Laurent Nunez, Les Écrivains contre l'écriture,
        éditions José Corti, 2006.
Édition José Corti. José Corti

       On ne saura jamais pourquoi les écrivains écrivent. Alors cet essai se penche sur les autres écrivains qui médisent de l’écriture et qui voudraient s’en passer. « La littérature n’est pas mon souci cardinal. J’en ai malheureusement de plus grands. J’en ai heureusement de plus profonds », note Valéry. Artaud répond : « Toute l’écriture est de la cochonnerie. Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons. » Cioran ajoute : « Que la littérature soit appelée à périr, c’est possible et même souhaitable. » Essayez, fouillez votre bibliothèque : ils sont partout, ceux que Paulhan appelait les Terroristes, et qui sont les dictateurs de l’affreux silence moderne. Mais pourquoi sont-ils si menaçants ? Que leur répondre ? Ou faut-il même les écouter ?
Approchez-vous. Regardez bien ; c’est mieux qu’un roman. C’est une étrange guerre. C’est un très beau combat. À gauche, il y a Cioran, Valéry, Bataille, Artaud et la plupart des surréalistes… À droite, on aperçoit Paulhan, Caillois et Borges, Blanchot et Mallarmé… Profitez-en : pendant la bataille vous ne pourrez plus les distinguer. Les bannières sont levées. Roland Barthes rassure les uns – sans trop désavouer les autres. Des Forêts est assis, qui le regarde passer : n’importe où il s’ennuie. Enfin l’arbitre lève la main pour ouvrir le combat. Il semble très jeune, ses yeux sont très bleus, et l’on ne dirait pas qu’il a plus de cent ans. Il a deux trous rouges au côté droit.


    Laurent Nunez est né le 20 mai 1978 à Orléans. Il vit à Paris. Les Écrivains contre l’Écriture est son premier essai. À partir des conclusions qu’il en a tirées, il écrit son premier roman.


     


Introduction : Pourquoi écrivez-vous ?

Postures et impostures du renoncement
I.Ces écrivains qui refusent d’écrire – l’impossible nouveauté – le non-écrivain – l’appel au vague – le style : présumé coupable – l’exagération littéraire – la main de l’auteur – les origines de la Terreur – L’imposture terroriste.
II. Borel, juge de Jacques : relecture terroriste de La Dépossession de Borel
III. Noli me tangere : de l’impossibilité de suivre Rimbaud
Peut-on ne plus écrire ? – Peut-on écrire sur Rimbaud ? – Les textes présentatifs : Le Clézio, Michon, Aragon – Les textes représentatifs : Rimbaud et le personnage, Rimbaud et le narrateur, Rimbaud et l’auteur, Rimbaud et le lecteur - Peut-on vivre comme Rimbaud ? – Peut-on ressusciter Rimbaud ? – Les communautés rimbaldiennes – Leiris : Rimbaud et Limbour – Breton : Rimbaud et Vaché – Conclusion négative.
IV. Bavardage sur un Bavard : relecture terroriste de des Forêts
V. Une réplique ambiguë : Paulhan, Caillois, Blanchot
Les corbeaux noirs – La contre-attaque littéraire : contre l’impossible nouveauté – contre le non-écrivain – contre le flou – contre le délit stylistique – pour la main de l’auteur – Trois parcours différents : Paulhan et Le Don des langues – Les palinodies de Caillois – Blanchot ou le malentendu.

