Antonio di Benedetto, Le Silenciaire
     Collection Ibériques, Corti, 2010.
  

« “Être dans le bruit”. Telle est la consigne. [...] “Le monde sera bruit ou ne sera pas" », dénonce le narrateur-sans-nom, le silenciaire du roman. Du bruit, il dit encore qu’il asservit, qu’il corrompt l’être, qu’il est un instrument-de-non-laisser-être. Entre un monde voué au bruit et le protagoniste, le conflit est donc irréductible.

Fuyant les bruits de la ville qui le persécutent jusque dans sa chambre, le narrateur-sans nom entraîne sa mère et son épouse dans la vaine et interminable quête d’un lieu inaccessible au son. Il a beau affirmer qu’à l’inverse de son grotesque et tragique ami Besarión il tient en bride aspirations et imaginations, qu’il s’acquitte des devoirs du foyer et du bureau, peu à peu les nœuds qui le rattachent au quotidien se défont. Le champ de sa conscience tend à se rétrécir jusqu’à ne plus laisser entrer – paradoxalement – que ce dont il a une crainte obsessionnelle, à savoir les bruits. Enfermée dans une perception monomaniaque de la réalité, s’égarant dans des ratiocinations compulsives, sa raison s’altère et chancelle. Cependant, pour malade qu’elle soit, la conscience du narrateur-sans-nom reste une conscience rebelle aux prises – et en prise – avec le monde.

Pour évoquer la longue chute de son triste héros, Benedetto bannit les artifices rhétoriques et les discours explicatifs ; il use d’une langue sobre, ne s’attachant qu’à l’essentiel, et d’une efficacité étonnante. Son écriture laconique, mordante, incisive, et qui ignore superbement les transitions de la narration traditionnelle, est par ailleurs d’une grande souplesse. Car la sobriété du style n’est point chétiveté ; celui-ci est au contraire riche de nuances et se plie à toutes sortes de registres : familier, soutenu, descriptif, réflexif, voire, lyrique.



    
     

Di Benedetto (Mendoza, 1922 - Buenos Aires, 1986) est l’auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles. Le silenciaire fait partie d’une sorte de trilogie dont les deux autres titres sont Zama et Les suicidés. Di Benedetto fut également journaliste et scénariste.

Arrêté en 1976, sous la dictature militaire, et détenu pendant un an, il s’exila ensuite en Espagne. Il mourut peu après son retour en Argentine.

Di Benedetto est aujourd’hui considéré comme une figure majeure de la littérature argentine.


    

    




La grille donne directement sur l’étroit patio carrelé. J’ouvre la grille et me heurte au bruit. Je le cherche du regard, comme s’il était possible de déterminer sa forme et de mesurer sa vitalité. Il vient d’au-delà des chambres à coucher, d’un terrain vague que je n’ai jamais vu – arrière-fond d’une vaste maison qui émerge d’une rue voisine. Du seuil de la cuisine, ma mère me prévient : « Ç’a été comme ça toute la matinée. » Déconcerté, je m’enquiers : « Mais qu’est-ce que c’est ? – Ils ont amené un autobus, mis le moteur en marche, et ils le laissent tourner, alors il tourne… » Comme je n’ai plus mine de vouloir entrer, elle ajoute : « Ton oncle est venu. Il va manger avec nous. Il est en train de lire le journal. » Le soleil ruisselle sur la table de la salle à manger. Louer sa bonté appartient au rituel du déjeuner et passe pour aussi nécessaire que l’action de grâce. Mais pas moyen de procéder comme à l’accoutumée. Le bruit, continu, s’impose à nous plus que n’importe quel autre objet. « Comment savez-vous que c’est un autobus ? – J’ai demandé à ton oncle d’aller jeter un coup d’oeil. » Le frère se borne à un hochement de tête qui avalise l’information. Le pourquoi de la démarche est implicite : depuis que le bruit a commencé, elle s’énerve et s’agite et s’inquiète, par anticipation, pour le fils. Mon oncle opine : « Ça ne peut pas s’éterniser. Les autobus, ça va ça vient. » Le bruit, qui me comprime la tête, m’excite à répliquer : « ‘‘Ça va ça vient’’ ? Balivernes ! Vous ne vous rendez pas compte que cet autobus est différent, qu’il est encastré dans la maison ? Vous ne l’entendez pas, par hasard ? Évidemment vous n’allez pas en souffrir, vous n’habitez pas ici !…»








