ; le roman est la légende et l’illustration d’un deuil (176) ; il repose sur une « chaîne de sentiments ».
      Le sentiment prédominant des héros est la mélancolie (178), décrite comme une nostalgie de l’amour, un mal « climatérique » ou une maladie « saturnienne » (179). Prévost s’attache à distinguer le normal du pathologique (180), et critique le suicide (181) ; mais il évoque la mort érotisée et fascinante (182). Il tente d’isoler des états de pure sensibilité (183) ; il décrit le vertige de bonheur en des termes quiétistes (185). Il découvre l’unité de la sensibilité et les transferts de sentiments (187).
      La métaphysique du sentiment est, depuis 1670 environ, vouée à la description des passions sans objet, du « je-ne-sais-quoi » (188) ; la psychologie de Prévost rappelle celle de Mme de Lambert et celle de Mme Guyon (190). S’il a condamné le néologisme des modernes, il a approuvé les tentatives de Marivaux dont il est très proche (193). Il a été critiqué au même titre que lui (195) ; mais il a pu sauver la psychologie de la sensibilité d’une préciosité rococo.

    
 CHAPITRE IX. – La quête spirituelle
     Le voyage imaginaire est la forme qui convient le mieux à une réflexion philosophique sur la nature et le bonheur ; une même quête se poursuit à travers tous les épisodes de Cleveland. Au tome I, Cleveland est un sauvage (198) ; il est bon, dans une société injuste. Le même conflit se retrouve dans le tome II, dans une utopie inspirée de Veiras (200). Le voyage imaginaire de Cleveland en Amérique, inspiré de Télémaque (203), s’achève à l’endroit où est morte Manon. Prévost s’attache surtout à définir la nature humaine, l’état sauvage et l’état de raison (205), à édifier une politique naturelle (206). Il passe du déisme au théisme (208). Il reste partagé entre l’optimisme des lumières et le pessimisme classique (211).
     Le conflit des instincts se retrouve dans le drame personnel de Cleveland ; sa philosophie était purement défensive (212) ; elle ne résiste pas à la puissance des passions, Prévost est tenté par le manichéisme (214). Sincèrement déiste, il ne trouve pas dans la religion de solution au problème du mal ; d’où un plaidoyer en faveur des conscientes errantes (217), et la conversion ambiguë de Cleveland (218) ; anglicanisme, fidéisme et religion naturelle (220) ; les preuves du sentiment (222).

     
CHAPITRE X . – La vision tragique
     L’Histoire du chevalier des Grieux et Cleveland sont deux œuvres contemporaines et qui reflètent une même vision. Prévost a abandonné Cleveland au début de 1731 pour écrire la fin des Mémoires et aventures (228).
Le substrat mythique et romanesque des deux œuvres est le même (233) : paradis enfantin, conflit familial, fuite dans le désert, femme martyre, suicide virtuel et deuil. Prévost reste fidèle, dans Manon Lescaut, à la métaphysique du sentiment : qualité du héros, peinture de l’amour bizarre (236), opposition de la vie du cœur et de la vie banale (238), paroxysmes du sentiment (240).
La vision tragique présente dans Cleveland se développe dans Manon Lescaut, qui a l’ambiguïté d’une tragédie (241). L’aspect picaresque du roman (242), le style de théâtre (244) ou le vocabulaire religieux (245) sont spécieux. La liberté du héros est tragique (247). Dans un contexte qui reste catholique, Prévost développe une apologie de l’amour (248), apologie foncièrement désespérée (250).

