José Luis Sampedro, La Vieille Sirène,
   Corti, 1995 puis 2003 (réédition, nouvelle présentation)


     José Luis Sampedro (né en 1917), économiste de premier plan, membre de la Real Academia de la Lengua depuis 1991 est dans l’Espagne d’aujourd’hui un romancier atypique.
     L’insolite profondeur humaine et poétique de La Vieille sirène (1990) a brusquement fait découvrir en Espagne un grand romancier et tiré du clair-obscur les romans antérieurs dont Sourire étrusque publié en 1994 par A. M. Métailé, et Le Fleuve qui nous entraîne paru aussi chez A. M. Métailé.
     Avec La Vieille sirène, José Luis Sampedro fait revivre pour nous le mythique royaume d’Alexandrie, à travers l’histoire d’Irénia, successivement naufragée amnésique, esclave puis, consécration suprême, hétaïre, dont la route croisera celle d’Ahram le Navigateur et de Kriton le Philosophe. Achetée comme esclave pour l’étonnante couleur de ses cheveux destinés à faire une perruque pour Sinuit, la fille d’Ahram le Navigateur, elle apparaît dès le début du roman comme un véritable mystère. Mystère son origine, essentiellement, puisque, recueillie enfant sur une plage de l’île de Psyra, elle a tout oublié de ses premières années jusqu’à son nom.
     En même temps que le destin de Glanka, c’est celui de toute une civilisation en proie à de profonds bouleversements, qui nous est donné de connaître.
     L’empire d’Alexandrie est restitué par l’auteur dans toute sa splendeur et avec ce mélange paradoxal de raffinement et cruauté qui le caractérisait. La Vieille sirène est un grand roman écrit dans une langue riche et précise, dans lequel José Luis Sampedro ne tombe jamais dans le piège de la description ou du commentaire d’une civilisation qu’il connaît cependant à la perfection. Il recrée pour nous l’Égypte mythique et fascinante des derniers temps, faisant astucieusement alterner les scènes historiques et politiques avec l’histoire de l’héroïne proprement dite, et nous laisse à la fois étonnés et ravis au terme des quelque 600 pages qui composent cette grande fresque, sans jamais nous sembler discursif ou redondant.



     Pendant la tiède matinée du printemps égyptien, déjà proche de l’été, le marché des troisièmes jours à Canope est une vibration continue de lumière, de couleurs et de rumeurs. L’air est traversé par les odeurs les plus contrastées et les cris des commerçants, qui vantent leur marchandise assis sur des nattes de papyrus tressé. “Place !, place !”, ne cessent de réclamer ceux qui tentent de se frayer un passage à travers la bourgade, plus peuplée aujourd’hui parce que de nombreux paysans ont terminé leur récolte et viennent distraire l’inactivité imposée par l’inondation annuelle, que l’on ne tardera pas à annoncer depuis le grand nilomètre du sad, sur l’île Éléphantine. Certains en profitent pour se remettre entre les mains du barbier-chirurgien, passer le temps au jeu du serpent, ou s’arrêter devant le charlatan aux herbes magiques pour soigner les tourments amoureux ou les maladies. Il se permettent même le luxe de demander de la cervoise d’orge au porteur d’eau, qui signale son passage en agitant ses grelots, parce qu’ils sont contents : ils ont enfin vu s’éloigner des champs la plaie des scribes fiscaux, qui ont assisté à la moisson tels des corbeaux aux aguets, pour évaluer les impôts exigibles au vu de la récolte.
     Vers midi, jardiniers et commerçants rangent leurs étalages. Les odeurs acres ou douces, fermentées ou aromatiques, se font plus vives tandis qu’ils déplacent leurs marchandises : fèves, lentilles, poissons fumés du delta, viscères et viandes, petites figues de sycomore et celles, plus juteuses, du figuier, dattes, pistaches, escargots, miel d’abeilles sauvages récolté dans les oasis de Nubie, sésame, ail, et tout autant d’articles non comestibles : peaux de chèvre, lin, cuirs, outils, bois, charbon, matériel agricole, sandales et chapeaux en papyrus. La place se vide mais dans les ruelles adjacentes, des échoppes aux marchandises plus raffinées restent ouvertes : depuis la soie et le lin transparent à plisser jusqu’à l’orfèvrerie, en passant par les amulettes et les parfums, l’argent et le lapis-lazuli du Sinaï, l’ambre importé et les cosmétiques, les perruques pour homme ou femme et les ceintures à la dernière mode. Par l’une des rues, celle qui descend de la colline surmontée par le très célèbre Temple de Sérapis, descend un cavalier monté sur un âne dont la taille et le poil lustré révèlent la condition du personnage : un homme mûr au teint clair, avec de petits yeux rusés et des lèvres minces, qui, de temps en temps, rajuste sa perruque noire. Un esclave ouvre le passage à sa monture et un autre marche à ses côtés en portant la canne et les sandales de son maître ; trois porteurs vont derrière, avec les ballots de marchandises acquises sur le marché.


     Extrait de Sampedro ni trompettes par Jean-Didier Wagneur, Libération, 16 mars 1999.
     Dans la Vieille Sirène, le lecteur se retrouvera plongé dans l’Alexandrie du IIIe siècle comme s’il évoluait dans un monde virtuel. Tout est là à sa place, on se retrouve de plain pied dans l’univers quotidien, la politique, l’économie. Les objets du quotidien, le sfêtes religieuses, les navires, le port d’Alexandrie semblent surgir ici comme dans un péplum hollywoodien, mais avec un souci maniaque de l’exactitude. Et si le lecteur veut encore en savoir davantage, il pourra même se reporter à la chronologie et aux cartes que José Luis Sampedro a placées à la fin du volume.
     On entre dans La Vieille sirène comme dans une de ces histoires immémoriales qui constituent le fonds même des mythologies et l’archéologie du récit.
     Il y a dans ce roman quelque chose de provocant et d’inouï. L’atmosphère des cinq cents pages de ce récit mené au présent, sa composition en puzzle – on peut penser ici à une mosaïque – en font une longue énigme dans laquelle José Luis Sampedro mêle à la fois hyperrélisme et onirisme. Construite avec les recettes du roman historique, La Vieille sirène est pourtant autre chose, un roman d’amour, une surprenante fresque, un long poème. L’hommage certain d’un vieil écrivain pour ce chant des sirènes qui l’a amené à la littérature.




Traduit par
Marianne Millon
540 pages
1995
ISBN : 2-7143-0542-3
25 euros

Collection Ibériques