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René Vázquez Díaz, Un amour qui s'étiole,
Collection Ibériques, Corti 2003
Avec Un amour qui sétiole René Vázquez Díaz achève superbement sa trilogie consacrée à Cuba, et prouve sa capacité à créer des personnages et des situations inoubliables.
Des femmes rebelles, indomptables, délicieuses. Des chats étranges descendant tout droit dune lignée humaine. Des homosexuels libertaires défendant leur propre espace. Des déments qui portent en eux limaginaire de la mémoire collective cubaine. Le jeune héros de ce roman est un individualiste forcené, dangereux, affairé et fourbe
Mais il est aussi douloureusement lucide, vulnérable et sensuel jusquà la délicatesse. Sa recherche est celle du désespéré qui veut trouver une image qui rende impossible loubli ; son image est celle de celui qui doute de tout, y compris de ses propres qualités. Oracio naccepte pas les vérités absolues ni les mensonges relatifs. Son malheur est de vouloir tuer son père et daimer toutes les femmes.
En un mot, il est fou.
Mais dans sa belle folie palpitent les rêves, la nostalgie, lextravagance, les frustrations et le charme du malheureux mais admirable peuple cubain.
Avec une langue imaginative et raffinée, mais à la fois violente et osée, Vázquez Díaz tisse définitivement les fils littéraires de Lère imaginaire et de Lîle du Cudeamor, et nous entraîne dans un labyrinthe dintrigues mystérieuses qui dissimulent toujours le double sens et le dénouement inattendu des images dune valeur universelle : les contradictions entre lindividu et la collectivité, la fugacité de toute entreprise humaine, langoisse dêtre ce que lon est et pas autre chose, le courant inexorable de lHistoire entraînant les peuples, et, le marquant totalement de son empreinte de jouissance et de douleur, les possibilités (ou limpossibilité) de lamour. On a écrit que René Vázquez Díaz était « un loup solitaire, réfugié dans le Nord de lEurope».
Ce roman est un bel exorcisme à lencontre même du concept de solitude.

Je mappelle Orapronobis et je vais relater les hallucinations et les événements qui ont transformé ma vie dans les quelques années qui ont précédé la mort de Repelo. Après avoir quitté lasile je suis parti vivre auprès de mes quatre surs, et, sil existe quelque chose comme le bonheur, elles auraient suffi à elles seules à faire de moi le plus heureux des hommes. Car malgré leurs défauts qui, en aucun cas, ne sont pires que les miens cétait un vrai plaisir que de vivre entouré de femmes particulièrement compliquées qui, sans que jeusse pour cela le moindre mérite, me choyaient, me protégeaient et madoraient. Cétait la seule chose dont je fusse reconnaissant à mon enfoiré de père : mavoir donné des surs et non des frères. Car si le destin mavait obligé à vivre avec des frères, je suis sûr que jaurais conçu et concrétisé un plan bien ficelé pour les exterminer. Avec lexpérience qui est la mienne aujourdhui, je sais que je pourrais commettre en toute impunité un tel crime, sans rien laisser au hasard et, dans la mesure du possible, avec toute latrocité voulue. Tous les enfants de mon père ont une mère différente. Cest-à-dire quà la rigueur, nous sommes « demi- frères », « frères consanguins » ou bien « frères de père ». Mais jamais je nai accepté aucune de ces appellations, car non seulement elles me semblaient indignes, mais aussi parce quaucune ne suffisait à exprimer le lien de parenté qui nous unissait. Malheureusement la seule attache que nous eussions reçue en partage était ce salaud de Mofeta ; mais, en dépit de cela, je me suis toujours considéré comme le frère total et entier de mes surs, la réciproque étant également vraie. Parfois je pensais à la possibilité répugnante que Mofeta eût pu semer un autre fils dans le coin, oublié de tous et même de lui, quelque part à Cuba ou ailleurs : un pauvre malheureux qui, sans le savoir, aurait été de notre sang. Si ce frère probable avait existé, je laurais tué comme un chien, à Cuba ou à létranger, peu importe. Je ne supportais pas lidée davoir des frères, et je ne voulais pas savoir pourquoi ; mais limage dOra en train de tuer un fils de Mofeta me plaisait bien.