    
 CHAPITRE XI. – La réalité
     Dans l’Histoire du chevalier des Grieux, la réalité n’est pas décrite pour elle-même, mais en tant qu’obstacle. La forme populaire de la nouvelle est ennoblie et métamorphosée (254). Mal différenciée de la nouvelle journalistique, la nouvelle littéraire permet une crédibilité parfaite de la fiction (256) ; le réalisme y est paradoxal (258). Prévost exploite le goût du bizarre et du monstrueux (259) et tente de donner au tragique brut une dignité littéraire (261).
     Évolution de la forme de la nouvelle dans les Mémoires et aventures (262) ; grâce au goût anglais, Prévost ose être lui-même (263). Sources anglaises (266). Dans Manon Lescaut, le tragique brut s’allie à une forme composée (268).
L’obstacle de la réalité dans Manon Lescaut (268) : le resserrement de l’espace (270) et du temps (271) ; la valeur de l’argent (273) ; le déterminisme de l’hérédité (275) ; opposition de Manon et de son amant (276).

     
CHAPITRE XII. – Le style de la nature
     Le « style de la nature » dans Manon Lescaut n’est pas celui d’une libre-confession mais une technique concertée. La manière habituelle de Prévost n’est pas simple (285) ; la simplicité de Manon lui a coûté (286) ; il sait pratiquer plusieurs styles (287).
     Dans Manon Lescaut, il se soumet aux règles de la narration historique et tragique (288). Pour animer le récit, il l’attribue à un témoin, ou comme fait Chasles à l’acteur principal (293) ; Chasles et Prévost (294) ; l’éloquence de des Grieux (297).
Son naturel et un « beau naturel » (300) ; mais sa sincérité est peut-être affectée (302). Prévost nous met en garde contre cette forme subtile du mensonge (304). Des Grieux compose ses mensonges avec la vérité de son être (306) : son apologie est celle de Prévost (307). Mais Manon Lescaut est aussi un poème en prose dans lequel Prévost a traduit sa nostalgie de la sincérité et la poésie du souvenir (309).

TROISIÈME PARTIE (1734-1741)


     
CHAPITRE XIII. – L’intrigue du Doyen de Killerine
     Au moment de son retour en France, Prévost se compose un nouveau personnage ; le Pour et Contre annonce l’esprit du Doyen de Killerine. Les péripéties de sa réhabilitation se traduisent dans son œuvre par une prédominance de l’intrigue ; alliance et rupture avec les Jésuites (317) ; querelle avec Ramsay (320). Les deux époques du roman (322).
      Le Doyen de Killerine est un roman d’inspiration jésuite (323) ; mais la casuistique et l’étude de la morale mondaine mènent à un plaidoyer féministe et à une mise en accusation de la société (326). Les héros choisissent l’intrigue (328) ; Prévost peint l’inconstance et l’ambiguïté ; il refuse l’idée de prédestination (331).
Les mythes romanesques tendent vers leur résolution : thème du tombeau et des Furies (333), conflit familial (334), déchéance du roi (335), intrigues de cour (336). Désormais, Prévost pratique l’art de l’intrigue gratuite (337). À la nécessité tragique, il préfère l’imbroglio et le suspens (338). Le journal du doyen permet d’exposer une nouvelle psychologie de l’action (340), et de développer une sorte de relativisme psychologique (341). Originalité et contradictions du Doyen de Killerine (344).

     
CHAPITRE XIV. – La tentation du libertinage
     En 1736, Prévost passe sous la protection du prince de Conti et vit en milieu libertin ; ses relations avec Mme Doublet (349), avec Voltaire (351) ; son adhésion à la franc-maçonnerie (353). À peu près ruiné, il participe à diverses publications anonymes ; la Relation du Parnasse semble être en grande partie de lui (357).
Les derniers tomes de Cleveland reflètent ces nouvelles contradictions (359) ; le héros connaît la tentation du libertinage et s’adonne aux sciences de la nature (360). À la même époque, dans le Doyen de Killerine, Prévost peint le libertinage des mœurs (362), la dégradation de l’amour (363) et les liaisons dangereuses (365). Par l’analyse paradoxale des passions et le déterminisme psychologique, il rejoint Crébillon (367).
     Il tente de sauvegarder la liberté dans un monde entièrement soumis au déterminisme (368). Sa psychologie fait de plus en plus de place à la médecine (369). L’affirmation de la Providence n’est plus qu’un acte de foi (370) ; cette attitude rejoint celle de Clarke et surtout celle de Pope (371). Limites de cet optimisme (374), dernière tentative de compromis entre la tradition chrétienne et la philosophie des lumières (375).

