Jean-Claude Mathieu, Écrire, inscrire,
        éditions Corti, 2010
Édition José Corti. José Corti

       
Prix Européen de l'Essai Charles Veillon 2010

L’objet de ce livre est l’écriture, telle qu’elle se réfléchit au miroir des inscriptions. Une ligne somnambule avance, un écrivain essaie d’éclaircir son geste obscur et, à défaut de savoir ce que sont les traces qu’il laisse, il entrevoit parfois ce à quoi elles ressemblent : des traits dans le sable, des tatouages sur la peau, des lettres sur une tombe, sur l’écorce des arbres, des graffiti aux murs, des signes d’écume, des noeuds d’air. Nées de gestes de l’enfant, compliqués et ritualisés par l’adulte, les inscriptions ont semblé des révélateurs de l’écriture, qu’elle s’appuie sur leur exaltation ou grandisse sur leurs ruines, que l’écrivain les déchiffre ou rêve d’en graver. Quand le texte de l’inscription s’élève à l’impersonnel, que résonne à travers un discours subjectif la voix de Personne, c’est le désir de tous et de chacun, les jeux de l’enfant, l’inconnu de l’origine,   l’angoisse de la mort qui s’exposent. Restituée et resituée dans un livre, elle creuse ce qui était resté énigmatique, dans l’enfance, le désir ou le deuil. Si l’écrivain entrevoit ses fantasmes, choisit un modèle imaginaire, gravures dans la pierre ou traces dans le sable, l’inscription se révèle alors comme une microécriture où se condensent les enjeux du macrocosme de son oeuvre.

  Du même auteur chez Corti 
La poésie de René Char ou le sel de la splendeur (2 tomes) ;
Jaccottet, l’évidence du simple.     



Entre les pages aux semelles de vent, par Antoine Perraud,
La Croix, 11 juin 2010.

Par un spécialiste de littérature française, une somme érudite et baroque où l'on va picorant dans les mots des poètes rêveurs et prosateurs illustres.

Ceci est un livre aboutissement. Une vie entière consacrée, crayon en main, à la lecture gourmande et savante des poètes donne ces pages aux semelles de vent. Jean-Claude Mathieu, né en 1935, normalien, professeur émérite de littérature française moderne à l’université de Vincennes (désormais Saint-Denis), spécialiste de René Char et de Philippe Jaccottet, offre une somme érudite et fantasque, rigoureuse et baroque. Il recense les mots laissés ou fantasmés par des écrivains sur la pierre, le sol, le bois, le corps, la vitre, voire l’eau et le vent…

L’étourdissante cavalcade dans une forêt de signes, de sons et de sens fortifie le lecteur, qui ne se sent pas écrasé par le bagage de l’auteur, mais inspire à pleins poumons le bon air des vocables vivifiants de Séféris, Homère, Ungaretti, Tsvétaïeva, Lamartine, Celan, Du Bellay ou Bonnefoy. Pour Jean-Claude Mathieu, l’exégèse, c’est la continuation de la poésie par d’autres moyens…

Dès l’orée de son étude, le ton est donné: «Les inscriptions m’ont semblé des révélateurs de l’écriture, qu’elle s’appuie sur leur exaltation ou grandisse sur leurs ruines, que l’écrivain les déchiffre ou rêve d’en graver. Évoquées en passant ou recopiées avec soin, ces lettres capitales sont un index pointé vers ce que l’écriture cursive ne dit qu’entre ses lignes. Se dressant, elles imposent la force et l’étrangeté de la langue, ce milieu dans lequel le griffonneur somnambule se dirige à tâtons.»

Pourquoi certains hommes ont-ils «des fourmis dans les doigts»? Dès l’enfance, à peine sortis du babil aux puretés ardentes, l’esprit bat la campagne et la main badigeonne: «On dit griffonnage, et j’en suis bien fâché, note Aragon. Mais ma mère disait gribouillis et j’entendais griffouillis, comme le mot démangeaison que jusqu’à douze ans j’ai écrit démange-les-ongles.»

La maturité venue, les démiurges du verbe, cruels créateurs, font crisser, geindre, saigner les éléments entaillés par leur écriture. L’ivresse des rythmes rapproche du boucher qui travaille les chairs:

«Jetant son encre vers les cieux,

Suçant le sang de ce qu’il aime

Et le trouvant délicieux,

Ce monstre inhumain, c’est moi-même.»

