Pierre Péju : Lignes de vie.
       Récits et existence chez les romantiques allemands.

 
     Le romantisme allemand est d'abord une aventure créatrice collective qui se présente comme une nébuleuse de talents, de personnalités, de poèmes, de récits, de fragments d'idées, de noms propres mais aussi de villes comme Iéna, Heidelberg, Dresde, Berlin.
     Jamais auparavant des artistes n'avaient eu à ce point le sens de la vitesse et de l'inachèvement, si nécessaires pour rendre compte de ce qui passe et se passe. Jamais auparavant des artistes n'avaient eu simultanément le sens de leur singularité et le sens d'une communauté élective et complice.
     Car les romantiques allemands, qui ne cessent de bouger, de voyager comme des nomades, de s'écrire des lettres, de se perdre de vue et de se retrouver, ont su entretenir des liaisons amicales, amoureuses, intellectuelles, sensibles, parvenant à créer cette ambiance étrange mais inimitable qui n'a rien à voir avec l'unité d'une doctrine ou avec une contrainte esthétique mais qui en fait le premier mouvement de la modernité en Europe, mouvement qui ne se laisse peut-être comparer qu'à ce que sera, au vingtième siècle, le surréalisme.
     L'histoire de ces liaisons, de ces "affinités électives", est en elle-même aussi captivante et essentielle que la circulation des œuvres.
     Il faudrait aussi évoquer la façon dont les romantiques allemands aimaient ne faire tenir leur vie qu'à un fil. Fil ténu, arachnéen, fil du récit bien sûr, fil du rasoir impliquant morts précoces et suicides, fil que l'on tient encore machinalement entre les doigts en avançant dans la nuit, fil phosphorescent que l'on déroule en descendant la pente du labyrinthe de l'enfance sans la moindre certitude qu'une Ariane tient encore, quelque part, l'autre extrémité.
     Leur but était moins de faire toute la lumière que d'explorer, à la bonne vitesse, les variations des ombres.
     Collecteurs de contes, fabricants de textes mal identifiables, auteurs de fragments, de mots d'esprit, de beaux gestes, les romantiques allemands adressèrent en somme à l' "instant qui passe" une prière inverse de celle de Faust sur le point de signer le pacte. " Arrête-toi, tu es si beau", disait Faust.
     "Instant, tu n'es beau que parce que tu passes, et passes si vite" semblent-ils murmurer.


     Pierre Péju a, dans son très bel essai, donné une dimension essentielle aux récits de vies qu’il a voulu appréhender. Tous sont transcendés d’humanité dans sa dimension la plus tragique. Ces vies où, écrit-il, «le pire vous frôle comme une balle perdue». Mais il s’agit là d’une humanité toute de tendre ironie, sans quoi cette imagination inquiétante ne saurait être supportée. Pour l’auteur de ce livre important, le romantisme est, littéralement, par le conte, forme qu’il privilégie, un mode de «connaissance de la vie».
Ce livre ouvre en nous une faille, touche à quelque chose d’essentiel et de voilé que Pierre Péju met à jour en rendant sensibles, extrêmement, ces expériences des confins de l’imagination, auxquelles il s’attache profondément, par le choix des passages cités, par exemple : l’admirable mais terrifiante lettre de Kleist à Henriette, et bien d’autres encore. Peut-être est-ce l’enfance, en nous, qui demande que l’on se rappelle ses misérables splendeurs ?
    
 Livre et lire, Julia Chiavenuti, janvier 2001



448 pages
2000
ISBN : 2-7143-0725-6
19,82 Euros
Éditions Corti