Dominique Rabaté | Gestes lyriques,
        
éditions Corti, 2013Édition José Corti. José Corti

Interroger, appeler, interrompre, donner, promettre : ces verbes, parmi quelques autres, désignent certains des gestes lyriques que la poésie moderne permet d’effectuer selon des opérations de langage qui lui sont propres. Telle est l’hypothèse de ce livre. Ce sont de tels gestes que vise le poème. Et ce sont eux qui jouent, en amont, un rôle moteur pour alimenter l’énergie lyrique qui en découle.

   Il s’agira donc moins de décrire le sujet lyrique qui présiderait à ces actions que de recueillir la force de mouvements que la poésie capte, entre vers et prose, dans un partage nouveau que lui a imposé la modernité. Cette recherche d’une dynamique de la parole se rapproche souvent de l’aventure du geste pictural. Quelque chose entraîne, de l’ordre de l’impulsion ou d’un dessaisissement, mais aussi d’une maîtrise et d’un calcul. Dans le rythme d’une scansion qui ne saurait plus reposer sur les anciens patrons métriques, la gestualité lyrique organise une forme-sens qui redonne, ou rêve de redonner, au langage son efficace.

   Cette traversée de quelques gestes lyriques n’est ni un répertoire, ni une typologie. J’ai voulu plutôt rendre au poème sa force de provocation, son énergie d’incitation, et comprendre pourquoi, en lisant un poème, nous sommes aussi appelés à prolonger le geste qui l’a guidé. Ce parcours dans la poésie française moderne et contemporaine va de Hugo, Baudelaire et Apollinaire, en passant par Frénaud, Bonnefoy, Ponge, Jaccottet et Michaux, jusqu’à des tentatives très récentes, notamment chez Deguy, Roubaud, Cadiot, Hocquard, Emaz. Car si la poésie n’est heureusement pas encore chose du passé, et qu’elle nous implique donc dans les possibilités de vie plus large qu’elle invente, c’est parce que se poursuit la recherche par le langage de ce qui peut être absolument hors du langage, mais dont la traduction mobilise le besoin et le désir de dire.

                                                                                                                                  

Du même auteur, aux éditions Corti :
Vers une littérature de l’épuisement, 1991 (réédition en 2004) ;
Louis-René des Forêts, 1992 (réédition en 2002) ;
Poétiques de la voix, 1999 ;
Le Chaudron fêlé. Ecarts de la littérature, 2006.
Le Roman et le sens de la vie, 2009
   
Chez d'autres éditeurs :
Le Roman français depuis 1900, Que sais-je ?, n° 46, PUF, 1998 ;
Pascal Quignard, Étude de l’oeuvre, Bordas “Écrivains au présent”, 2008 ;
Marie NDiaye, livre-CD, Cultures France et Textuel, 2008.


Direction d’ouvrages collectifs :

– Cahier Louis-René des Forêts, avec J.-B. Puech, Le Temps qu’il fait,
1991.
– Figures du sujet lyrique, Presses Universitaires de France, 1996.
– Modernités 8 : Le sujet lyrique en question, avec J. de Sermet et Y. Vadé,
PUB, 1996.
– Modernités 11 : L’instant romanesque, PUB, 1998.
– Modernités 14 : Dire le secret, PUB, 2001.
– Modernités 15 : Écritures du ressassement, avec E. Benoit, M. Braud,
J.-P. Moussaron et I. Poulin, PUB, 2001.
– Critique n° 668-669 : Louis-René des Forêt, Minuit, 2003.
– Modernités 19 : L’invention du solitaire, PUB, 2003.
– Poésie et autobiographie, avec E. Audinet, cipM et Farrago, 2004.
– Modernités 21 : Deuil et littérature, avec P. Glaudes, PUB, 2005.
– Modernités 25 : L’Art et la question de valeur, PUB, 2007.
– Littérature et sociologie, avec P. Baudorre et D. Viart, PUB « Sémaphores
», 2007.
– Modernités 29 : Puissances du mal, avec P. Glaudes, PUB, 2008.
– Écritures blanches, avec D. Viart, Publications de l’Université de SaintÉtienne,
2009.

Presse

Dès son titre, Gestes lyriques, voici un essai universitaire sur la poésie moderne et contemporaine de langue française qui fait le pari d’un esprit généreux en la matière. Son auteur, Dominique Rabaté, est surtout connu pour avoir renouvelé, aéré d’une attention existentielle finement aiguillonnée l’univers du roman (Poétiques de la voix, Le Roman et le sens de la vie...). Outre cet éventail personnel de préoccupations littéraires, nul doute que la fréquentation assidue de l’œuvre de Louis-René Des Forêts, dont le cours d’écriture du roman vers la poésie est allé à rebours de ses contemporains, n’ait aussi heureusement brouillé les pistes de lecture aux yeux de cet éminent professeur des universités.