(Apollinaire)

Il y a une volonté de «laisser une cicatrice» sur la planète, comme disait Malraux pour résumer ce qui meut l’humain. Il y a ce désir animal de marquer son territoire mental, ainsi résumé par Guillevic, dans un texte dont les deux premiers vers donnent son titre à l’étude de Jean-Claude Mathieu:

«Écrire,

Inscrire,

Marquer,

Graver,

Creuser,

Garder.»

Cependant, l’homme, c’est l’animal plus la conscience de la mort et le sens du sacré. Mallarmé rappelait le macabre calembour induit par «grave», première personne du singulier du verbe «graver», qui désigne, en anglais, la tombe. «Quelle ombre portée la tombe étend-elle sur le livre?», s’interroge Jean-Claude Mathieu dans sa procession clairvoyante, en un chapitre au formidable incipit hugolien: «La poésie a deux oreilles, l’une qui écoute la vie, l’autre qui écoute la mort.»

Ce qui transparaît transperce parfois d’une façon hallucinée ou fantomatique, comme le «Mané Tekel Pharès» tracé sur le mur babylonien, qui annonce à Balthazar, tout bien pesé, sa fin prochaine et le démantèlement de son royaume (Daniel, 5, 25-28). En une récapitulation étourdissante passant par la peinture (Rembrandt), la musique (Haendel) et menant à Deguy via Vigny, Proust ou Gide, Jean-Claude Mathieu donne toute la mesure de ce que Klaus Mann nomme, dans un chapitre du Tournant intitulé «L’inscription sur le mur» et figurant donc la montée du nazisme: «Un hiéroglyphe couleur de sang sur l’horizon enténébré.» En bout de course et de démonstration, le professeur-passeur conclut discrètement: «La littérature a affaire aux traces, aux empreintes, aux souvenirs laissés par le passage du réel, un instant soulevé.»

Les textes présentés comme des offres de preuve courant en liberté de page en page permettent au lecteur de recomposer son propre livre, au hasard des recoupements qui s’imposent à son esprit maintenu en éveil. Les poètes parfois se répondent, à des chapitres d’intervalle. Jean Tardieu se fait sécurisant: «Entre le défi porté à la mort par notre volonté tragique de pérennité (pierre dure, masse de métal ou reproduction indéfinie de l’éphémère par des moyens mécaniques) et l’attirance fascinante de la disparition qui est notre loi, il faut vivre le contraste mobile et incessant de l’expression qui se refuse elle-même, comme toute vie s’affirme et se nie.»

Au contraire, Henri Michaux se veut grinçant: «Plus tu auras réussi à écrire (si tu écris), plus éloigné tu seras de l’accomplissement du pur, fort, originel désir, celui, fondamental, de ne pas laisser de trace. Quelle satisfaction la vaudrait. Écrivain, tu fais tout le contraire, laborieusement le contraire!»

En «ranimant les inscriptions qui dorment au fond de l’écriture», l’étude aborde le plus grand mystère, celui du «profond jadis, jadis jamais assez» (Paul Valéry), celui de la transcendance et de l’absence, de la béance laissée en partage, de l’empreinte sacrée, du vestige divin. Dieu s’est extirpé de sa création, l’océan s’est retiré des terres et certains écrits marquent les esprits, se gravent dans les cœurs, avant que de s’effacer, complètement ou en partie. De telles traces fragmentaires, note Jean-Claude Mathieu, «comme les œuvres modernes, inscrivent en elles l’incomplétude ou l’échec».

Avec une haute pudeur, en un paragraphe au début et en une phrase à la fin, l’auteur décèle sa hantise des mots hantés, qui se donnent à lire tels des revenants: sa mère, morte durant la guerre, peut-être pour s’être privée pour lui alors enfant, suggère Jean-Claude Mathieu, cette mère repose sous une pierre tombale rongée par le temps, mangée par les ronces. Voilà pourquoi, dans cet ouvrage sous-titré «Images d’inscriptions, mirages d’écriture», un homme, empli de piété, nous ouvre les yeux sur ce qui demeure en dernier lieu.

