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Quevedo, Songes et discours, Collection Ibériques, Corti 2003 Voici, pour le lecteur français, la première occasion depuis le dix-septième siècle de se mesurer avec Les Songes et discours de Quevedo. Le Siècle dor touche à sa fin. Nature inquiète, turbulente, volontiers querelleuse, Quevedo est ce témoin à charge qui peint dans les Songes et discours le tableau dune société malade. Défilent en une ronde infernale (au sens propre) des pantins gesticulants, grimaçants, vociférants, qui tous incarnent des types sociaux au travers desquels lauteur dénonce les maux de son époque : lhypocrisie, le mensonge, la rapacité, la luxure. À la suite du narrateur, lequel, successivement, assiste au jugement dernier, sentretient avec un démon logé dans un alguazil, parcourt lenfer, apprend à voir le monde au dedans ou rend visite aux morts, nous découvrons une population dhommes de loi, de greffiers, dalguazils, de médecins, dapothicaires, de tailleurs, de femmes de mauvaise vie, de duègnes, etc. Avec les femmes, la satire se fait particulièrement féroce. Jeunes, vieilles, laides, belles (mais leur beauté est artificieuse), aucune ne trouve grâce aux yeux de Quevedo. Lenfer de Quevedo, comme celui de Dante, est par ailleurs peuplé de figures célèbres. Lauteur sattarde auprès de quelques-unes dentre elles Judas lIscariote, Mahomet, Luther pour les stigmatiser violemment ; lentretien entre Judas et le narrateur vaut dêtre souligné, car il illustre parfaitement ce mélange explosif de grotesque et de sacré qui est une des constantes des Songes et discours. « La grandeur de Quevedo est verbale », a justement dit Borges. Nul ne possède plus que lui la maîtrise de la langue espagnole. Il na pas son pareil pour manier lellipse, lanastrophe, lantithèse, le paradoxe, lambiguïté, lamphibologie, et autres figures de style. Au cultisme de Góngora et de ses sectateurs, partisans dune langue poétique où lornement est recherché pour lui-même, Quevedo oppose le conceptisme qui détourne les mots au service dun raisonnement rigoureux et dune pensée subtile, ingénieuse à lextrême. Borges fait remarquer que la prose de Quevedo bannit lépanchement sentimental et ne comporte aucun de ces symboles qui semparent de limaginaire des gens. Assurément Quevedo ne séduit pas en mignardant. Il est rude, ironique, vindicatif ; mais celui qui accepte de lui emboîter le pas cède tôt ou tard à ses sortilèges (nous en parlons en connaissance de cause). Les traducteurs Il advint que jentrai dans léglise San Pedro pour y chercher le licencié Calabrais, clerc coiffé dun bonnet à trois étages et dune capacité dun demi-boisseau, ayant lisière lâchement nouée en guise de ceinture, mains presque aussi noires que raisins de Corinthe, chemise veuve de col, rosaire au poing, discipline au côté, gros souliers ferrés à glace et durs doreille, parler tenant du pénitent et du flagellant, cou incliné sur lépaule comme les bons tireurs visant le blanc surtout lorsquil sagit de blancs du Mexique ou de Ségovie , yeux baissés et cloués au sol tels ceux dun homme cupide en quête de maravédis, pensées aussi élevées quune voix de soprano, face de carême et bouche gourmande ; flâneur à table mais expéditif à la messe, et de surcroît grand chasseur de diables, tellement quil nourrissait son corps de purs esprits. Il sentendait à soigner en multipliant patenôtres et signes de la croix (auprès de laquelle eût semblé chétive la croix des maumariés). Il arborait sur son manteau des rapiéçages couvrant une étoffe intacte, de son laisser-aller il faisait sainteté, il contait des révélations, et si les gens soubliaient jusquà le croire, il accomplissait des miracles. Que puis-je ajouter ? Il était, Monsieur, de ces hommes que le Christ appelle des sépulcres blanchis, qui au dehors ont apparence belle et pleine dagréments mais au dedans ne sont que putréfaction et pourriture, qui au dehors feignent lhonnêteté mais au dedans ont lâme dissolue, et la conscience large et vénale. Il était, en clair, un hypocrite, un fourbe, qui avait le mensonge à la bouche et la perfidie au cur. Je le trouvai dans la sacristie, seul avec un homme ceint dune cordelière à quoi ses mains étaient attachées et portant au cou une étole désajustée, lequel poussait des hurlements accompagnés de mouvements frénétiques. « Quest ce que cest ? » demandai-je, effaré. Il me répondit : « Un homme possédé du démon. » Et là-dessus, lesprit qui chez ce forcené avait usurpé la place de Dieu fit entendre sa voix : « Ce nest pas un homme mais un alguazil. Voyez quelle façon de parler ! La question de lun et la réponse de lautre montrent suffisamment que vous ne savez pas grand-chose. Et il faut signaler que si nous les diables logeons dans les alguazils, ce nest pas de notre plein gré mais par force ; aussi, pour être dans le vrai vous devez mappeler démon enalguazilé et ne