Antonio Di Benedetto n’est pas un inconnu chez nous. Et pas seulement parce qu’il y trouva refuge après avoir été détenu un an sans procès dans les cachots de la junte militaire argentine. Plusieurs de ses livres ont déjà été traduits en français, en particulier son roman Zama (1) considéré unanimement comme un chef-d’oeuvre qui – aux yeux de Julio Cortazar ou de Juan José Saer – ouvrait à la fiction latino-américaine une voie toute différente de celle du très fameux réalisme magique. 

En français comme en espagnol le silenciaire est un néologisme que son auteur s’était plu à voir traduit une fois comme « le faiseur de silence (2) ». Et c’est bien en effet de cela qu’il s’agit ici du début à la fin, à ceci près que l’entreprise s’avère impossible et confine à l’absurde. 

Employé aux écritures dans une maison de commerce, en une ville de province qui ressemble sans doute à la lointaine Mendoza où naquit Di Benedetto en 1922, le narrateur, lorsqu’il rentre au logis après une journée de labeur, souhaite évidemment trouver le repos, à commencer par la tranquillité auditive. Et c’est sur ce point que tout va se gâter de façon croissante, jour après jour : « La grille donne directement sur l’étroit patio carrelé. J’ouvre la grille et me heurte au bruit. » Tel est l’incipit, qui contient en germe tout ce qui va suivre. 

On vient bizarrement de garer un autobus dans le terrain vague qui jouxte la maison. Il est en panne, et des mécanos s’affairent à réparer et tester le moteur. Le repas familial et la détente qu’on en espère s’en trouvent perturbés. Fort heureusement, le bruit s’interrompt en soirée, mais le voilà qui reprend au petit matin, et que s’y ajoutent les grossiers jurons des ouvriers :  « Bien que ma mère et moi n’en soufflions mot, ces intrusions brutales nous aigrissent. » 

Ce mécanisme va se développer et s’amplifier ensuite comme en un crescendo. Voilà que l’on construit un hangar sur le terrain attenant et que s’y installe en permanence un atelier de mécanique, puis un tour extrêmement puissant qui fonctionne jour et nuit. Les protestations au commissariat de quartier tournent à la dérision. Comme chez le Ionesco de Comment s’en débarrasser l’espace devient trop exigu à mesure que la gêne s’accroît. On tente une permutation des pièces : installer la chambre dans la salle à manger et vice versa, afin de permettre à notre homme, qui rêve d’écrire, de mieux dormir pour ce faire. Du même mouvement décide-t-il aussi d’épouser la paisible mais prosaïque Nina au lieu de la fringante – et sans doute bruyante – Leila qui avait d’abord retenu son regard. Le coup de grâce sera néanmoins donné par l’implantation sur le trottoir même de la demeure d’un
« kiosque municipal » où les ménagères du quartier trouveront fruits et légumes. De lourds camions les apportent nuitamment et l’aube entend l’allègre transport des cageots et la distribution du café noir. 

Il faudra donc vendre la maison et en dénicher une autre où le silence soit possible pour permettre à l’œuvre de mûrir. En attendant de la trouver on s’installe dans une pension, puis dans une autre, et encore une autre. C’est le chemin de croix du silenciaire. Tantôt il y a non loin un manège de fête foraine, tantôt un night-club en sous-sol, tantôt la terrasse d’une brasserie avec ses discutailleurs. La jeune Nina se lasse, même si son époux proclame que Schopenhauer parle lui aussi de ces « tortures que le bruit inflige aux gens qui pensent », même s’il a trouvé désormais le titre du roman qu’il projette d’écrire : Le Toit.