Mes surs sappellent Glicinia, Minareta, Ninel et Yulmenkis. Pour elles toutes, jéprouve une tendresse infinie mêlée à un peu de compassion. Ah ! comme je désirais extirper de moi un sentiment aussi méprisable ! Mais comment ne pas éprouver de la compassion lorsque je les voyais lutter aussi courageusement pour leur subsistance ; quand elles souffraient de ne pas avoir de shampooing correct pour leurs chevelures de reines, ou quand elles devaient se relayer pour sortir avec le même chemisier mille fois raccommodé et partager, avec la plus grande précaution pour ne point luser, le même tube de rouge pour leurs lèvres divines ? Et que dire de leurs batailles contre les flux hémorragiques menstruels ? Pour une femme qui ne peut pas acheter de tampons ni aucun autre article dhygiène suffisamment absorbant et surtout ! jetables, lutter contre les règles signifie livrer une bataille mensuelle pour maintenir haut et fort sa dignité. Douze batailles annuelles. Je ne comprenais pas comment elles ne sen lassaient pas. Aujourdhui je me demande sil existe un seul Cubain qui saurait, mieux que moi, ce quil en coûte à une femme de vivre dignement lorsque ses règles sourdent comme une marée épaisse, sans tampons et sous nos chaleurs. Cest humiliant, je peux en témoigner. Parfois il marrivait même de me réveiller les mains plaquées sur mes couilles en pensant que cétait moi qui avais mes menstrues ! Car quand on vit au milieu de toutes ces femmes, la présence des menstruations est constante. Il y en avait toujours une en train de saigner ; quand ce nétait pas Minareta, cétait le tour de Yulmenkis, ou alors de Glicinia ou bien de ma délicieuse Ninel. Il y en avait toujours une avec ses règles, et les tampons manquaient ou alors nous navions pas de dollars pour les acheter. Cette énigme des cycles féminins me fascinait et me faisait peur. À la maison, la seule qui se débrouillait pour évacuer ses menstrues incognito était Mama Inés. Javais beau lespionner, la pourchassant jusque sur les toits et les terrasses déserts, je nai jamais pu découvrir ni où ni comment cette vagabonde capricieuse répandait son sang. Autrefois, lorsque posséder des dollars était interdit par cette même Révolution qui les avait ensuite amenés au cur de nos obsessions, mes surs souffraient encore davantage car il ny avait pas moyen de se procurer certains produits, dhygiène intime notamment. Résistance héroïque que celle de mes surs ! Je me souviens que lorsquelles avaient leurs règles, dans les pires jours de la crise nationale que lon a appelée période spéciale (jen ai passé une bonne partie à lasile, elle avait donc été encore plus spéciale pour moi), les pauvres petites devaient utiliser des morceaux de lin et de coton, ou de petites serviettes à labsorption douteuse. Pour comble, elles ne pouvaient pas se permettre le luxe de les jeter après usage. Je voyais ces bouts de tissu en train de bouillir ou de tremper dans des cuvettes, des pots de chambre et des seaux, suintant de viscosités sanguinolentes, semblables à des sachets de thé trouble. Même si elles essayaient de me dissimuler pudiquement ces visions-là, toujours gênantes pour un homme, je les voyais de toute façon et je détournais la tête, parce que javais de la peine et que je croyais que jallais mourir. Non pas de dégoût, oh ça, jamais ! Car rien qui provienne des entrailles dune femme ne peut me dégoûter, pas même le sang menstruel. Je redoutais de mourir de ce que je méprise le plus : de compassion.

Avec une force peu commune, René Vázquez Díaz clôt sa trilogie cubaine. On peut aborder sans mal cet ensemble par le dernier pôle. Voici lhistoire dun fou qui en se racontant, laisse entrevoir une Cuba déchirée entre plusieurs générations.