pas traiter celui-ci dalguazil démoniaque. Et lon ne proclamera jamais assez que vous les hommes vous accordez mieux avec nous quavec eux, car nous autres fuyons la croix et eux la brandissent14 pour faire du mal. Qui oserait nier que nous remplissions le même office ? puisque, tout bien considéré, nous uvrons pour la condamnation, et les alguazils pareillement ; nous poussons au vice et au péché partout dans le monde, et les alguazils font de même mais avec plus dacharnement encore car ils en tirent leur subsistance, tandis que nous autres cherchons seulement à recruter. Et dans cet office, les alguazils sont plus à blâmer que nous, attendu quils font du mal à leurs semblables, à des humains comme eux, contrairement à nous qui sommes des anges, quoique déchus. Par ailleurs, nous sommes devenus démons pour avoir voulu être plus que Dieu, et les alguazils sont alguazils parce quils veulent être moins que tous. En sorte, mon père, que tu te fatigues inutilement en appliquant des reliques sur celui-là, car il nest pas de saint qui, tombé dans ses griffes, ny reste pris. Dis-toi que les alguazils et nous appartenons tous au même ordre, à cette différence près quils sont diables chaussés et nous diables récollets, vu que nous menons rude vie en enfer. » Extrait de l'article de Philippe Lançon, Quevedo, la griffe espagnole, Libération, 08 mai 2003. Les éditions Jose Corti, qui exhument des classiques espagnols, publient deux livres de Quevedo. Un choix de ses plus fameux sonnets en édition bilingue ; dans le monde hispanique, on en apprend certains à l'école et beaucoup connaissent par cur ses vers sans même savoir qu'ils sont de lui : de ces vers qui forgent une langue et lui donnent ses couleurs et ses formes, oubliant leur auteur en route. Et les Rêves et Discours : cinq satires, écrites entre 1605 et 1621, et l'une de ses oeuvres majeures. Elles ont fait l'objet de plusieurs versions, censurées par l'Inquisition ou par l'auteur lui-même. Elles ont été traduites en 1627, jamais depuis. [...] La vie y est un songe trompeur et renversé : Quevedo décrit l'endroit funèbre et comique de cet envers, les lieux où les êtres et les vices apparaissent tels qu'ils sont. Il rêve d'abord qu'il voit le Jugement dernier, puis écoute le discours d'un alguazil (gendarme) démoniaque : les alguazils étaient détestés. Quevedo les présente armés de fouets et jaloux des diables qui, en enfer, gâchent le travail en fouettant mal. Il rêve ensuite qu'il visite cet enfer. Puis il parcourt la grand-rue de l'hypocrisie, où se dévoile le «monde du dedans». Toute la société y défile en caricatures que le langage pousse jusqu'à l'abstraction. Ce thème touche au coeur de l'esprit baroque. [...] Le dernier Songe, le plus fou, est un clafoutis de trouvailles verbales et de néologismes populaires que devrait aimer Valère Novarina. L'auteur y découvre le domaine de la Mort. La Mort n'est pas un squelette armé d'une faux, comme d'habitude, mais une «créature ayant l'air d'une femme, fort coquette et fort encombrée de couronnes, spectres, faucilles, bagues, patins, tiares, chaperons, mitres, bonnets, brocarts, peaux, soies, ors, garrots, diamants, couffins, perles et cailloux. Un oeil ouvert et l'autre fermé, vêtue et nue de toutes couleurs ; d'un côté elle était jeune et de l'autre elle était vieille ; elle s'en venait à pas tantôt lents, tantôt pressés ; elle semblait lointaine et proche, et je crus qu'elle faisait son entrée quand elle était déjà à mon chevet». Elle est ambigüe, contradictoire, multiple, défie l'étiquette : elle ressemble à Quevedo. La traduction d'Annick Louis et Bernard Tissier recherche la fantaisie originelle plus que la littéralité. Quevedo tord et noircit le langage, comme on le fait avec certains métaux avant de les mettre au feu. Le poète cubain Jose Lezama Lima, maître du baroque au XXe siècle, l'a résumé d'une métaphore : «L'imagination de Quevedo gravite vers le centre de la terre et les enfers grecs : comme une chauve-souris d'onyx avec des yeux en mie de plomb.» C'est un auteur protéiforme et un guérillero du langage. Il écrit des poèmes de toutes sortes, des satires, des bouffonneries, des pamphlets politiques, des oeuvres théologiques et de mémorialiste, des textes où tout se mélange de manière inclassable. Il crée aussi l'un des trois grands romans picaresques : El Buscón, ou la vie de Don Pablo de Ségovie. [...] Borges, qui l'admirait, affirme qu'il est «moins un homme qu'une vaste et complexe littérature». Il ajoute : «Pour aimer Quevedo, il faut être, en acte ou en puissance, un homme de lettres ; inversement, on ne peut pas ne pas aimer Quevedo si l'on a la vocation littéraire.» Pourquoi ? Parce que «la grandeur de Quevedo est dans le verbe.» On mord dans sa phrase comme dans une grenade mûre : avec un plaisir fou et une vibration de surprise. Chaque phrase éclate et libère plusieurs sens, saveurs, connotations, des