Ruben A., La Tour de Barbela,
      Collections Ibériques, Corti 2003


    La Tour de Barbela domine un territoire assez réduit dans la littérature portugaise : celui de la fantaisie, et Ruben A. en est le seigneur au 20e siècle. Une fantaisie ironique, sarcastique, iconoclaste, rebelle aux règles du bien penser comme de la syntaxe et qui, à l'époque où elle s'est déployée dans ce roman (d)étonnant, était une arme efficace contre l'esprit de sérieux, la flagornerie, la soumission et le "bon goût" ambiants.
L'ensemble des origines, des expériences et du parcours débordant de curiosités de Ruben A. sert de fondations à La Tour de Barbela dont la richesse narrative résiste au résumé. À la Tour de Ba(r)bel(a), dans une langue inventive et intemporelle, autorisant la communication entre des personnages d'époques différentes qui échangent ou confrontent leur conception de la vie et du Portugal, des intrigues se nouent.
L'élément récurrent de la sarabande crypto-historique est une histoire d'amour qui naît et meurt dans le présent du roman : entre le Chevalier, incarnant tel un Lancelot "l'intacte chasteté de l'amour", connu pour son courage à la chasse, et Madeleine qui venant en vacances (nocturnes) à la Tour amène la pratique du courage moral, des mœurs nouvelles, et au cours d'un "coït transséculaire" et sub-aquatique — l'un des plus féeriques passages … — assure l'émancipation du Chevalier, ou au moins de son imaginaire.
     Claire Cayron


   Ruben A. (pseudonyme de Ruben Andresen Leitao) est né à Lisbonne le 26 mai 1920, mort à Londres en 1975. Auteur de plusieurs romans, de nouvelles et d’une volumineuse autobiographie, il est considéré dans son pays comme un écrivain majeur du XXe siècle. La Tour de Barbela a été publié à Lisbonne en 1964. Outre de nombreuses études consacrées à Ruben A., il a fait l'objet d'une volumineuse monographie illustrée : O mundo de Ruben A., éditée par Liberto Cruz, José Grandao et Nicolau Andresen Leitao (son fils), publiée chez Assirio & Alvim en 1996.