ANTOINE PERRAUD


La voix même de la littérature

Le lecteur pressé, à qui ce beau et substantiel livre n’est pas destiné, pourra s’étonner de cette composition en mosaïque, de cette marqueterie de citations associées, accumulées, combinées, chacune bien identifiée dans les notes, mais comme intégrée au discours très écrit de Jean-Claude Mathieu. Comme si, derrière les voix très diverses des écrivains cités devait se faire entendre la voix même de la littérature, telle qu’elle voit et vit le monde (la « voix de Personne », est-il dit). L’autorité de l’auteur de chacune des citations s’efface – qu’il s’agisse de Hugo, de Mallarmé, de Dante ou de Baudelaire – pour donner plus d’éclat encore au témoignage pour ainsi dire anonyme et objectif, partagé, qu’il apporte sur les phéno- mènes apparentés et pourtant contraires de l’écriture et de l’inscription.

ÉCRIRE, INSCRIRE Images d’inscriptions, mirages d’écriture

En même temps, on devine que cette savante et mélancolique « somme de poésie », comme toute collection – Walter Benjamin nous l’a appris –, repose sur une nécessité toute subjective. Comme Hugo, souvent cité, l’auteur pourrait dire :  « J’ai toujours eu le goût des inscriptions. » Jean- Claude Mathieu partage cet « intérêt troublant » de certains écrivains pour l’inscription, qu’il s’agisse des inscriptions « glorieuses », en belles capitales, des monuments antiques ou des graffitis des prisonniers sur les murs de prisons. Or « relever les émergences d’inscription, c’est relever l’envers ombreux essayant de se faire une place au soleil de récriture ». 

Tout commence cependant, sur la « scène de l’écriture », avec le « geste élémentaire » de l’écriture dont Jean-Claude Mathieu détaille les évocations poétiques (au sens le plus large, car la prose a aussi sa place, de toutes les époques) :  la main d’abord, et sa « manière », puis le « vide papier que sa blancheur défend », la plume qui glisse et qui griffe, mais aussi l’encre noire qui macule et la rouge qui suggère quelque blessure intime, et ensuite les lettres que l’enfant trace avec application et les jeux de couleurs des voyelles rimbaldiennes... Le vertige du blanc se combine avec l’effroi du noir, l’écriture révèle ainsi ce que Jean-Claude Mathieu appelle son « envers ombreux », ou, dans le droit fil d’Yves Bonnefoy, son « arrière-pays ». 

Car rapidement, ce que suggèrent, dans une surabondance d’exempla, les écrivains qu’il convoque – les poètes avec lesquels Jean-Claude Mathieu a depuis longtemps un compagnonnage, René Char, Michaux, Jaccottet, Bonnefoy, mais aussi les classiques, les romantiques allemands et des écrivains italiens, comme Gadda ou Ceronetti qui donnent à cette étude sa dimension méditerranéenne - l’écriture qui griffonne et qui gribouille, qui trace follement et librement des arabesques dans les marges des cahiers (Hugo encore !) se sent affrontée à la nécessité de l’inscription qui strie et qui grave la pierre « rétive », qui pétrifie. La poésie contemporaine est souvent minérale, et, dans un très beau chapitre sur les « Pierres écrites », où l’on croise Bonnefoy, Jacques Dupin, Guillevic (« Encoches » ) et le galet de Ponge, Jean-Claude Mathieu montre comment « la pierre soumet à l’épreuve la plus radicale la poésie ». La « pierre écrite », taillée, incisée, traduit ainsi ce choc, le surgissement de l’inscription, cette « forme superlative de l’écrit » qui vient pourtant foudroyer l’écriture vivante, la pétrifier. 

Ce sera la première des oppositions qui organisent cette « somme de poésie » : la pierre et la blessure, la matière minérale du monde et la sensibilité à vif. L’écriture, dans son geste si vivant, en apparence si immédiat, si délicat – Mallarmé ne parle-t-il pas de sa « sombre dentelle » ? – peut aussi infliger des blessures et laisser des traces qui ne seront jamais cicatrisées ; une violence secrète se cache là, une cruauté. Le mot de Baudelaire (« Je suis la plaie et le couteau ») prend ici tout son sens. 