Humain, voici ladjectif qui ne cesse de revenir en tête une fois le livre refermé. Cette Cuba contemporaine, violente, est décrite à travers les yeux dOracio, schizophrène sur le chemin de la guérison, observateur toujours à fleur de peau, constamment sur la brèche, qui symbolise à lui seul les contradictions et la force vitale dun pays en reconstruction.
La folie est un sujet délicat en littérature, intraitable presque. Avec René Vázquez Díaz, on atteint une puissance émotionnelle proche du Lenz de Büchner ou du Tendre est la nuit de Fitzgerald. Pour pénétrer dans ce roman, il faut accepter le narrateur en entier, car le texte trouve un chemin étroit et précieux entre réel et fantasme, la folie dOracio poussant lhomme à placer la réalité et lhallucination sur le même plan. Voilà ce qui donne au roman une couleur unique.
Exilé en Suède depuis 1975, le « cubain solitaire » est de passage en France pour la sortie de son livre. Lécrivain se révèle à la fois timide et disert, dune extrême attention à lautre. Rencontre avec un homme qui se décrit lui-même comme maladivement imaginatif.
(...)
"Dans Un amour qui sétiole, il y a beaucoup de scepticisme, même si jai tenté de trouver un équilibre entre scepticisme et optimisme, adversité et bonheur."
Oracio, le narrateur de votre roman, est fou. Cest une folie clinique, avérée, revendiquée même. Comment travaille-t-on en romancier, non pour écrire sur la folie, mais pour écrire la folie ?
"Pendant plusieurs années, jai lu de nombreux manuels de psychiatrie. En 1994 et 1995, jai travaillé comme assistant dans une clinique psychiatrique. Cest ma période Wallraff. (Ndlr : auteur de Tête de turc, ce journaliste allemand se fit passer pour un ouvrier turc pour étudier limmigration turque en Allemagne.) Je suis allé travailler dans cette clinique car javais déjà en tête ce roman. Jy ai connu un jeune schizophrène avec lequel jai beaucoup parlé. Une amitié assez dangereuse. Une fois, il a essayé de me tuer. La scène du livre ou Oracio tente de tuer le docteur Repelo en lui lançant une assiette, cela mest arrivé. Les schizophrènes se sentent trahis très facilement. Ils ont un grand besoin damour, damitié, de chaleur humaine. Quand ils définissent quelquun comme proche, ils veulent tout de cette personne. Il suffit de faire attention à quelquun dautre pour que cela crée une tension.
Jai toujours été fasciné par la folie, celle de Don Quichotte est lélément littéraire principal qui est derrière ce roman. Le syndrome du fou qui finit par retrouver la raison. Don Quichotte saute dune image à une autre et vit dans sa folie. Oracio suit le même parcours. Vers la fin du livre arrive limpossible. Le médecin qui tout au long du roman tente de soigner Oracio commet lui-même une folie qui lui coûte la vie.
Cest aussi un roman sur la perte : perte de la raison, perte de la vie pour beaucoup de personnages, perte de lamour, perte dune révolution."
Benoît Broyart, Ce qu'être humain veut dire, Le Matricule des Anges N°44, mai-juillet 2003. Entretien avec René Vazquez-Díaz d'autres extraits de cet entretien sur la page consacrée à l'écrivain.
René Vázquez Díaz se moque bien du soleil des tropiques. C'est la lune maléfique au-dessus de Cuba qui l'intéresse, et tous les lunatiques qu'elle patronne : ceux qui décomptent en boucle les mots de l'hymne national, qui partent en cavale vacciner gratuitement le peuple contre « la pénurie », « le découragement » et « la luxure » et causent aux affiches de Fidel Castro. Bref, tous ces originaux que les gens sains aimeraient guérir « contre leur volonté ».
Fabienne Dumontet, Le Monde, 9 mai 2003

 
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