 À défaut d’être projeté dans un livre, ce toit de rêve dans un « quartier inoffensif » semble enfin découvert. « Je n’ai à me plaindre que d’un idiot » note cependant illico l’époux de Nina, à propos d’un rôdeur nocturne qui se promène en cognant les réverbères. Il n’y aura donc pas  d’issue parfaite et l’évolution des lieux, à nouveau, le prouvera bien : l’homme est par nature un faiseur de bruit. Le silenciaire tentera en vain de se murer dans soi grâce à des boules de cire dans les oreilles ou en avalant un sédatif qui le fait dormir dix-neuf heures de suite. « Le bruit ne me permet pas d’exister » explique-t-il à son ami Besarion. Mais le bruit le pousse à tenter de mettre le feu au quartier. Il se retrouvera en prison pour avoir voulu faire silence en quelque sorte, et de sa cellule il en éprouve à nouveau l’impossibilité ; tiré d’un songe par un bourdonnement dont il découvre soudain l’origine : « la scie des condamnés méritants qui travaillent dans l’atelier par autorisation spéciale et en échange d’un salaire, jusqu’à trois heures du matin ». Une image de l’humaine condition peut-être. L’humour de l’auteur cependant, son goût de l’incongruité, du rebondissement sinistre ou cocasse nous tiennent en haleine entre le rire et l’angoisse tout au long de la fable.

 

Jacques Fressard, La Quinzaine littéraire, 1er au 15 mars 2010

1. Les Lettres Nouvelles-Denoël, 1987.
2. Ainsi que le rapporte Juan José Saer dans un recueil d’essais : La Narración-objeto, Barral éd., 1999.    




Je n’appellerai pas routine la chose actuelle : la routine apprivoise et endort les sens. Alors que cet autobus, chaque matin et chaque nuit, ponctue de sursauts ma vie. » Le roman de l’Argentin Antonio di Benedetto est le bref récit un brin rêche d’une lente descente aux enfers, celle d’un homme de bureau sans imagination qui supporte de moins en moins les bruits. Un bus, un bar, un atelier de mécanique, une mouche ou une musique qui bourdonne... L’anti-héros du Silenciaire est un homme contrarié, qui aime une jeune fille et en épouse une deuxième, et qui fréquente une sorte de parasite pédantesque, Besarión, double grotesque de lui-même. Ou encore, un bernard-l’ermite anthropomorphe en quête de coquille et en « croisade métaphysique » contre le bruit.

L’auteur nous livre une fable héroï-comique qui pourrait s’appeler « un toit à soi », et qui n’échappe pas toujours à l’anecdote, mais a le don de titiller le lecteur. Histoire peut-être de dire à celui-ci de prêter attention à ce qui l’entoure, autant que manière de signifier qu’il n’y aura bientôt plus guère d’endroit « habitable ».

On lit un agaçant mais fascinant petit précis de promiscuité et de la psychopathie ordinaires, le texte fonctionnant comme un délicat appareil enregistreur des troubles imperceptibles. Dans le monde de notre personnage, dont les frontières progressivement et dangereusement s’amenuisent, chaque événement (la chute d’une pédale de piano, des pierres contre le portail, la musique d’une radio) entraîne une reconfiguration intégrale de ce monde. C’est la chronique d’une défaite annoncée et d’un retournement assuré : le gêné deviendra « l’ennemi du progrès » et l’empêcheur de respirer en rond, disant à sa femme « Ne me fournis pas de matière à penser. Les pensées m’empêchent de dormir ». Celui qui, se détournant peu à peu de la vie et de son projet d’être écrivain, se retranche dans sa petite dictature intérieure, devient l’incendiaire du bruit... 

Chloé Brendlé, Le Matricule des Anges n° 111, mars 2010   



 


Antonio di Benedetto, le Silenciaire
     Collection Ibériques,


Traduit par
Bernard Tissier
192 pages
2010
ISBN : 978-2-7143-1015-6
20 Euros