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Harry Laus, Sentinelle du néant, Ibériques, José Corti.
Publié conjointement avec Bis, ce recueil inaugure la publication complète de l'uvre de Harry Laus (Brésilien, 1922-1992), aux éditions José Corti.
Un écrivain hanté par la question de son utilité et de sa liberté, revit à sa façon lhistoire de Blanchette, la chèvre de Monsieur Seguin.
Un employé de bureau obsédé par le projet humanitaire darrêter le Temps, se tue à reproduire le paradoxe du philosophe dElée.
La population dun village côtier du Far South brésilien, visitée par une apparition, affronte le phénomène dans la naïveté, le délire, la fuite ou la stratégie. Et seul le mystère est gagnant.
Harry Laus, écrivain, critique dart, et militaire jusquau coup dÉtat de 1964, a écrit ces trois nouvelles réunissant quelques insomniaques de labsolu à des périodes cruciales de sa vie : Les réveils de Zénon des Plaies est, en 1957, sa première publication, sous luniforme de capitaine de larmée brésilienne ; Sentinelle du néant accompagne, en 1991, un diagnostic fatal ; Le Saint magique est la réécriture compulsive, dans le mois précédant la mort de lauteur en 1992, dun ouvrage antérieur de dix ans.
Claire Cayron

(...)l'animal est toujours aux aguets, sentinelle du néant, vide d'idées et d'ambitions.
Il choisit le couteau le plus tranchant, une serviette pour éponger le sang qui va jaillir et lui souiller les mains, un drap pour envelopper Romarine, cacher le corps dans le puits du gros rocher et par une nuit noire, sans lune et sans étoiles, succombe au désespoir, écartant tout argument logique et de prudence. À pas rapides, il sort de sa chambre, traverse le salon, sent sur la terrasse le froid du matin qui picote sa poitrine, devine l'horizon et le paysage privé de tous repères colorés, traverse le jardin et s'enfonce dans le tissu d'ombres qui le sépare de Romarine.
Parvenu au seuil de la cabane, tremblant et agité, il tâtonne dans l'obscurité jusqu'à toucher, avec un frisson, le poil lisse et chaud de la bête qui ne s'effraie pas, se lève et apparaît dans l'ouverture de la porte, s'offrant docilement à son étreinte. Le couteau tombe de ses mains avec un bruit sourd sur le sol battu par les sabots de l'animal, la serviette tombe aussi, et le drap ; il prend la chèvre dans ses bras à hauteur de sa poitrine, et leurs deux curs, à contretemps, semblent battre dans un même corps. En ôtant la corde au cou de Romarine, il est submergé par une vague de tendresse intense, caresse la petite tête de la chèvre et tente de deviner les yeux noisettes rayés de jaune que l'obscurité lui dérobe.
Respirant au même rythme qu'elle, il penche la tête contre le cou de Romarine et , inconsciemment, revient chez lui, monte les marches de la terrasse et, avec beaucoup de précaution, l'installe dans le fauteuil. Puis, du même pas lent et hésitant, un vague sourire aux lèvres, Rosmarino retourne à la cabane.

