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Vendange de Miguel Torga
"Senhor Angelo connaissait le théâtre humain et ses marionnettes. Le versant qui sélevait en face lui fournissait limage dune scène gigantesque où se jouait la comédie de la vie. Tout en bas, la pauvreté piétinée et affamée ; au milieu (ceux) qui sétaient élevés avec le temps, obscènes dimpatience et dinsensibilité ; en haut, lélite dont il faisait partie, jouissant des derniers privilèges hérités. Irréconciliables, les trois mondes se haïssaient et se combattaient. Celui den bas avait la raison du nombre et larme puissante du travail ; celui du milieu, plastique et tentaculaire, traçait son chemin à coups daudace et de ténacité ; celui den haut brandissait les armes immaculées de la culture et du goût en se prévalant de la légitimité de privilèges ancestraux. Seul le premier avait besoin dune victoire totale et retentissante. Parce quil sortait des brumes, il voulait la clarté totale. Aux autres, le maintien de léquilibre suffisait (
). Le combat des trois ennemis aurait-il une fin prochaine ?".
Nous sommes dans les Terres Chaudes du Douro, la région où sélabore le porto, le temps dune récolte. Si les trois forces en présence se combattent, elles-mêmes sont parcourues par toutes les tensions humaines, dans lordre de la sensibilité, de laffectivité et de la sexualité. Certains gardent leur dignité, dautres la perdent, dautres encore se mettent en chemin pour la trouver.
On peut sétonner que ce roman subversif, écrit au début des années 40 et publié pour la première fois en 1945, nait pas été saisi par la censure, comme le Quatrième Jour de La Création du monde lavait été en 1939 et les Contes de la Montagne en 1941. Serait-ce parce quil ne sagit pas ici de subversion politique ou religieuse, mais de subversion sociale, et quil importait peu à "lÉtat Nouveau" salazariste quon mette en scène la lutte entre les grands, les gros et les petits ? Quoi quil en soit, en raison des saisies précédentes, lurgence pèse sur ce livre, dont le style et le rythme sont marqués par la compulsion. Comme sil devait être le dernier, tous les thèmes que développeront les nombreux ouvrages à venir se bousculent dans ce roman.
C. Cayron

En tout ils étaient quarante, hommes, femmes et enfants. Cétait Seara, le contremaître de la quinta de La Cavadinha, qui les avait engagés un à un, maison après maison, en annonciateur dune bonne nouvelle plutôt que loueur de bêtes de somme. Ceux qui avaient de bonnes jambes avaient accepté aussitôt car, après le battage, Penaguiao nétait plus quune aire de paille triturée, déjà exposée aux premiers vents froids, sans gagne-pain, désolée, en attente de lhivernage. Et lon aspirait au baume de quinze jours de travail, ailleurs. Seule Julia Chona ne sétait pas laissé séduire par le mirage, avait dit haut et fort quelle préférait mourir de faim à Penaguiao, sans plier léchine, plutôt que se gaver de moscatel, les reins cassés, dans le Douro. Fléau de la balance du village, la Chona y incarnait le scepticisme de la sueur à louer. Quand elle se refusait à faire une journée, cest que le salaire était minable ou les conditions mauvaises. Dans les travaux des champs, cette fermeté dâme donnait des résultats, car souvent lun ou lautre suivait son exemple et restait assis au soleil, en attendant que limminence dun orage ou lurgence dun arrosage touchent le cur endurci des patrons. Mais, une fois le seigle moissonné, sur les hauts plateaux de granit il ny a rien ou presque à faire durant longtemps, et " vendange " sonne comme un mot de passe pour un peu dargent et de liberté. Dailleurs, le grand rêve du village, tout au long de lannée, est de faire partie dune équipe. Descendre aux rives du Douro, à la Ribeira, est une aventure pour la Montagne depuis quau monde il y a des vignes. On part à la fête païenne de la cueillette des grappes avec la sève dune jeunesse en fleur ou la sécheresse du vieil âge reverdissant. La montagne ne donne pas ce vin mûri, fruité, couleur de topaze, qui enivre les sens et met au regard la clarté dautres cieux. La douce blancheur du lait de brebis emplit les âmes dune tiède candeur et les corps dune force virginale et soumise. Mais en septembre, on dirait que sépanouit en chacun lirrépressible envie de dépasser lhorizon fade et routinier.

Comme dans les grands romans de Giono, Vendange ne raconte pas seulement l'histoire singulière d'un groupe de vendangeurs face aux maîtres. Au-delà de l'affrontement social, au-delà d'un récit violemment dénonciateur, Torga écrit une histoire plus vaste, plus poétique, qui se joue entre une terre, des bêtes, des plantes et des hommes. Dans ce pays de mélancolie et de brume, condamné à regarder au large de ses côtes immenses, s'écrit une page d'éternité. Les hommes passent avec leurs amours contingentes, leurs peines, leurs désirs de dominer le monde. Restent les paysages et cette terre que d'aucuns travaillent de leurs mains, transforment, et dont la géographie peu à peu finit par raconter l'histoire.
Michèle Gazier, Vignes à haute tension, Télérama, 23 juin 1999.
Un roman puissant et sombre, ancré dans la région du Douro, non loin de la terre d'origine de Torga : Tras-os-Montes, l'"au-delà des montagnes", cette province montagneuse aride et pauvre du nord du Portugal pourr laquelle Torga toujours conserva un attachement viscéral.
Nathalie Crom, La Croix, jeudi 1er juillet 1999.

 
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