L’autre opposition qui structure ce livre foisonnant est celle de la modernité et de l’archaïsme. Un des aspects les plus intéressants de la démarche de Jean-Claude Mathieu, démarche qui ne se veut pas au premier chef théorique – on songerait plutôt à une « poétique poétique » (Michel Deguy), même si la psychanalyse est par endroits présente – est d’associer les références à l’extrême contemporain (la poésie, mais aussi ces écritures-inscriptions que sont les graffitis, les murs qui « ont la parole » depuis 68, les tatouages, voire les « tags ») au plus archaïque, au point que s’esquisse dans ces pages une anthropologie poétique de l’écriture. « Le sur- gissement d’une inscription au milieu d’un texte atteste du lien de l’écrit actuel à de l’archaïque » affirme Jean-Claude Mathieu dans une phrase décisive. Le plus lointain de l’anthropologie (les stries sur la pierre, la main peinte sur la roche) vient éclairer l’art le plus contemporain, qui se comprend lui-même comme « renversement » et comme retour à une forme d’archaïsme, vers « l’aube des signes ». « II faut au discours un rien de magie », un semblant d’incantation, « la survivance d’une relation magique ». 

En même temps, comme nous le rappelle le riche chapitre « Des lettres à la rue », l’inscription a toute sa place dans notre modernité urbaine avec les enseignes, les affiches, les panneaux, tous ces « ponts entre les signes et les choses » qui saturent l’espace urbain de signes éphémères et qu’Aragon, Baudelaire, Breton, Benjamin ont su intégrer à la littérature. En même temps, à l’opposé de ces inscriptions clinquantes (« l’affiche lumineuse de Mazda sur les grands boulevards »), il faut tenir compte de toutes ces formes paradoxales presque immatérielles sur la vitre embuée d’une fenêtre, sur l’eau, sur « les sables, les poussières » qui – disent les poètes – peuvent recevoir d’éphémères traces et qui « sont la matière première de l’écriture des ombres ».

Jean-Claude Mathieu fait-il ici œuvre de critique ? « Même l’acte critique s’introduit par une minuscule incision dans le corps » dit-il, et l’on serait tenté de dire que les citations qu’il collectionne sont les fruits de cette « incision » dans le corpus des œuvres. Citations prélevées pour le détail qu’elles apportent à l’ensemble, au thème, sans relation avec le contexte de l’œuvre – on sait que Walter Benjamin pratiqua sans ménagement cet art de la citation qui fait peu de cas du corpus d’où elle est tirée – mais fragments qui valent par eux-mêmes, à lire pour eux-mêmes : pierres gravées, pierres écrites, stèles.

Pourquoi cet assemblage de citations anonymes ? Est-ce, à l’instar de Benjamin, pour constituer un livre, le Livre, qui, dans la splendeur illusoire de son objectivité, rendrait compte de l’expérience de la modernité et de l’archaïque ? Un ouvrage qui viendrait capter dans toutes ses modalités le destin de l’écriture moderne quand elle est saisie par l’inscription immémoriale ? Pas seulement. Allons au cœur de ce livre : quelle est, en effet, l’inscription par excellence ? L’épitaphe, l’écriture funéraire, la stèle, l’inscription tombale, où la permanence minérale fait mémoire d’une existence éphémère. Ces quelques mots, par exemple, que découvrent les bergers d’Arcadie dans le tableau (en fait, les tableaux) de Poussin, le fameux « Et in Arcadia ego » qui rappelle, selon Panofsky, la présence de la mort au cœur même de la plus sereine nature. Pour Jean-Claude Mathieu, ce fut, si l’on croit les confidences de son introduction, la découverte « au bord des Cévennes » de la tombe d’une « jeune morte » qui fut sa mère, un « tombeau griffé, étouffé par un amas de ronces, son inscription illisible ». Tout est dit, dès lors, de « l’impulsion violente » à laquelle ce livre étonnant doit sa nécessité. Il s’achève sotto voce sur l’ « Épitaphe d’un poète » de Wordsworth ironisant sur le philosophe qui « botaniserait furtivement sur la tombe de sa mère ». On comprend que ces multiples citations, fruits de tant de lectures attentives, ces inscriptions de la littérature pieusement colligées, viennent par leur masse suppléer la seule inscription qu’il eût fallu pouvoir relever.

