Laurent Demanze, Gérard Macé, l'invention de la mémoire
éditions José Corti, 2009. Édition José Corti. José Corti

       

      Proses poétiques et biographies imaginaires, rêveries érudites et lectures vagabondes, l’oeuvre de Gérard Macé s’écrit à l’écart des genres. Elle va à rebours du présent et explore les temps antérieurs, non par goût de l’archive, mais pour y puiser des pensées nouvelles. Car Gérard Macé ne sépare pas l’invention et la mémoire, dans des livres où la fiction et les souvenirs, l’essai et la rêverie se confondent. Il s’invente une mémoire comme on endosse un costume d’emprunt, et réenchante son passé à mesure qu’il s’enfonce dans ses lectures. Le réel et l’imaginaire, le familier et l’étranger s’échangent alors, en brouillant les identités au fil des pages tournées. 

            Pourtant, Gérard Macé ne s’égare pas seulement dans le labyrinthe des bibliothèques, puisqu’il invite au dépaysement, dans les détours du voyage ou les décentrements de la traduction. Il puise à l’exactitude du concret, transcrit un détail attesté ou s’aventure dans les sciences humaines, pour dire le monde avec lucidité. À la manière des colporteurs, il mêle la précision des savoirs et l’enchantement de la rêverie, avec le souci de la trouvaille. Mais transposer ses souvenirs ou saisir le réel dans ses photographies, consigner ses lectures ou partir dans le sillage des explorateurs, c’est toujours élaborer une poétique de la mémoire. Car c’est l’ébranlement d’une rencontre qui conditionne le retour du passé et permet de célébrer les retrouvailles.

Du même auteur, aux éditions Corti : Encres orphelines (Bergougnioux, Macé, Michon) 

Pour qui sait y prêter attention, la vie quotidienne est pleine de magie : voix des chanteuses mortes entendues à la radio, monde vu à l’envers dans les miroirs, ancêtres retrouvant des visages d’enfants sur de vieilles photographies. Capter ces « illusions sur mesure » : telle est la démarche tendrement ironique de Gérard Macé dans son dernier recueil, tissé de prose et de poèmes. Apparitions et disparitions, leurres et changements à vue : telle est la dramaturgie très simple qui oriente notre perception du réel. 

Si « la spirale du temps » ramène Gérard Macé, depuis Filles de la mémoire (2007) à la poésie de ses premiers textes (Bois dormant I983 réédité en Poésie / Gallimard 2002), c’est après une trentaine de livres. Brefs ouvrages inclassables et raffinés – de Colportages en biographies fictives, et en images que, voyageur devenu photographe, Macé a rapporté du Japon ou d’Ethiopie. Voyages dont on trouve des traces dans son dernier recueil de poèmes. Deux essais récents éclairent cette oeuvre en apparence si diverse mais traversée d’échos et de « secrètes / correspondances ». Notamment L’oeuvre de Gérard Macé, une oltracuidansa poetica, de Karine Gros (éditions Nota bene, Canada). 

Quant à Laurent Demanze, il a repris, pour son bel essai, le titre d’une section de Vies antérieures de Gérard Macé. Son analyse, sans jamais peser, revisite subtilement les territoires parcourus par « autant d’écritures de la divagation » : des secrets de filiation perceptibles dans Le Manteau de Fortuny, à une « ethnographie de soi » qui s’affirme dans Le Goût de l’homme, en passant par les colportages,
« petites encyclopédies de l’intime », aux lisières de la littérature. Demanze évoque aussi — citant Dominique Rabaté — le « romanesque sans roman » qui rend fascinante la vie de Champollion, Le Dernier des Égyptiens. Il donne à voir, dans cette « oeuvre qui s’écrit à rebours de la modernité », la part de l’érudition et de la rêverie, du réenchantement et de la lucidité.

Monique Pétillon, Cahier critique de poésie, octobre 2010




Ce travail très inspiré, servi par une écriture qui fait de Demanze l’un des essayistes littéraires les plus intéressants du moment, permet de suivre à la trace la manière dont cette œuvre s’évanouit parmi les rêves pour apparaître, cohérente, profonde, subtile, dans chaque livre.

Marc Blanchet, Note de lecture, lire la suite sur le site du CNL




  Un essai tout en douceur qui fait entendre les mots enchanteurs de l’un de nos grands poètes contemporains : Gérard Macé. Comme pour mieux le donner à lire.