plus subtiles au plus grossières. On y sent la culture classique, la cour du roi d'Espagne, les danses et refrains populaires, les cantiques de messe, les cris de taverne et les hurlements du bordel. L'édition quasi vierge de notes de Corti permet d'attraper un parfum, sans entrer dans le détail de cette langue minutieuse. [...] Dans sa veine amoureuse et morale, ces figures de style se déploient autour du message comme une suite, sa parentèle et ses bouffons autour d'un prince espagnol. En français, la langue échoue à faire passer ce mélange concentré de pompe et de finesse, de raffinement et de grossièreté, et toutes la déchéance cruelle et cintrée d'une cour espagnole remplie d'apparats, de dégénérés et de nains. Dans sa veine burlesque, le poète crée de véritables silhouettes de crypte et de foire : ses mots et ses métaphores correspondent aux traits de Goya. Il prend le masque des lieux communs poétiques amoureux, puis l'enlève, le jette et le piétine sans compassion. Dessous, il y a le squelette des passions humaines. La dédicace des traducteurs sur France Inter : Il y a un passage, au début du "Songe de l'enfer" qui s'est longtemps refusé à nous. La première traduction que nous en avions faite ne nous satisfaisait pas, et nous ne cessâmes de la remanier au fil des mois jusqu'à lui trouver sa forme définitive. Le même souci guida les corrections successives : nous rapprocher du texte original. Précisons le décor. Le narrateur - Quevedo - aperçoit, lors d'une méditation inquiète dans un coin de nature, deux chemins qui partant du même endroit divergent brutalement. Celui de droite conduit au ciel, celui de gauche à l'enfer. Le narrateur avance sur le chemin de l'enfer : "Je remarquai, comment, à la fin du chemin des bons, certains se trompaient et passaient sur celui de la perdition, car sachant qu'est étroit le chemin du ciel et large celui de l'enfer, et constatant à l'approche du but qu'était devenu large leur chemin et étroit le nôtre, ils jugeaient s'être égarés ou avoir fait quelque confusion et s'en venaient ici, croisant les gens de chez nous qui, parce qu'ils supposaient pareillement s'être fourvoyés, s'en allaient là-bas." Dans cette voix qui parle ici des incertitudes de l'homme et des actions humaines (parmi elles, l'entreprise de traduction !), nous sommes tentés, après avoir eu un commerce passionné et tumultueux avec les "Songes et discours", d'y reconnaître aussi notre voix. (Annick Louis et Bernard Tissier) Le grand philologue espagnol José Manuel Blecua le plaçait entre Lope de Vega et Góngora, et déclarait qu'il les surpassait l'un et l'autre « dans le maniement de la langue ». Borges déjà nous en avait averti : « La grandeur de Quevedo est verbale ». Piquetant leurs phrases, ça et là, de termes puisés au dictionnaire de Furetière ou que Littré lui-même recueille encore comme vieillis, nos traducteurs les utilisent pour leur couleur, là où le sens est clarifié par le contexte jouant sur un double clavier, ils parviennent à donner une idée juste de la prose imprévisible et coruscante de leur modèle Ce que nous avons sous les yeux c'est une sorte de Goya de la parole qui nous offre ses visions, c'est la noire allégresse d'un Antonio Saura avant la lettre. Quevedo était né à Madrid, mais sa famille était originaire de la Montaña de Santander Sous ce jour, les cibles récurrentes des « Songes » s'expliquent fort bien. Tout commerce fait naître en lui le soupçon de fraude : ainsi basculeront en enfer les taverniers , les pâtissiers qui fourrent leurs pâtés avec de la morve au lieu de moelle, les tailleurs qui trompent le client sur l'étoffe Ne sont-ils pas d'ailleurs bien souvent des juifs puisqu'ils se sont enrichis par « l'inobservance des jours chômés » Et ces juifs ne méritent-ils pas au passage une de ces blagues (chistes) bien senties qui rendirent Quevedo si populaire Autre engeance, les Arabes il ne reste plus qu'à y ajouter « les hérétiques de notre époque », Calvin et le maudit Luther, pour faire le tour de ceux qui auront, avec les banquiers; mérité le fagot. Au cur du sentir quévédien, par-delà toutes les rancunes, s'inscrit l'obsession du temps qui s'écoule, inexorable et nous conduit à la mort qui niche déjà en nous. « Hier s'en fut, demain n'est pas arrivé : Aujourd'hui s'éloigne sans nul repos : Je suis un fut, un sera, un est harassé. » On ne saurait conclure sans dire un mot de la postérité de ce Quevedo aux multiples facettes son influence se fait sentir chez César Vallejo et Pablo Neruda et plus tard encore chez des poètes tels que le Péruvien Américo Ferrari (Lima, 1929) dont toute une partie de l'uvre peut être lue comme un dialogue incessant avec l'auteur des Songes. La Quinzaine Littéraire, 16 au 31 juillet 2003, Francine de Martinoir |
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Quevedo, |
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