Jean Lacoste, La quinzaine littéraire, n° 1021 1er au 15 septembre 2010


Le Français aujourd’hui, n°170, septembre 2010 (Jérôme Roger)

       « Oh ! papier qui a pu croire que tu serais éternel […] L’homme attend / Il y a des siècles qu’il attend perdu dans des taillis de signes/ s’affairant à de nouveaux alphabets » (« Glu et gli » Henri Michaux,1927) : le dernier opus de Jean-Claude Mathieu* n’est pas seulement à la mesure de la vision primitive du poète, il sort des sentiers battus pour baliser de nouveaux    chemins dans ces taillis que constituent depuis l’aube de leur apparition, les inscriptions - mémoire prolifique de l’écriture. Voici donc l’immense terrain arpenté jadis par André Leroi-Gourhan dans  Le Geste et la parole, découvert cette fois par le critique et le poète.

      L’épigraphe de Baudelaire est à la mesure du projet : « Toutes les inscriptions gravées sur la mémoire inconsciente reparurent comme par l’effet d’une encre sympathique ». On l’aura compris :  s’il s’agit là d’une somme sans équivalent à ce jour, elle ne rivalise pas avec la science épigraphiste, mais se situe d’emblée sur le plan de la relation poétique qu’entretient depuis l’aube de l’alphabet l’écrire avec l’inscrire. La matière est donc là, palpitante, embrassant l’expérience des poètes depuis Ovide, voire même avant l’apparition de « l’auteur », tant l’inscription s’impose depuis les pierres tombales des anciens  grecs comme la voix impersonnelle des signes qui font signes au passant.  Ce livre, savant comme peu osent l’être  aujourd’hui, c’est-à-dire  tout sauf docte ni massif, en dépit de son volume. Jean-Claude Mathieu l’a conçu d’abord à son propre usage, comme il le confie pudiquement en préambule, en témoignage de piété envers la tombe de sa mère étouffée « par un amas de ronces », dont l’inscription avec le temps est devenue illisible. Ce sera la seule concession autobiographique d’un écrivain, d’un grand passeur, qui préfère mener son lecteur  dans les  replis d’une bibliothèque universelle plutôt  que dans les tas de petits secrets. Cet essai, en effet, il l’a conçu, selon la logique d’une exploration en extension et en compréhension, en trois temps, ou trois parties - « La scène de l’écriture », « L’écriture hors cadre », « Les inscriptions font signe ».

      Les deux premières balayent, chacune en profondeur un imaginaire fondamental de l’écriture  organiquement liée, comme dirait Péguy,  à son insertion dans l’incarnation : c’est l’encre et le sang, et c’est aussi la lettre dans  la geste du corps, comme il apparaît dans les premiers essais et dessins de l’enfant. Tous les pédagogues des premiers apprentissages graphiques sauront gré à l’auteur de réhabiliter les enfantillages et leurs délires : « gribouillis, gribouillages, scribouillages, barbouillages, griffonnages […], des borborygmes d’une parole qui bredouille ou bégaie » (p. 228). Jean-Claude Mathieu montre combien  ce bouillonnement innerve autant la pensée d’un Gilles Deleuze que « la force disloquante de la poésie » pour Char, ou encore la poussée du corps chez Ponge.

      Ces deux premières parties répondent exactement au programme annoncé dans le chapitre liminaire, « L’inscription ou l’envers à l’endroit », formulation par laquelle l’auteur prend le soin d’orienter le lecteur : « L’inscrit révèle la réalité lacunaire de l’écriture, son déchiffrement, l’interprétation qu’est la lecture » ( p. 14). Face cachée, face nocturne, face gravée, de la respectable écriture, l’inscription en serait aussi l’inavoué, l’énigme, ou encore le « royaume intermédiaire », selon l’expression de J.-B. Pontalis, l’un des discrets penseurs de ce temps dont se nourrit aussi J.-C. Mathieu.

       Comment « les inscriptions font signe », éclairant tour à tour telle ou  telle facette de l’écriture, sera  l’objet de la troisième partie, la plus longue,  placée à portée de  voix de Péguy : « …et rien n’est plus profond que l’incision d’un mot » (p. 328). Cicatrice polymorphe de la forme humaine, l’écriture exhibe à travers le temps et l’espace ses multiples affinités avec le règne de la pierre (« Pierres écrites »), avec l’au-delà (« La tombe et le passant », où l’inscription est une « forme superlative de l’écrit » (p. 380), avec les graffiti des villes (« Les murs ont la parole »), avec les seuils (« Des marques sur les portes »), avec les « enluminures populaires » de Rimbaud et de Zone d’Apollinaire,  (« Lettres à la rue : affiches, enseignes et panneaux »).  Autant de chapitres virtuoses où le lecteur est invité à un voyage authentiquement comparatiste, de la Rome ancienne à Saint-Pétersbourg en passant par les banlieues modernes.