   Ils sont de plus en plus rares les essais littéraires dignes de ce nom, qui pas trop embrassent une œuvre pour mieux étreindre son auteur, faisant ainsi de leur sujet un peu plus qu’une étude : une véritable traversée du sens, où se mêlent avec bonheur le nécessaire besoin de savoir et le non moins impérieux désir de saveur. Tel apparaît le beau livre que Laurent Demanze a consacré à Gérard Macé, qui sait nous ouvrir progressivement les portes d’une œuvre que l’on devine à la fois contemporaine et intemporelle, et qui s’écrit à l’écart des modes et des genres, sous des formes aussi diverses que le poème en prose, la biographie rêveuse ou encore la fiction érudite (voici quelques titres qui parlent déjà, dès avant les premiers mots de chaque texte : Le Manteau de Fortuny, Colportage, Leçons de choses, et, plus récemment, Filles de la mémoire).
    Accompagnant l’auteur dans sa quête d’une mémoire intime, Demanze relève d’emblée tous les indices d’une histoire qui le conduisent jusque vers la faille originelle, un roman familial su et tu : la voix d’un père qui l’a marqué d’un manque (« Mon père n’arrivait pas à dire son histoire, d’où mes empêchements sur le plan de la narration…») ; la voix de l’enfance, muette et pourtant toujours là, comme en sourdine ; la voix maternelle perdue-retrouvée. « L’écriture [de Macé] est le lieu d’une parole soufflée,à la fois donnée et dérobée », écrit très justement Laurent Demanze, comparant l’écrivain à un « acteur condamné à répéter le langage des autres ». Le reste de l’ouvrage suit naturellement sa pente, et l’auteur de l’essai son inclination : goût précis, et, par là, précieux, pour le chiffre d’un texte à la profondeur étendue.
    C’est peu de dire que les livres de Gérard Macé ont à voir avec le mystère identitaire, ou encore l’énigme biographique, mais ne nous y trompons pas : cette « obscure matière » ne « rejaillit [que] par éclats » dans les textes, elle se trouve disséminée autant que dissimulée (La mémoire aime chasser dans le noir, autre titre de Macé). Reste le sommeil léger de la phrase, et pourtant lourd de sens : une « maison précaire où j’enfouis ce qui tombe » dit le poète. Il faut alors tout le tact de Demanze pour réveiller la douceur d’une œuvre sans trop révéler sa douleur. Une discrétion toute littéraire, en somme.
Roger.-Yves. Roche, Livre et Lire, avril 2010.




Un an et demi après son premier ouvrage déjà publié chez José Corti,
Encres Orphelines. Pierre Bergounioux, Gérard Macé, Pierre Michon, Laurent Demanze livre aujourd’hui un nouvel essai qui se donne, tout à la fois, comme un prolongement et un approfondissement du premier. Il s’agit de se focaliser sur l’un des trois auteurs précédemment étudiés, Gérard Macé, le plus rare sur les scènes médiatique et universitaire, et sans doute le moins travaillé à ce jour. Cela contribue en quelque sorte à mettre un terme à la relative discrétion qui entoure l’un des poètes et essayistes français les plus importants de ces trois dernières décennies.

(...)
Fabien Gris, Lire la suite sur le site de
Fabula



     

Préambule 9

Mémoire et souvenir 11
Territoires d’une oeuvre 15

Première partie : Les voix secrètes 19
Le livre muet 23
Clinique du corps et critique du conte 23
« Un récit mort » (BD, 115) 28
La main gauche 29
Un théâtre de voix 32
Messe basse 35
Les secrets de la filiation 39
Le manteau de mémoire 43
Mécanismes du souvenir 45
Le secret du nom 47
L’étrangeté des langues 50
Roman familial et nom propre 51

Deuxième partie : La bibliothèque fantastique 55
L’apparition des fantômes 59
La foule des solitaires 59
Fantômes et fantasmes 62
La lecture comme hantise 65
Une bibliothèque hantée 68
Le conteur de chimères 73
Une identité d’emprunt 74
Fiction de la mémoire 75
Souvenirs posthumes 77
Sismographie de la modernité 80
En miroir 84
Une lecture romanesque 87
Le roman empêché 88
La lecture enchantée 92
Le romanesque de l’archive 94

Troisième partie : Pays de connaissance 99
Petites encyclopédies de l’intime 103
L’encyclopédie en éclats 103
Colportage 106
Leçons de choses 110
L’invention du monde 113
Le rhapsode désenchanté 114
Rêveurs et revenants 116
L’exotisme du passé 119
Économie de l’identité 121
La césure exotique 124
Un moment d’éternité 126
L’ogre et l’anthropologue 129
Le récit du savoir, le savoir du récit 130
Critique et fiction 131
Une ethnographie de soi 135
L’enquête et la quête 138
La transposition fictionnelle 140
Le cannibale mélancolique 143

Reconnaissances de la littérature 147
Bibliographie 153





168
pages
2009
9782714310064
20 Euros
Éditions José Corti