Conclusion : De la littérature considérée comme une salamandre



     
Presse :


     Un article du site FABULA



  Pourquoi les écrivains écrivent-ils ? Si l'énigme est vieille comme l'écriture, elle a été réactivée par les surréalistes, donnant ainsi naissance à toute une série d'œuvres et d'écrivains médisant de l'écriture à l'image de Valéry déclarant: « La littérature n'est pas mon souci cardinal. J'en ai malheureusement de plus grands. J'en ai heureusement de plus profonds. » Ce sont ceux que Paulhan appelait les Terroristes. En quoi sont-ils si menaçants ? Que disent-ils ? Que veulent ils ? Que leur répondre ? C'est ce à quoi s'attache Laurent Nunez (né en 1978), dans un essai passionnant et instructif, qui se lit comme un roman. Interrogeant critiques et romanciers, il explore, dans une première partie, les arguments des partisans du renoncement. Un credo qui se décline en six points allant de l'impossible renouvellement de la littérature, qui ne fait que se redire (« Face au Tout que la Bibliothèque lui propose, il (le terroriste) impose le Rien »), au constat qu'écrire « c'est toujours écrire vers quelqu'un, donc jouer la comédie, exagérer, mentir fatalement », en passant par l'idéalisation du non-écrivain (nul besoin d'être écrivain pour écrire), l'appel au vague (« Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons » disait Artaud), sans oublier le rejet du style – qui ne servirait qu'à masquer les insuffisances de la pensée, et le refus de l'exagération littéraire (« Prolixe par essence, la littérature vit de la pléthore des vocables, du cancer des mots » Cioran). Et Laurent Nunez de s'interroger : « Peut-on, et victorieusement, écrire pour ne plus écrire ? » ; Cel ne relève-t-il pas de l'imposture ? Tout tourne alors autour de la figure mythique de celui qui renonça au feu qu'il avait pourtant volé , de celui qui « s'opéra vivant de la poésie » ; (Mallarmé), Arthur Rimbaud, le « le seul écrivain disolu à s'être dissous dans la vie ». Convoquant tous ceux qui directement ou indirectement ont écrit sur lui – Claudel, Le Clézio, Char, Aragon, Thomas, Kundera, Michon, Leiris, Millet – Laurent Nunez analyse ce que ces textes révèlent du rapport qu'ils induisent à l'écriture, et montre combien l'essentiel de la littérature du XXe siècle tourne autour de la possibilité de l'imiter – et donc de se taire. Peut-on partir comme Rimbaud pour retrouver la « réalité rugueuse » ? Peut-on le ressusciter ? Non, bien sûr. Impossible de cesser d'écrire en imitant Rimbaud, et impossible d'écrire pour ne plus écrire, ne serait-ce que parce que cette forme contradictoire d'écriture participe de la littérature, et qu'« écrire par fascination pour la non-écriture, c'est aller à l'encontre de cette fascination ». Rien de plus littéraire que de vouloir détruire la littérature.
     Après donc ces analyses, restait à étudier la riposte à la Terreur, telle qu'elle s'est organisée, non sans malentendus, à travers les œuvres de Paulhan, de Caillois et de Blanchot, qui proposèrent « trois luttes contre un même Minotaure; trois issues au même labyrinthe ». Contre-attaque en règle qui commence par la mise en échec de chacun des six arguments du credo des partisans de la Terreur, qu'il s'agisse du flou, qui n'est « vertige qui trompe nos sens », ou de la rhétorique, qui n'est pas l'art d'abuser du langage, mais bien au contraire, celui de s'en méfier, de le restreindre « pour finalement connaître une expérience secrète parce que très intérieure » et dépassant de beaucoup les « momes événements d'une vie ». Au fond, les Terroristes ne seraient que des lecteurs craignant « d'être transporté(s) » ou enthousiasmés… ce qui dépend plus de celui qui reçoit que de celui qui écrit. Où l'on voit que derrière toutes ces questions s'en cachent souvent d'autres, comme celle de savoir si ce sont les mots qui précèdent la pensée (comme le croient les rhétoriqueurs), ou si c'est la pensée qui précède les mots ? Peut-on dépasser dialectiquement la Terreur comme la Rhétorique ? La question hantera Paulhan qiui démontrera néanmoins « qu'au bout du compte et malgré tant de livres écrits, un écnvain demeure toujours seul, face à l'écriture, face à une énigme qu'il ne peut élucider par aucun livre, mais qu'il doit finalement re prendre lui-même ».
     C'est l'honneur de Laurent Nunez de montrer les ambiguïtés de cette étrange guerre entre Terroristes et Rhétoriqueurs, entre les Cioran, Valéry, Breton, Bataille, Artaud d'un côté et les Paulhan, Caillois, Blanchot, Mallarmé, de I'autre, sous l'œil (narquois ?) de Rimbaud. Un essai illustré par deux études critiques de La Dépossession de Borel, et du Bavard de De Forêts. Un livre qui rappelle que la littérature ne reproduit pas le monde mais est un monde à soi, qu'il n'y a pas d'au-delà des mots et que le silence ne saurait être la solution d'aucun problème. Un livre qui donne aussi la preuve qu'elle se porte bien, existe et continuer d'exister « dans un éternel malgré tout ». D'ailleurs, fort des conclusions qu'il a tirées de ses analyses, Laurent Nunez est en train d'écrire son premier roman.
     Richard Blin, Le Matricule des anges, juil/aout 2006