    Dès que du portail s’approchait un simple touriste ou un découvreur de mystères et que la cloche s’attardait à résonner sur les rives, on entendait le gardien se mettre à battre pesamment la semelle.
    L’histoire que racontait le bonhomme n’avait rien à voir avec la vérité. C’était pure invention de fond de poche, blagues d’almanach à usage récréatif dans les tortillards du Minho. Elle donnait une impression de décadence générale : même les touristes ne posaient plus que des questions à l’étourdie, ce qui nourrissait la fierté avec laquelle le gardien de Barbela débitait son boniment sans s’occuper de l’air nigaud des visiteurs.
    – Nous voici devant la Tour. Mesdames et messieurs, je vous prie de vous découvrir et aussi d’observer une minute de silence pour l’âme des seigneurs trépassés.
    Les quelques personnes habituelles répondaient religieusement à l’invocation pénétrée du gardien. Résignées, elles acceptaient sa méthodique explication.
    – Cette Tour, on ne sait pas trop de combien de siècles on peut la dater, mais ce qui est sûr c’est que dom Raymundo de Barbela – à ce qu’on dit le premier grand sire de la famille de la Tour – est sorti de ces parages pour soutenir avec ses hommes les expéditions de Dom Afonso Henriques 1, son cousin collatéral. Les pierres sont toutes de rigine et même, près de la tourette qui mène à la salle de garde on peut encore lire des escritions en latin racontant le sevelissement de Dom Martin, mort d’une adigestion de lamproie en fêtant les victoires des cousins Barbela. La Tour fait trente-deux mètres, c’est la plus haute de la région et les marches sont au nombre de quatre-vingt-neuf, avec des paliers pour souffler. La vue de là-haut est grandiose.
    – On peut y monter ?
    – Si vous voulez.
    Marche après marche, en regardant leurs pieds, les visiteurs grimpaient lentement. Après la salle de garde, vestige d’une pièce juste avec murs et bancs près d’anciennes meurtrières, le public respirait avec satisfaction. De la citerne on ne pouvait pas voir le fond : trop de reflets. De là jusqu’en haut de la tour c’étaient encore une trentaine de marches, les plus hautes et les plus difficiles, celles qui, mine de rien, font des plis indiscrets dans la bedaine.
La file dans l’œsophage de la Tour se racontait les martyres passés en cours d’ascension ; les uns poussaient des ah-ah de soulagement, les autres comparaient avec l’escalier du Bom Jesus do Monte à Braga, évoquaient la Tour des Clérigos à Porto ou encore se souvenaient de la montée au Sanctuaire de Lamego.
    – Monter, c’est gagner le ciel, disait le gardien. Y a des jours où je viens ici deux ou trois fois, quand c’est pas quatre ou cinq. Bon, c’est la vie. J’ai un vrai cœur d’étalon. Allez, on est presque au bout. Encore quinze marches et, après, c’est tout le pays et le fleuve bouche bée devant nous.La clarté, en haut du conduit, se rapprochait, marche après marche, et faisait découvrir les verts plus vifs de mousses cachées, de lichens loqueteux et peu vivaces. On avait déjà dépassé l’humidité des murs qui plus bas avait tant surpris les visiteurs. Les mousses veloutées, en couches de couleur foncée, se montraient à présent plus espacées, en fragiles filaments virant au brun comme des cornes d’escargot. Quand on tombait sur une ouverture dans le mur, les exclamations fusaient : Wouah ! Ouille ! Je souffle comme un phoque ! Sainte Patronne, aidez-moi ! Par la Vierge Marie, j’y renonce ! C’est comme d’accomplir un vœu à São Semedo. Allons, encore un effort. Faut arriver jusqu’à la plate-forme, tout en haut.
    – Mesdames et messieurs, à votre aise maintenant !
    Du haut de la Tour, autrefois de l’Hommage, on voyait toute l’étendue du pays, sève vierge d’une nation. L’Histoire toute entière se découvrait avec le paysage. Qu’importait que Moutosa se trouvât là-bas en amont, Vila de Serzedelo dans tel séduisant coin de verdure et, là en bas, nonchalant et endormi, le fleuve Lima. On regardait, extasié, non pas les verts humides se dissolvant aux horizons, mais de fortes tranches de pinèdes, de bruyères et de broussailles. Un pays couvert de genêts. En bas, des champs de maïs – entrecoupés de pommiers peu vigoureux et de poiriers anémiques – jouaient les variantes géométriques. Le sphinx qui, du fond du Temps, offrait un visage placide et indéchiffrable, s’approchait ou s’éloignait selon qu’on se penchait plus ou moins au parapet de la Tour. La vue se perdait dans l’Histoire. Monter là-haut c’était s’exposer à une sensation fort nouvelle. Le passé – toujours en transit vers le futur – se déroulait dans les méandres décrits par le Lima prisonnier de ses berges. Une brume légère et persistante seyait à la patrie issue de ces parages lyriques – brume capable de réduire et de rendre fou les esprits les plus forts. Le domaine de Barbela apparaissait superbe de hauteur, de puissance. Depuis les paliers de la Tour – la seule Tour triangulaire de la péninsule – certains, gourmands de souvenirs, photographiaient la nature, mais pas le sphinx… Prenant son bain dans le fleuve, une plage, en forme de langue de dinosaure, scintillait de tous ses grains de sable. Là, durant la nuit, les Barbela se promenaient à cheval. Le groupe de visiteurs, entre exclamations et piaillements, manifestait son enthousiasme et, en même temps, la peur triangulaire d’une chute facile. La Tour de Barbela ! Le gardien se bornait à dire : « Mesdames et messieurs : quand on a vu ça, on a tout vu. Moi, je profite de ces haltes dans la montée pour m’asseoir sur les marches et tirer une bouffée. Allez à votre aise, on n’est pas pressés. On voit tout d’un seul coup d’œil, ou alors ça prend une bonne demi-heure pour en profiter au mieux. »









Traduit par
Claire Cayron

384 pages

ISBN : 2-7143-0805-8
19 Euros