       Pulvérisant son objet au fur et à mesure qu’il le découvre, Jean-Claude Mathieu aborde enfin le pan le plus fragile des inscriptions, celles qui dansent sur le vide (« Tracé sur la vitre »), qui retournent à la grande forêt centrale (« Gravé sur l’écorce des arbres »), ou au vol des oiseaux (« Paroles dans l’air, écrits sur le vent »), chapitre placé sous les auspices de la phrase  magnifique de Rilke : « Pour écrire un  seul vers, il faut sentir comment volent les oiseaux », avant d’atteindre les éléments liquides (« Ecrit sur l’eau ») et la cendre des déserts  (Ecrit sur le sable et la poussière ») . On aura remarqué au passage que de l’inscrit sur la pierre à l’écrit sur la poussière, l’art du contrepoint suggère ici plus qu’il ne démontre, fragmente plus qu’il ne cimente, laissant la plus grande liberté au lecteur de coudre à son tour sa propre rhapsodie à travers ces incisions anonymes que sont les poèmes écrits en toutes langues sur les parois de nos mémoires.

  Dans un ultime chapitre, l’essayiste revient sur le parcours et sur sa méthode : au lieu de monographies classiquement universitaires, il a préféré organiser un vertige maîtrisé de résonances qui s’enracinent dans l’après-coup de l’enfance, citant ces vers admirables de Mégères de la mer de Louis-René des Forêts :

     Et dans ma mémoire souffrante qui est mon seul devoir

      Je cherche où l’enfant que je fus  a laissé ses empreintes (p. 622).

      Nul doute qu’avec cet essai hors norme, que d’aucuns disent testamentaire, Jean-Claude Mathieu donne à penser  à nouveaux frais cet obscur objet de délire qu’est « l’alphabet » et cette éternité des pierres dont vivent les empreintes. Un tel ouvrage devrait donc d’abord susciter la gratitude  de ceux qui font profession de passeurs de textes et d’éveilleurs de  mémoire auprès d ‘élèves et d’étudiants. Tenant, sans faiblir, le rythme d’une véritable chevauchée, il  fait rayonner une infinité de citations, toutes excellemment référencées, de Hugo à Tsvetaïeva, de Novalis à Breton,  de Théocrite à Mohammed Dib pour le bonheur du lecteur buissonnier comme de celui que l’exégèse n’effraie pas. Si  l’essayiste croise le parcours critique  de son maître et ami Jean Starobinski, de l’historien de l’art Aby Warburg, du philosophe des images Georges Didi-Huberman, jamais ne pèse ici le savoir. Mais on apprendra cependant au fil de la lecture pourquoi  « la littérature se comprend à travers la dimension mythique de sa langue. Dans l’opacité de l’écriture à elle-même, l’inscription, comparant d’arrière-plan, lui montre du moins à quoi elle ressemble » (p. 624). 

    Certaines lectures rendent moins ignorant, d’autres métamorphosent le regard. Preuve, s’il en était besoin, que l’essai importe moins   par la réponse que l’on y cherche que par  les questions qu’il déplace, en l’occurrence celle-ci :  notre condition graphique ne fait-elle pas de la main un membre pensant,  même et surtout lorsque la pensée dérape ou décroche ? « J’écris au lieu qu’elle m’est échappée » dit Pascal (p. 78). C’est pourquoi   « le geste se joint à la parole, la main passe, la plume court…Ravivés par leur rapprochement, ces trois clichés projettent sur l’écran de papier l’ombre d’une main qui écrit » (p.49). L’ombre d’ un  Bras cassé pour Michaux, d’une  Main coupée  pour Cendrars (p. 82), de la main gauchère d’Alechinsky (p. 83), et c’est chaque fois une rupture - avant un recommencement. L’amour de ces recommencements, tel est peut-être le titre que nous laisse lire en filigrane Jean-Claude Mathieu.

Jérôme ROGER

*On lira notamment  Passages et langages d’Henri Michaux, La Poésie de René Char ou le sel de la splendeur, Philippe Jaccottet, l’évidence du simple et l’éclat de l’obscur, tous publiés chez Corti.   


640 pages
2010
978-2-7143-0826-0
29 Euros
Éditions José Corti