     
CHAPITRE XV. – Les vies héroïques
     L’Histoire de Marguerite d’Anjou et l’Histoire de Guillaume le Conquérant résument la philosophie de Prévost en 1740. Comment il est passé du roman à l’histoire ; date de composition des Histoires (378). Source de Marguerite d’Anjou (379) ; Prévost choisit un domaine historique qui correspond à son imagination et cède parfois à la tentation du romanesque (380). Histoire ou roman (383) ? Prévost confronte les chroniques et les histoires méthodiques (384) ; mais il écrit une « histoire particulière », et résout les problèmes d’interprétations psychologique en romancier (385).
     L’Histoire de Guillaume le Conquérant repose sur une information beaucoup plus solide (386). Prévost s’efforce de restituer la logique de la vie du Conquérant (389).
Dans ses deux vies, Prévost se montre clairement partisan des lumières et fait la critique de l’histoire monastique (391). Il s’attache à définir le « grand homme » (391) ; il présente un exemple de despotisme éclairé (397) ; mais il ne cède pas aux vues utopiques. Ce pessimisme latent et la persistance du romanesque dans les Histoires expliquent qu’elles n’aient pas été comprises (399).

     
CHAPITRE XVI. – Les vies d’exilés
     Prévost se retrouve en 1740 dans la même situation qu’en 1731 ; ses contradictions le poussent à entreprendre un nouveau cycle de romans. Datation de ces œuvres (402) ; revenus de Prévost, sa ruine progressive (403) ; l’affaire Gauthier (404). Il éprouve la misère d’une liaison finissante (406). Il cherche à vendre sa plume (407), mais ne peut pas se résoudre à passer au service de Frédéric II (408).
     Les héros des romans de 1740 sont tous des exilés, des étrangers (409) ; ils choisissent les compromis et l’imposture (410). Le thème des chevaliers de Malte (411) et du pacha hérétique (413) traduit le même rêve d’exil intérieur. Source des Mémoires de Montcal (415).
     Dans ces trois romans, Prévost sacrifie au conformisme religieux (417), au mensonge (418), à l’hypocrisie (419) ; mais il reste hanté par la tentation de l’apostasie (419). Cette apologie de l’ambiguïté se double cependant d’une condamnation de la société (421), des religions formalistes (422), qui laisse prévoir une nouvelle direction de sa pensée.

     
CHAPITRE XVII. – L’analyse de la jalousie
     Le jaloux apparaît comme un exilé et un apostat de l’amour ; dans l’Histoire d’une Grecque moderne, Prévost se livre à une analyse critique de l’amour, peint uniquement sous son aspect possessif (427). Sources de la Grecque moderne (429) : Prévost donne sa propre version de la disgrâce de Ferriol (430) ; naissance du mythe de la vertueuse Aïssé (431) ; la « fille d’âme » et la folie jalouse (432).
Prévost reprend le thème de Manon Lescaut (433) et celui de l’amour incestueux (435). Il distingue la fureur possessive de la jalousie naturelle (437), et montre le développement d’une maladie de l’âme (438). Théophé, comme Manon, est foncièrement équivoque (439), et sa vertu relève de l’imposture ; mais cette imposture est justifiée par la tyrannie masculine ou sociale. Sous le nom de vertu, elle défend la dignité de femme et sa liberté (440). Le roman est fait d’un duel, non d’un marivaudage (442).
     Cette analyse de l’amour injuste se retrouve dans toute la trilogie de 1740 (443). Ruine intérieure du héros (444) ; dernière apparition du thème des furies (447) ; ébauche de résolution du conflit familial (448). L’ère du tragique est révolue ; Prévost se retrouve très proche de Crébillon (449) et de Duclos. Il développe la métaphysique du sentiment dans le sens d’une critique sociale et d’un féminisme très modernes.