C’est ainsi que Dominique Rabaté mêle d’emblée sa voix à ces « gestes lyriques » qu’il entend débusquer. Se défendant à de nombreuses reprises d’imposer de nouvelles grilles classificatoires ou d’interprétation, il pratique ce faisant, en une invitation complice au lecteur de l’accompagner dans ses réflexions, l’ouverture même qu’il prône dans ses lectures du poème. Plus qu'une intention strictement didactique, c’est là un point essentiel de la position d’un essayiste pour qui « la poésie lyrique se construit ainsi dans cette tension entre la particularité du moment et sa valeur de vérité ». Car c’est cela même que « rejoue » tout lecteur en « récitant » à son tour le poème : « Cette réénonciation est à mes yeux un phénomène capital, parce qu’elle explique en partie l’effet particulier de participation que suscite le poème. »

Le « geste » de l’essayiste est étayé sur différentes études de Bernard Vouilloux, notamment en regard des travaux du critique genevois Jean Starobinski. « Nul projet » ici, mais bien plutôt « ce dont un texte, une œuvre musicale ou même un tableau seraient l’expansion ». Ce que Rabaté traduit ainsi : « Ce que l’art réussit alors à communiquer, c’est moins un contenu qu’une disposition à recevoir le geste, à le transmettre, pour que son mouvement ne cesse pas. »

Pour baliser son cheminement dans un panorama englobant très largement la poésie moderne (disons depuis Hugo...) et contemporaine, l’auteur scande la plupart des parties de son essai au moyen de verbes tournés vers l’action : « ouvrir », « appeler », « interrompre », « maintenir », « donner »... Là encore, afin d’annihiler l’aspect prescriptif, ou programmatique, de telles assertions infinitives, Dominique Rabaté inaugure son geste critique par une passionnante « galerie de fenêtres poétiques de Baudelaire à Ponge », en passant par Mallarmé et le couple formé par Apollinaire et Delaunay. « Il n’est pas d’objet plus profond » que la fenêtre, a écrit Baudelaire. Ce sur quoi l’essayiste renchérit : « Plus qu’un objet mais moins qu’un symbole, elle m’a paru l’occasion de réfléchir – le mot est bien sûr voulu car la fenêtre, on le verra, n’est jamais loin du miroir – sur les rapports entre extérieur et intérieur, clôture et ouverture du moi à autrui, du texte au monde, de la finitude à l’infini, du sensible à l’intelligible. »

Par ces « déplacements, dégagements » (titre d’un recueil d’Henri Michaux qui inspire les « gestes-mouvements » préconisés dans cet essai), il faut bien voir aussi que Dominique Rabaté entend prendre quelque distance avec ses approches précédentes du poème, plus formelles, participant d’un « retour au lyrisme » dans les années 1980-1990. Mais s’il fut le principal instigateur de l’ouvrage collectif paru en 1996 Figures du sujet lyrique (thématique devenue une « doxa » universitaire...), déjà son souci d’intégrer le dialogue au poème (apport fondamental du linguiste Émile Benveniste avec la prise en compte des locuteur et destinataire de tout acte d’énonciation – le je et le tu), en le rapportant, semble-t-il, à la contingence de l’existence (selon ma lecture – Rabaté dit la « circonstance »), le mettait sur la voie de ces généreux présents que sont ses Gestes lyriques.

Le lyrisme ne renaît de ses cendres qu'en faisant feu de tout bois

Bien sûr, le panorama de poètes dressé dans cet essai peut prêter à discussion. Chacun jugera au travers de présences « incontournables » des absences qui lui sont pourtant « essentielles ». Tout comme on peut s’agacer que soit convié à contretemps Ghérasim Luca, longtemps ignoré de l’Université, pour signer d’un mot du poète – « comment s’en sortir sans sortir », rendu célèbre par le « récital télévisuel » réalisé en 1988 par Raoul Sangla – la dernière partie de l’ouvrage consacrée à des auteurs du contemporain, pathétiquement intitulée « Chercher la sortie »... On peut aussi s’inquiéter de ce qu’une recherche aussi bien orientée bute encore sur « l’analyse kantienne de la temporalité » pour donner au sujet toutes les facultés de renouveler son expérience du temps, quand les philosophes du dialogisme, précisément (et Stéphane Mosès en particulier, père du poète prénommé Emmanuel), ont largement réglé la question avec le concours... d’Émile Benveniste.