     POSTURES ET IMPOSTURES DES ÉCRIVAINS
     Il ne s’agit pas, pour Laurent Nunez, de prendre en écharpe toute la production littéraire du vingtième siècle, mais, partant des retombées du mythe rimbaldien, de la mettre en perspective, d’en cristalliser une facette qui a justifié et justifie encore la défiance des écrivains envers leur propre écriture et la littérature. C’est I’occasion de cette livraison, Les Écrivains contre l’écriture, une approche par cercles concentriques des heurs et malheurs de I’aventure littéraire.
La défiance que nourrissent les écrivains envers la littérature est ce que Paulhan a appelé la Terreur. Elle comprend tout aussi bien des surréalistes, dont Breton, que Valéry, Cioran que Guyotat. Rejetant la rhétorique, le style, le savoir, l’histoire elle-même de la littérature, les “terroristes” finissent par contester le langage et vouer aux gémonies personnages, auteurs et lecteurs. Ce sont les surréalistes qui ont d’abord mené la danse : à l’ouvrage bien faite, aux grandes constructions romanesques, à l’illusion cratyléenne d’une saisie du réel, ils ont opposé l’originalité, la spontanéité, l’obsession de la véracité, la fureur poétique, les obscurs replis de l’inconscient, l’écriture automatique.
     La tentation de la désacralisation
     Ce mythe de l’authenticité est celui que l’on retrouve dans le fantasme du nonécrivain. Devenir, être toujours déjà le nonécrivain, audessus de tout soupçon, est l’aporie dans laquelle s’enferment ces nouveaux théoriciens, même quelqu’un comme Valéry, imprécateurs de tous les athanors de l’alchimie scripturale et qui sont à la littérature ce qu’est Marcel Duchamp à l’art et à l’esthétique.
On suit avec intérêt la démarche de Jacques Borel empêtré dans le dilemme que pose le récit de l’internement et de l’agonie de sa mère. Comment faire œuvre alors que la réalité est insoutenable et audelà des mots ? Comment ne pas aspirer à l’inexistence, exercer contre soi la terreur jusqu’à l’annihilement ? L’angoisse métaphysique est à son comble quand Borel, usant de ruses et de stratagèmes, finit tout de même par écrire, non pas ce qui reste ineffable, la disparition de sa mère, mais l’angoisse qui est celle d’aimer l’écriture plus que tout : “Le pire soupçon, intolérable, écrit Borel, celui de n’avoir jamais aimé que l’écriture. Non pas un être, mais elle d’abord, elle seule peutêtre. L’envers luimême, ce procès, de ton absurde, ta monstrueuse passion. Des histoires tout le reste : et c’est cela que tu ne peux parvenir à accepter, dont tu ne peux t’absoudre.”
  Le paradoxe est ici formulé qui pose le nonécrivain boulimique d’écriture, quand il ne voudrait que s’effacer et ne revendiquer qu’une définitive désacralisation de la littérature. Il en hante plus d’un qui, dans le silence, la disparition élocutoire, la dénégation, la fuite, voudrait échapper à ses trop brillants sortilèges. L’exemple fondateur, figure centrale, foyer irradiant, trou noir, ombre portée, est celui de Rimbaud ou plus exactement du mythe Rimbaud. Que ce soit en l’imitant, en mimant “sa geste”, en l’insérant, par