    
CHAPITRE XVIII. – L’improvisation
    La forme romanesque dans les œuvres de 1740, tend à se stabiliser ; entre la biographie romanesque et l’histoire romancée, Prévost fait une nette distinction. Opposition des deux genres dans la Relation du Parnasse (454). La narration romanesque est totalement subjective (456) ; la véritable vie privée est celle du cœur (458). Les romans de 1740 ne développent plus une douleur mais un doute (459).
     La trilogie a été improvisée selon les règles de l’art de conter ; l’ « ordre sourd » de la Grecque moderne (460) ; renforcement ternaire (461) ; thèmes secondaires (462) ; utilisation libre de l’histoire (463).
Improvisation convergente et improvisation divergente (463). La Jeunesse du Commandeur illustre le second genre d’improvisation (464) : les trois caravanes, la société d’amis (465), le récit de liaison (466) ; contraste de l’affabulation romanesque et de la psychologie réaliste (467).
      Les Campagnes philosophiques témoignent de la dégradation de cette formule (468) ; les trois campagnes d’Irlande, les histoires détachées et leur technique particulière (469) ; contraste de la chronique militaire et des poncifs précieux (472). Le Supplément de 1741 montre la lassitude de Prévost (474) ; mais ses plus grandes réussites sont nées de l’improvisation (475).

QUATRIÈME PARTIE (1741-1763)


    
 CHAPITRE XIX. – Les voyages
     En 1741, Prévost s’exile à contre-cœur ; il espère la protection de Maurepas et songe à une carrière d’éditeur ; la meilleure partie de son activité, après 1740, sera en effet consacrée à l’édition (481). La traduction de l’Histoire de Cicéron de Middleton témoigne de ses convictions philosophiques (482) ; constance de son admiration pour Cicéron (483).
     Il voyage en Italie (485). Il s’engage dans la voie du didactisme encyclopédique (486). Les Voyages de Robert Lade ne sont pas une supercherie littéraire ni une œuvre romanesque (486) ; aspect encyclopédique de cet ensemble de relations (488). Prévost découvre en chemin le plan de l’Histoire des voyages (490). Sa morale est désormais réaliste et utilitaire (492).
L’Histoire des voyages opère la conciliation de la pensée jésuite et de la philosophie des lumières (494) ; le projet est venu des Jésuites, mais Prévost songe à une véritable encyclopédie (495) ; influence de Prévost (499).

   
  CHAPITRE XX. – L’honnête homme
     Dans les Mémoires d’un honnête homme, Prévost se préoccupe, comme dans l’Histoire des voyages, de la dégénérescence des civilisations ; il considère la société parisienne en ethnologue (503). On est mal renseigné sur les milieux qu’il y dépeint (504) mais on sait qu’il fréquente alors Locmaria et Crébillon (504). Dans son roman, on discerne clairement l’influence de Crébillon (507) et de Duclos (509).
Prévost entreprend une description méthodique des salons parisiens (510) : les soupers (511), les petites-maisons (512) ; il leur oppose une petite société sentimentale, ou encore, le monde des actrices (513). Il met en contradiction la morale sociale et les sentiments naturels (514). Le thème du malentendu et de la machination prend alors un nouveau sens (516). La morale de l’honnête homme doit beaucoup à Mme de Lambert (518), mais se développe en une morale des lumières (519).
     Prévost évoque de nouveau un amour délicat et romanesque, dans un climat ancien (520). L’intrigue des Mémoires d’un honnête homme annonce celle de la Nouvelle Héloïse, mais le dénouement est faussé par une réapparition du conflit familial (522). Le roman se double d’une apologie personnelle (524). La critique du temps a condamné cette tentative de renouvellement de Prévost (525) ; une suite apocryphe montre ce que l’on attendait de lui (527), et ce qu’il se refuse à écrire.

