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Roberto Juarroz, Treizième poésie verticale, Corti, 1993.
Toute l'uvre du poète argentin Roberto Juarroz (1925-1995) est rassemblée sous le titre unique Poesia vertical. Seul varie le numéro d'ordre, de recueil à recueil : Segunda, Tercera, Cuarta...aujourd'hui Treizième Poésie Verticale. Nul titre non plus à aucun des poèmes qui composent chaque recueil. Cette insistance dans l'anonyme a un sens. La parole poétique prend ici naissance dans le sans-nom, sans-visage et s'y attache obstinément.
Elle interroge. C'est d'ordinaire le fait de la pensée. La poésie questionne peu. Selon son ordre, elle adhère. Elle veut faire, et jusqu'en son déni parfois, sa révolte, un séjour malgré tout du monde où nous sommes. Elle est d'essence horizontale. Elle requiert un horizon, même incertain, reculant, comme est tout horizon. Elle dit notre séjour. Celle de Juarroz, au contraire, semble là pour nous troubler, nous inquiéter, déranger nos certitudes ou nos prises. Elle est pur questionnement. Verticale. Mais elle reste poésie dans son questionnement. Juarroz n'est pas un penseur, toujours tenté de prolonger la question dans un système qui l'assure. Il interroge sans plus, sans horizon comme sans système. Aussi loin, au fond, de la poésie que de la pensée, dans une sorte de suspens et comme d'immédiateté verticale.
Sa poésie nous met en cause, au sens le plus fort du terme, et le reste avec nous. À propos de tout, d'une pensée, de l'instant qui passe, du moindre événement, elle interroge le monde et nous-mêmes pris en lui, tissés en lui, dans l'illusoire sécurité. Elle en déploie les dimensions insolites. Elle le défait subtilement dans son image, dans son endroit rassurant pour nous, laissant pressentir son envers ou ce qui pourrait être les envers, ses abîmes. Elle nous défait alors nous-mêmes, nous dresse nous-même, soudain verticaux, sans appui, dans le vertige...
Roger Munier

Toujours au bord.
Mais au bord de quoi ?
Nous savons seulement que quelque chose tombe
de lautre côté de ce bord
et quune fois parvenu à sa limite
il nest plus possible de reculer.
Vertige devant un pressentiment
et devant un soupçon :
lorsquon arrive à ce bord
cela aussi qui fut auparavant
devient abîme.
Hypnotisés sur une arête
qui a perdu les surfaces
qui lavaient formée
et resta en suspens dans lair.
Acrobates sur un bord nu,
équilibristes sur le vide,
dans un cirque sans autre chapiteau que le ciel
et dont les spectateurs sont partis.

Avec les douzième et treizième livraisons qui viennent de paraître, on peut, non pas seulement mesurer le chemin parcouru, mais percevoir l'intense évidence de cette parole où le vertige est lumière, où l'amour est lumière, où la nuit même est lumière.
Avec Juarroz, la poésie est dotée d'un pouvoir d'assomption, mais cette élévation (ou cet arrachement) n'a pas le ciel pour but, plutôt la rélité cachée, le supplément de réalité que le poème ajoute au réel. Chacun de ses textes est une fenêtre ouverte sur un monde inconnu, monde à l'écart de l'illusoire ici-bas autant que de l'incertain autre monde. Le secret de Juarroz est simple : il exige d'être présent au présent. L'écriture de Juarroz est simple.
Elle est le chat d'une pensée en perpétuel mouvement, en perpétuel dépassement, et elle investit chacun de ses mots d'une force d'éveil.
Persuadé que la poésie n'a que faire du discours et doit s'en tenir à ce qu'il nomme les noyaux essentiels, Juarroz ne cède à la prose que par notations brèves, éclats de pensée ou, selon son intitulé , fragments verticaux. Ce sont des aphorismes ou de courtes digressions à lire dans la résonance des poèmes. Il y a de soudaines surprises et des intuitions qui savent accueillir l'ironie.
André Velter, Le Monde, 27 mai 1994.


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