narrateurs et personnages interposés, dans une fiction, en opérant sur le mode du refoulement ou de la forclusion, les écrivains de la Terreur voient en Rimbaud le spectre qui hante la littérature du vingtième siècle. Claudel, Thomas, Leiris, Le Clézio, Michon, Aragon, Kundera, c'est tout un dans la fascination du mythe qui veut “exacerber le sentiment de l’existence” en proclamant que la vraie vie est ailleurs. Mais à quoi bon répéter l’impasse rimbaldienne, croire parcourir la même “distance ontologique”, puisqu’elle n’est à tout prendre qu’une retombée dans l’impuissance, la banalité, l’insignifiance d’une vie redevenue ordinaire? A quoi bon vouloir ne plus écrire quand l’effet est inverse et que le silence rimbaldien se transforme en une écriture incessante et incessible? Autre paradoxe, autres posture et imposture.
     La littérature est possible
     Il ne faudrait pas croire, pourtant, que la Terreur anathématisant l’écrivain, blasphémant contre le lecteur, condamnant, dans la dissociation du fond et de la forme, l’œuvre, ait fini par l’emporter et, selon le souhait de Cioran, par liquider la littérature. Rien n’est simple ni manichéen, et l’on peut avoir dans cette affaire la subtilité de Des Forêts qui s’en prend moins à la littérature qu’à la critique de la littérature. Mais, pour le coup, trois figures tutélaires, souvent ambiguës, lèvent le pavois de la contreoffensive, ce sont celles de Paulhan, de Caillois, de Blanchot. L’un, par son intérêt pour les Rhétoriqueurs, plaide en faveur d’une nouvelle rhétorique, l’autre ne voit de salut que dans la lecture, car lire, c’est écrire, le troisième exalte le style et y trouve de quoi admirer la sincérité de l’auteur. Bref, “tous trois désirent un retour des mots et des images : la littérature, pour reprendre un métaphore chère à Barthes et Vico, ne leur semble pas un cercle, qui se répète et s’achève, qui se mord la queue, qui s’anéantit de se retrouver toujours : c’est plutôt une spirale, seule figure qui vaille pour déjouer les notions de mêmeté et d’altérité”.
     C’est dans le même élan qu’au mythe Rimbaud, il convient de préférer Mallarmé, sa plus haute exigence de la littérature, sa quête absolue du GrandŒuvre : “Le silence de Mallarmé est un silence qui parle contre Rimbaud, et qui montre à tous que l’écriture est chose possible et chose sainte.” Or Mallarmé n’a cessé d’écrire, et l’œuvre certes inachevé n’a jamais été délaissé. La crise dans les lettres n’en est pas une, et si la littérature du vingtième siècle est marquée par le soupçon et la Terreur, c’est paradoxalement la preuve qu’elle se porte bien. Aussi Laurent Nunez conclutil son bel essai en comparant la littérature à la salamandre, qui, diton, sait vivre dans le feu et s’en régaler, le raviver et l’étouffer. “Peutêtre, écrit Laurent Nunez, se souviendraton du siècle qui s’achève comme de celui où la littérature prit feu d’elle-même, et par son bon vouloir : ce sera le siècle de la salamandre.”
     Jean Sorrente, Tage Blatt, Livres n° 214, septembre 2006






288
pages
2006
ISBN : 2-7143-0916-X
18 Euros
Éditions José Corti