    
 CHAPITRE XXI. – La succession
     Tandis qu’on imite les Mémoires d’un homme de qualité, Prévost s’emploie à faire connaître ses véritables successeurs ; son influence se confondra désormais avec celle de Rousseau, celle de Richardson et des romanciers anglais ; il est plus que jamais au centre de la vie littéraire (530).
     Il se retire de Paris et rencontre Rousseau (531) ; la coterie de Passy (532) ; mais Prévost restera attaché à la culture et à la civilisation la plus raffinée (537).
Il traduit Richardson (538). Il ne pouvait guère aimer Pamela, qu’on a opposée à ses romans (539), mais il a été enthousiaste de Clarissa (541). Problèmes posés par sa traduction (542), et par ses retranchements (543). Richardson a étendu les conquêtes de Prévost, dont il a subi l’influence (545). Avec la traduction de Grandisson paraît la lassitude de Prévost ; il récrit le livre (547).
À travers Richardson, c’est souvent Prévost qu’on imitera, en France comme en Angleterre (551) ; influence immense et diffuse de Prévost dans la seconde moitié du siècle (553). Il remet sur pied le Journal étranger (554), mais en se brouillant avec Grimm, il compromet son audience auprès des encyclopédistes (555).

     
CHAPITRE XXII. – Le monde moral
     À la fin de sa vie, Prévost parvient à la sérénité et à la maîtrise, mais son dernier roman laisse paraître un désarroi inexplicable. Sa retraite à Saint-Firmin ; ses rapports avec Catherine de Genty (560) ; dernier procès (562). Il est conscient de la grandeur de son œuvre, mais se sent incapable de la poursuivre (563). Il reste attaché à la propagation des lumières (565). Dans les Lettres de Mentor, il définit un christianisme éclairé (566).
     Au génie de la conciliation, qui définit sa pensée, correspond l’esprit de compléxité de ses romans (567), Genèse du Monde moral ; la fin n’est sans doute pas de lui (569). Prévost définit ses intentions dans une lettre au Mercure (571). Ses héros les plus attachants restent les maudits (573) : histoire du P. Célérier (574), histoire de l’abbé Brenner (575).
Le Monde moral présente une critique méthodique de la nature (577) ; dernière hésitation entre un déterminisme universel et l’affirmation de la liberté (581) ; condamnation définitive de l’esprit romanesque et du fanatisme (585).

     
CONCLUSION. – L’ombre et la lumière
    
 Prévost n’a guère laissé de romans achevés ; son œuvre romanesque apparaît comme une aventure, une expérience en cours (587). Il est partagé entre une hantise de l’ombre et une nostalgie de la lumière (588) ; à travers ses personnages, il s’interroge sur lui-même ; il crée un nouveau rapport entre l’auteur et ses héros.
Il représente la vie comme une chute hors du paradis (591), il dissocie l’être et l’apparence (592). Il s’interroge sur l’obscurité fondamentale du cœur (593) ; par des mythes élémentaires, il exprime le tragique des passions ; par une métaphysique du sentiment, il opère une double critique des passions et de la société (594). Il pose le problème de la nature en termes de théologie, puis en philosophe de l’histoire (596). Partout, il conclut à une opposition d’instincts, à une lutte de l’ombre et de la lumière (598).
     Il a vécu les grands conflits intellectuels de son temps (599) ; mais à l’intérieur de ses romans, le combat entre l’ombre et la lumière reste incertain ; il a conscience d’avoir échoué (595). Son génie est à la fois dramatique et romanesque (600) ; il est porté tour à tour par l’analyse et par la fantaisie improvisatrice (601). Son échec a été plus riche de conséquences que le succès du roman vertueux et didactique dont il rêvait (602) : ses romans ne mènent qu’à lui-même.

LISTE DES ŒUVRES DE PREVOST
NOTE BIBLIOGRAPHIQUE
ABREVIATIONS
INDEX




708 pages
réédition 1989
ISBN : 2-7143-0305-6
170 F