Extrait de À quoi servent les larmes, par René de Ceccaty, Le Monde des Livres, 20 mars 1998.
Certes, le Brésil et sa pauvreté sont présents dans les descriptions qui ponctuent ces nouvelles sans en être le sujet principal. Linquiétude mélancolique de Pessoa sert décho poétique aux histoires de deuil et de passion que lécrivain raconte, comme pour lui-même. Rarement la nouvelle aura été plus proche de la poésie. (
) Quest-ce que lintériorité ? semble se demander Harry Laus. Quest-ce que la stimulation solitaire de lécriture, que vient troubler la précision du fantasme ? Le vide, la page blanche, le silence absolu hantent lécrivain que lon sent menacé par une sorte de mutisme angoissé. Harry Laus choisit le camp des narrateurs poètes, plutôt que celui des raconteurs dhistoires. Il est du côté des Sandro Penna, des Umberto Saba, des Valéry Larbaud.
Harry Laus, c'est autre chose [que Paolo Coelho] : un Brésil mélancolique et paysan, un Sud superstitieux fâché avec l'exotisme, une Terra incongnita effrayée par l'immense solitude qui tombe sur elle. (...) Ombre parmi les ombres vaines, nomade sans regret du passé ni du jour qui finalement sera, Harry Laus (...) composa une uvre singulière qui nous parvient grâce à Claire Cayron, traductrice donc sainte laïque. (...)
On pense à Fernando Pessoa, au fantastique d'une Silvina Ocampo, aux jeux rusés du surréel de l'Argentine voisine, en lisant les nouvelles de M. Harry Laus, brésilien frotté d'Europe.
Dans les interstices du réel, Harry Laus trouve sournoisement des folies, des absurdités, des farces. [C'est] un mathématicien du hasard, un scrupuleux de l'étrange, un manique du dérangement, de la folie progressive, de l'autre monde qui se déverse à grands flots sur celui-ci. Quand les écrivains du Brésil dansent et chantent, puisque c'est ainsi qu'on les montre, Harry Laus, ironique, monte la garde. Sentinelle du néant.
Extrait de Harry Laus, Un Maniaque de l'étrange, par Manuel Carcassone, Le Figaro, 19 mars 1998.
Grandeur sans fard par Benoît Broyart, Le Matricule des Anges, juin-juillet 1998
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
Avec sincérité et compassion, lécrivain brésilien Harry Laus dépouille notre univers.
Découverte dune voix qui bouleverse par sa nudité.
Avec la sortie de deux recueils de nouvelles, les éditions José Corti entament la publication des uvres complètes dHarry Laus, écrivain brésilien atypique, mort en 1992. Deux premiers pans nous sont dévoilés.
Ils en disent long sur loriginalité et la diversité dun travail, qui comme lécrit Claire Cayron la traductrice, "porte la marque du nomadisme". Harry Laus a sillonné de nombreuses régions du Brésil, écrit ses textes "partout et nimporte où". Militaire jusquen 1964, puis critique dart, directeur de musée, son uvre semble construite à limage de cette vie errante. Laus excelle dans la description de lieux sans attaches. Ce nimporte où, cest un port, un village, une rue, parfois une simple maison. Le génie de lécrivain consiste à transformer ce nimporte où en partout. Il lui insuffle la dimension de luniversel.
Paradoxalement, son nomadisme donne à Laus le pouvoir de traiter justement, de limmobilité. Car cest le thème central ici. Lécrivain brésilien a su brasser des centaines de lieux, pour sinscrire en observateur parfait dune réalité à léchelle humaine la plus réduite. Rien ne compte ici, à part les hommes et les femmes quil va placer au centre de la scène. Harry Laus parle en connaissance de cause, et limmobilité dont il est question porte le poids de la fatalité.
Malgré la diversité de ses manifestations (Claire Cayron annonce des "récits inqualifiables", un roman, une autobiographie et un journal intime), lunivers de Laus bénéficie dune cohérence à toute épreuve. La force de cette uvre réside là : une multitude de formes pour une seule voix.
Sentinelle du néant regroupe trois textes assez longs, dans lesquels lécrivain pose son décor avec minutie.
Et sil prend son temps pour les éloigner du carcan de la nouvelle, cest pour mieux resserrer létau autour des personnages, concentrer lattention sur leur condition. Le Saint magique débute ainsi : "La pointe sèche du compas fichée au point où se situe la maison dAltaïr, sur la carte de Porto Belo; louverture du compas suivant un angle égal à deux cents mètres de rayon; la mine trace un cercle. Et lon a laire insignifiante où évoluent les personnages de cette histoire..." Laus délimite soigneusement, élague son champ de manuvres. Une fois le décor ancré, il tient ses personnages. Aucun ne passera les limites imposées au départ.
Quelle que soit la forme utilisée par lécrivain, les décors ont toujours la même teinte. Sa parole est sombre, presque lugubre. Le regard quil pose sur le monde nest pas pessimiste pour autant, Laus montre sans jamais démontrer. Il ne juge pas. Il fait part.
Ainsi, pour révéler la folie de Zénon des plaies, lantihéros du second texte de Sentinelle du néant, lui suffit-il de décrire ses gestes. Zénon accumule les réveils, en achète des dizaines, dans le but darrêter le temps. Il se sent investi dune mission qui sauvera la planète. Laus est très doué pour décrire le mouvement, capter la signification du moindre geste : "Certains matins, il se réveille avec de telles réserves dénergie que remonter le réveil et regarder le paysage par la fenêtre, descendre toutes les marches de lescalier et passer la journée entière au travail fatigant du bureau ne sont pas des activités suffisantes pour lépuiser.
Il revient chez lui, monte les marches quatre à quatre et, haletant, ouvre la porte. Quelques minutes après sa respiration se régularise et les forces reviennent au bout de ses doigts. Il fait de la gymnastique, se sent devenir lathlète quil na jamais été, la sueur inonde son corps." Laus rend compte, fidèlement. Et le couperet tombe de lui-même sur Zénon des plaies.
Les lecteurs de Bis évolueront dans le même univers, même si en lisant ces vingt nouvelles à la forme plus conventionnelle, ils emprunteront un autre chemin.
Lobscurité, la pauvreté, le dépouillement, ces éléments reviennent inlassablement. Les personnages sont assis au milieu de limpasse. Les scènes de deuil abondent, par exemple. Plusieurs enterrements rythment le recueil de nouvelles. Chaque fois, cest loccasion dune réunion dans le silence, et pour les personnages, dun triste constat de gâchis. La scène est vécue dans le dénuement le plus total. La Couronne est une quête organisée pour parvenir à payer des fleurs au défunt. On se concentre sur la figure de labsent.
Requiem évoque le transport dun cadavre en taxi, pour respecter les dernières volontés de la défunte : "En regardant le profil dessiné sous le drap, Inacia comprit vraiment la grandeur de la mort. Tel était létat définitif- que personne ne souhaite, mais auquel on se prépare toute la vie."
Lorsquil névoque pas la mort, Laus sattache aux ravages du temps. Jandira présente une structure dépouillée et une action réduite au minimum. Une jeune fille sert une vieille femme, clouée dans un fauteuil roulant, qui ne cesse de la martyriser à cause de "ça". Elle découvrira à la fin lexacte signification de ces étranges paroles.
Harry Laus évoque également les casernes. Lieu de lattente, dun cloisonnement masculin, on peut y observer de belles faiblesses. Ainsi Laus parvient-il à rendre à merveille, dans Le Document secret, le mécanisme de la délation. Le major Pitanga, qui par intérêt personnel, dénonce un officier, perd ses moyens lorsque le colonel indique quil devra utiliser son nom pour mener lenquête : "Pitanga sagita dans le fauteuil, porta les mains à son visage et le découvrit ensuite, complètement défiguré, lunettes ôtées, les globes de ses yeux arrondis à la dimension exagérée des boutons de sa capote."
Le style de Laus ne sencombre jamais. Il va droit au but : "Rosália ne verrait plus, désormais, le col bleu flottant dans le vent." Harry Laus met lhomme à nu et tente de saisir ses comportements, dans les moindres détails. Il pose le pinceau sur la faille et touche lessentiel.
Universalité, atemporalité, tout est là pour faire une grande uvre. On attend avec impatience la suite de ce travail de traduction qui devrait sétaler jusquen 2004.

 
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