Il n’empêche, cet essai est d’un grand lecteur de poésie. Son geste critique rapprochant le poème et l’autobiographie (mais écartant résolument l’autofiction) est du plus haut intérêt. Et ce, même s’il s’interdit, dans la lignée de ses travaux précédents, de sortir du cadre théorique de la figuration lyrique, n’hésitant pas à parler de « lyrisme englobant » à propos d’Apollinaire plutôt que de se frotter à la notion de poème épique (alors qu’il connaît parfaitement la poésie narrative). Son attention est en revanche maximale à la voix, au « dire » du poème (sa diction lyrique) : « Cette voix, se parlant à l’oreille, murmurant en écho au plus près de son impossible source est la voix lyrique emportée loin d’elle-même, mais qui voudrait encore se saisir par la continuité de son chant pur. »

Brèves offrandes, mais particulièrement significatives des réussites de cet essai, sont aussi les incursions sensibles menées dans la chanson : Brel, Vian, Ferré, les chants de la Commune sur les talons d’Hugo. Et encore dans les pas de Desnos (« Un jour nous secouerons notre poussière / Sur ta poussière / Et nous partirons en chantant »), Nougaro qui résonne de cette « énergie humaine » d’un « nous qui excède ici l’individu » : « Et tu verras tous ceux qu’on croyait décédés / Reprendre souffle et vie dans la chair de ma voix / Jusqu’à la fin des mondes ».

1979 - Claude NOUGARO "Tu verras"

Geste rare dans le monde universitaire, Dominique Rabaté n’hésite pas à ponctuer ses textes par un poème, convaincu sans doute que c’est quand il fait feu de tout bois que le lyrisme renaît de ses cendres. Par cet extrait-ci, par exemple, d’Olivier Cadiot :

Je nage.
Un mage énorme et barbu glisse dans l’eau froide.
C’est moi.
Comme on plonge un bâton dans l’eau, je m’amincis.
Je me spirale.
Je rajeunis.
Sous l’eau.
Lamentin.
Comme ça.
Je suis un poisson.
Je nage.
Je rajeunis sous l’eau.
Je nage.
Vous n’imaginez pas tout ce que peut un corps.

Patrice Beray |
Médiapart


Qu’est-ce que la littérature (moderne) ?

Gestes lyriques

Gestes lyriques rassemble des analyses sur la poésie française, d’Apollinaire à Jacques Roubaud en passant par Hugo et Francis Ponge. Qu’analyse au juste Dominique Rabaté ? Ce qu’il appelle les « gestes lyriques », soit les impulsions, les élans, les énergies qui sous-tendent les formes poétiques nouvelles, sans perdre de vue ce qu’elles doivent à des formes plus anciennes, qu’elles en soient le prolongement ou la réfutation. 

Suivant une progression globalement chronologique, l’auteur montre, avec rigueur, subtilité et élégance, que si les thèmes fondamentaux de la poésie ne changent guère (l’amour, la mort, le temps), la figure du poète et, partant, la façon d’écrire ont, eux, beaucoup évolué depuis la fin du XIXe siècle. Le chapitre d’ouverture traite justement de l’ouverture, à travers l’image de la fenêtre en poésie de Baudelaire à Ponge, tandis que celui de la fin évoque la recherche de la sortie dans la poésie contemporaine. Dominique Rabaté livre au centre de l’ouvrage toute une réflexion sur le don (puisant entre autres au Donnant donnant de Michel Deguy) et les autres chapitres en sont comme des corollaires. Le don étant dans la poésie moderne comme suspendu, l’effacement ou l’interruption du sujet-poète semblent un préalable. La promesse, la poésie de deuil en sont des prolongements.

Même l’interrogation et la polyphonie, qu’on retrouve, sous des formes différentes, aussi bien chez André Frénaud et Yves Bonnefoy que chez Olivier Cadiot, participent à ce « donner à voir et à entendre » qui irrigue la poésie moderne, nourrie parfois des connivences qu’elle entretient avec d’autres genres littéraires. Même la démarche d’ouverture analysée en début et en fin d’ouvrage participe à ce don, qui pourrait être celui d’une trouée langagière dans le magma des mots trop usés. Citons Dominique Rabaté : « il me semble que toutes les poésies postromantiques doivent  négocier avec cette tâche nouvelle que je résumerai assez abruptement ainsi : chercher à sortir par le dedans ». La poésie reste une forme de don (selon Pascal Quignard, toute forme d’art en est une), mais avec des formes nouvelles. Et plus que jamais, loin d’être dans l’impasse, elle cherche à « s’en sortir sans sortir » (formule de Ghérasim Luca), c’est-à-dire à se dépasser, se renouveler, mais toujours à partir du même matériau : la langue. La poésie offre (et s’offre) des respirations, des bouffées d’un air nouveau.

Sophie Ehrsam, La Quinzaine littéraire n° 1085, 15 juin 2013


160 pages
2013
978- 2-7143-1109-2
20 Euros
Éditions José Corti